Dans certaines disciplines, il y a des risques à se trop se montrer avant une grande échéance comme les JO, c’est par exemple le cas en judo où on comprend aisément qu’un Teddy Riner n’aille pas aux Championnats d’Europe afin de ne pas montrer ses nouvelles techniques à ses adversaires car il les aiderait à se préparer à le contrer. En natation, ça ne se justifie pas. Ces championnats continentaux ne sont pas l’objectif de la saison, c’est vrai, pas mal font l’impasse, pourtant ils y a des titres à aller chercher, des titres que des nageurs comme Yannick Agnel et Camille Muffat pourraient s’offrir sans même avoir à s’employer. L’argument est que ça les priverait de quelques jours d’entraînement, une excuse éventuellement recevable… si on considère que se mettre dans les conditions réelles[1] n’est pas en soi un très bon entraînement. On nous parle aussi du déplacement fatiguant, comme si aller disputer des compétitions au Brésil ou aux Etats-Unis était moins fatiguant (Laure Manaudou était au Brésil il y a peu).

Et dire que dans 2 ans, année sans JO ni Mondiaux en grand bassin, les mêmes médailles seront l’objectif de l’année et ceux qui les gagneront seront portés aux nues…
Les breloques n’auront pourtant pas plus de valeur quand on regardera les palmarès. Un champion d’Europe en grand bassin reste un champion d’Europe en bassin, peu importe le temps, peu importe l’adversité. Les absents – principalement les Niçois et pas mal de Marseillais – ont toujours tort.

Si tout le monde était venu, même sans réelle préparation (sans s’affuter, sans chercher à avoir un pic de forme maintenant), la France aurait réalisé un carton. La moisson devrait être tout de même assez sympathique, en partie grâce à ceux qui n’ont pas pu se qualifier pour Londres (du moins pour les courses individuelles, on pense à Alain Bernard, Jérémy Stravius, Sébastien Rouault ou encore Fred Bousquet, ce dernier n’étant même pas remplaçant pour Londres), en partie grâce à ceux qui ont font le voyage jusqu’à Debrecen pour se préparer ou se tester (Amaury Leveaux, Alexianne Castel, Benjamin Stasiulis, Coralie Balmy, etc.), soit pour avoir une première expérience des grands championnats. En outre, de très grands noms de la natation française participeront en Hongrie à leurs dernières courses individuelles avec l’équipe de France. Alain Bernard, Hugues Duboscq… ça promet quelques émotions !

En préambule du récit de la journée, rappelons-le, aux Championnats d’Europe on a droit à 4 représentant pas nation lors des séries, mais seulement 2 peuvent se qualifier pour les demi-finales (ou la finale en cas de finale directement après les séries), si 4 compatriotes ont les 4 meilleurs temps des séries, on dégage le 3e et le 4e.


Les épreuves ont débuté lundi matin, les Français ont connu des fortunes diverses.

Lors des séries 400m NL (les 8 meilleurs temps en finale), Damien Joly a vite été largué, il n’a terminé que 7e. La course précédente avait vu Sébastien Rouault prendre la 4e place, il est passé en finale avec le 6e temps. A noter qu’Anthony Pannier avait décidé de ne pas s’aligner sur cette distance, évitant une guerre fratricide entre Français. Malheureusement le champion d’Europe en titre du 800 et du 1500m a connu une finale très difficile. Parti très vite, il était en tête pendant plus de la moitié de la course (jusqu’aux 250m) avant de craquer progressivement quand le Hongrois Gergo Kis et l’Italien Samuel Pizzetti ont accéléré. Paul Biedermann a alors commencé à envoyer. L’Allemand a gagné, le Français a terminé 5e d’une course que Yannick Agnel aurait sans doute dominé s’il avait été là… Tant pis pour lui.

On n’a personne sur 50m papillon féminin car Mélanie Henique a connu trop de problème après les Mondiaux (blessure et préparation loupée pour le 100m papillon), elle reviendra plus fort.

