Cette thèse n’a pas tenu bien longtemps, il fallait se rendre à l’évidence, GrosBras n’était pas un miracle de la nature, on était là en présence d’un individu scientifiquement modifié. Le doute n’était plus permis en observant les éditions suivantes du Tour. Sa domination surnaturelle, le fait qu’il n’ait pas connu la moindre défaillance lors d’une étape pendant 7 ans, le curieux programme de ses saisons (il participait à très peu de courses et gagnait très rarement hormis sur le Tour), sa façon d’imposer son hégémonie grâce à une équipe de mutants dont beaucoup ont été pris par la patrouille, son attitude de parrain du peloton[1], son attitude de star une fois descendu du vélo, sa morgue permanente… Tout ceci créait un gros malaise dans le monde du cyclisme, y compris auprès du public.

Le casse-tête de la réattribution de ses titres perdus est en lui-même une preuve de sa culpabilité : comment un type carburant à l’eau claire aurait-il pu défoncer – ou écraser – tous les ans pendant 7 ans un troupeau de cyclistes chargés comme des mules ? C’est impossible. Ces escrocs moins malins en étaient sempiternellement réduits dès la première étape de montage à jouer la 2e place !

En résumé, ce sale type aux performances plus que douteuses avait toutes les apparences d’un grand tricheur aux yeux de ceux qui ne se voilaient pas la face. Tout le monde savait, certains ont pris le risque d’accuser publiquement, officiellement les preuves irréfutables manquaient. Il a finalement été perdu par son sentiment de supériorité, son excès de confiance a été fatal. Se croyant beaucoup plus fort et intelligent que l’ensemble des membres des différentes agences en charge de la lutte antidopage, il a commis des erreurs. En les narguant, en essayant de les faire passer pour les méchants, pour des incompétents, pour des crétins, il s’en est fait de solides ennemis. Il n’est jamais bon dans la vie d’avoir des ennemis. Ces gens ont travaillé pour réunir les preuves, pour constituer des dossiers. Ça a pris du temps, trop au goût de tout le monde, mais ils n’en sont pas responsables, ils faisaient face à un bonhomme très doué qui a su faire trainer les choses, leurs mettre beaucoup de bâtons dans les roues…

En effet, GrosBras a développé pendant des années un sens assez admirable de l’esquive.

D’une part, il a évité les contrôles positifs – sauf au début, car on a retrouvé des traces de corticoïdes dès la première étape du Tour 1999, mais il a su s’en tirer autrement, avec une belle magouille, un faux certificat médical antidaté, si le règlement avait été respecté, sa carrière prenait fin dès cette époque – en ayant un temps d’avance sur la lutte antidopage, utilisant des méthodes ou produits indétectables à l’époque. Il a utilisé beaucoup de choses, notamment l’EPO, dont on a trouvé des traces dans ses urines prélevées en 1999 quand on en a refait l’analyse quelques années plus tard avec les nouvelles méthodes. Il a aussi su évoluer en passant à des manipulations sanguines ne laissant pas de traces et en suivant des protocoles scientifiques lui assurant de ne pas se faire prendre, s’injectant du sérum physiologique pour diluer les traces, trafiquant son urine. Le coup de «je suis l’homme le plus contrôlé du peloton» a été utilisé et transposé tant de fois dans les différents sports… Il avait oublié que ces contrôles ne sont pas la seule arme de la lutte antidopage (ou plutôt devrais-je dire qu’il ne s’est pas suffisamment prémuni contre ces autres armes, on va y revenir).

D’autre part, il s’est confectionné un costume de victime de l’acharnement des contrôleurs, n’hésitant pas à faire jouer la corde sensible, celle du nationalisme, mettant en avant le prétendu sentiment anti-américain qu’auraient les Français pour surfer ainsi sur la vague anti-française très forte aux Etats-Unis au moment où Bush a décidé de partir en guerre contre l’Irak[2]. L’ironie du sort veut que, protégé par l’UCI qui a fait elle-même du mal à son sport en refusant d’en faire tomber la figure la plus emblématique et médiatique du moment, attaqué à l’étranger par des journalistes, par des coureurs étrangers, ou encore par Pierre Bordry, alors président de l’AFLD[3], le Parrain est finalement tombé quand la justice fédérale américaine puis l’USADA[4] ont pris les choses en main, aidées par les témoignages de certains de ses compatriotes. Il a eu tort de ne se méfier que de ses ennemis, il pensait être à l’abri aux Etats-Unis, pensait ses amis dans l’incapacité de le compromettre car eux-mêmes mouillés jusqu’au cou. Raté !

Surtout, il a réussi à se construire un statut, des réseaux – notamment à l’UCI – et une posture, il s’est transformé en personnage inattaquable, en héros américain disposant d’un bouclier déflecteur infranchissable. Comment ? Grâce à son argent et… en jouant sur les bons sentiments de chacun. Il a ouvertement voulu vendre du rêve, du miracle, ce que font les imposteurs et les escrocs depuis des décennies. Ceux qui ont cru en lui ne changeront jamais d’opinion, ils refuseront de regarder la vérité en face, n’osant pas s’avouer qu’ils ont été crédules. Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, c’est bien connu.

Depuis des années, je doute de son engagement dans la lutte contre le cancer. Plusieurs hypothèses peuvent être avancées pour l’expliquer, celle de la sincérité de son combat, celle du besoin de s’acheter une conscience, et… la bonne (de mon point de vue), celle de l’instrument de propagande, de l’arme anti-opposants.

Quel meilleur pare-feu que sa fondation ? Grâce à elle, il a enfilé ce costume de super-héros, est devenu intouchable, s’est érigé en modèle. T’as beaucoup de blé, tu veux t’acheter une image de gentil, tu crées une fondation pour lutter contre une maladie de ce genre (ça fonctionnerait aussi pour le SIDA), pour lutter contre la faim dans le monde, ou alors pour venir en aide aux enfants défavorisés. Ayant survécu à un cancer, la cause à défendre s’imposait. Ceux qui ne s’intéressent pas de près au cyclisme ont vu en lui l’homme bien pour lequel il essayait de passer. Les autres ont vu ce qui se cachait sous le masque, mais comment dénoncer cette gigantesque arnaque sans passer pour le méchant de l’histoire ?

Son postulat n’était pas idiot. Face aux attaques, s'agissant d’accusations parole contre parole sans élément matériel, il lui suffisait de dénigrer ses accusateurs. Qui croire ? Les anciens coureurs admettant s’être dopé et déclarant avoir vu GrosBras se charger, donc les vilains, ou le héros, le champion jamais officiellement contrôlé positif ayant tant œuvré pour la communauté par le biais de sa fondation ? J’ai toujours eu envie de croire la partie la plus crédible, celle qui a vidé son sac en reconnaissant ses propres fautes, qui n’a plus rien à cacher, n’a aucune raison de mentir et dont le témoignage est plausible, renforcé par des détails vérifiables. A l’inverse, j’ai tendance à me méfier de la partie n’ayant cherché qu’à attaquer les preuves sur la forme, pas sur le fond. Malheureusement mon mode de raisonnement est beaucoup trop cartésien pour le commun des mortels pas passionné de sport. Les personnes de ce genre se font facilement embarqués dans une dérive, celle du tout l’un ou tout l’autre (comprenez le «on ne peut pas douter sans preuve» ou «de toute façon