Plusieurs têtes d’affiche du 100m dos ne sont pas venues, à commencer par Camille Lacourt et Benjamin Stasiulis (qui viendra participer aux épreuves de la seconde moitié de la semaine), ainsi que le Britannique Liam Tancock. Champion du monde et vice-champion d’Europe de cette spécialité mais seulement qualifié pour Londres en relais (remplaçant sur 4x200m, peut-être aussi sur 4x100m), Jérémy Stravius a eu du mal… 14e temps. Il a terminé 4e de sa course en 55"21. A noter que le 4e et le 12e temps, ont été éliminés en terminant 3e et 4e Israéliens.
En demi-finale l’après-midi, le Français est parti correctement, assurant la 3e place de sa course en 54"79. Il s’est qualifié 7e avec le relais à suivre quelques minutes plus tard. Helge Meeuw a nagé en moins de 54s (meilleur temps de la journée), il sera favori.

Sur une autre distance sans demi-finales, le 400m 4 nages, Lara Grangeon a obtenu sa qualification en finale avec le 8e temps après avoir navigué en 3e position dans sa course et avoir failli se faire rattraper sur la fin… Malheureusement la finale a confirmé qu’elle n’était pas très en forme (elle aussi bosse dur en ce moment pour les JO), elle a fini 8e sur 8 d’une course largement dominée d’entrée par les 2 Hongroises avec à l’arrivée une victoire de Katinka Hosszu sur la ravissante Zsuzsanna Jakabos.

Un des moments forts de la journée a été le 100m brasse… Pas d’Alexander Dale OenSon décès a laissé un grand vide. Il aurait dû fêter ses 27 ans ce lundi… Petit clin d’œil, un Norvégien a gagné sa série. Hugues Dubsocq s’est qualifié sans problème (2e de sa série en 1'01"54, 8e temps des séries mais 7e qualifié) pour les demi-finales, malheureusement il a complètement coincé ensuite, ne réussissant pas à se qualifier pour la dernière finale individuelle de sa carrière sur sa distance de prédilection. 6e de sa course, 10e temps des demies, il lui aura manqué seulement 6 centièmes.

Sur 200m dos, il y avait 3 Françaises, toutes jeunes, une étant TRES jeune. Camille Gheorghiu (16 ans) a terminé dernière d’une série lors de laquelle Alexianne Castel s’est baladée. Lors de la course précédente, Marie Jugnet a pris la 4e place, ce qui lui a permis d’obtenir sa qualification avec le 12e temps.
En demi-finale Castel a merveilleusement géré sa course, un bon départ, en tête presque tout du long, un gros finish pour se détacher et gagner très facilement en 2'09"03. Contrairement à Jugnet, elle a fait de très bons virages et sa faiblesse présumée – la 3e longueur – n’a pas posé de problème. La plus jeune des 2 a pris cher au départ et à chaque coulée, sa 6e place n’a bien sûr pas été suffisante pour atteindre la finale.

Le 50m papilon n’est pas une épreuve olympique, mais peu importe : ça envoie ! Fred Bousquet a gagné sa série, Amaury Leveaux la suivante, Romain Sassot, 5e de la sienne, a été éliminé car 3e Français (les 3 avaient réalisé respectivement le meilleur, le 7e et le 11e temps). En demi-finale, quelques minutes avant la finale du relais 4x100m NL, Leveaux et Bousquet ont pris les 2 premières places de leur course. Qualification automatique.

Pour le 4x100m NL féminin, on n’a pas d’équipe (contrairement au 4x200m), ça viendra d’ici quelques années. La Finlande, candidate au podium, a été éliminée le matin pour avoir anticipé un passage de relais. Britta Steffen a donné près d’une seconde à l’Allemagne, c’est un peu revenu, la Suède a doublé et pris le large grâce à Sarah Sjöström, mais l’Allemagne a repris la tête à l’issue d’une grosse baston, remportant le titre devant la Suède et l’Italie. C’est le 8e titre sur cette épreuve pour l’Allemagne réunifiée.

Pour l’équipe de France, la grande épreuve du jour était le relais masculin. Si 3 des probables titulaires pour les JO n’étaient pas là (Agnel, Gilot et Lefert), Meynard non plus (il est remplaçant pour Londres), les Bleus restaient compétitifs avec Leveaux (en principe titulaire aux JO), Bernard (remplaçant pour Londres), Stravius (vice-champion du monde en relais et remplaçant pour le 4x200m olympique[2]), Bousquet (pas utilisé en relais depuis un bout de temps mais au niveau), ainsi que 2 jeunes, Lorys Bourelly (lui aussi remplaçant que 4x200 pour Londres) et Medhy Metella.

La qualification n’était pas compliquée à obtenir, c’est pourquoi il n’y avait pas grand risque à lancer une équipe expérimentale. Bernard n’a pas transmis le relais en tête (49"19)… Metella a pris le large avant de coincer un peu ensuite (48"68 lancé), la Belgique restait leader. Bourelly (spécialiste du 200m) a été largement devancé par le Belge et doublé par l’Allemand (normal en 50"04 lancé). Stravius a fini en revenant bien dans la vague de l’Allemand sans pouvoir doubler (48"99 lancé), ce qui de toute façon n’était pas nécessaire. La France a donc terminé 3e en 3'16"90.

Le choix a été fait de conserver Stravius plutôt que Metella pour disputer la finale. L’ordre était Leveaux, Bernard, Bousquet, Stravius. Seul Alain Bernard n’avait pas encore nagé lors de la session, on pouvait craindre de la fatigue… Crainte injustifiée.

Peu importe que la Russie ait aligné une équipe B (comme la France en fait), il manquait aussi un des meilleurs Italiens, Biedermann n’a finalement pas participé… Les Bleus ont explosé leurs adversaires, ils sont devenus champions d’Europe, un titre que la France n’avait obtenu qu’une fois en 1962, ils resteront donc dans l’histoire. Malgré des temps de réaction très moyens, ils ont mis 1"16 dans la vue des Italiens, revenus sur la fin grâce à un Filippo Magnini lancé comme un hors-bord. Leveaux a fait un bon départ mais a surtout accéléré au virage et sur le retour (48"59), Bernard a un peu augmenté l’avance, Bousquet a réussi à la maintenir, Stravius à la creuser en se décalant bien pour éviter d’offrir sa vague aux autres (le Russe et le Suédois ont explosé en vol). Bernard en 48"29, Bousquet en 48"40, Stravius en 48"27… Tout le monde a été bon. Au final ça donne un 3'13"55 loin d’être ridicule (lors des Mondiaux 2011 où Stravius et Bernard étaient titulaires, ce temps aurait facilement permis de se qualifier en finale – la France avait dominé les séries, les Ricains, 2e, avaient fait 3'13"50 – et en finale ça aurait correspondu à une 6e place[3]).

Je suis super content pour Alain Bernard, une médaille d’or (en attendant les épreuves individuelles) pour ses derniers Championnats d’Europe, c’est formidable pour un champion si important dans l’histoire de la natation française ! Jérémy Stravius méritait ça, il a connu une année vraiment difficile, ça va l’encourager pour la suite de sa carrière. Amaury Leveaux revient de loin, il se fait plaisir, ça lui redonne le goût au relais, c’est super en vue des JO. Et puis le bonhomme est tellement singulier, le personnage détonne dans un milieu assez policé, il a tellement de défauts qu’il en est sympathique. Ceci dit, il n’en faudrait pas d’autres comme lui en EdF, ce serait un beau b*rdel ! Je suis même content pour Bousquet – dont je n’ai jamais été fan – car il s’est donné pour l’équipe, il est venu à Debrecen avec un bon état d’esprit, lui aussi est proche de la fin, d’où sans doute une prise de conscience… L’individualisme, les exigences de vedette, c’est du passé.

Mardi, l’équipe de France aura de grosses chances de médailles dans 2 épreuves, le 200m dos F et le 50m pap H.

La victoire du relais français a envoyé un message à Camille Lacourt, Fabien Gilot, Grégory Mallet, Laure Manaudou, Florent Manaudou, William Meynard, Giacomo Perez Dortona, Yannick Agnel, Clément Lefert, Camille Muffat, Charlotte Bonnet et Margaux Farrell : vous ne savez pas que ce vous perdez ! Tant pis pour vous, les absents ont toujours tort !

Notes

[1] Le format des ChE identique à celui que les nageurs retrouveront aux JO.

[2] Je ne sais pas si on aura le droit de l’utiliser aussi pour les séries du 4x100m.

[3] Ça aurait été le 7e temps de la finale en sachant que l’équipe de France avait pris la médaille d’argent, soit le 3e temps européen.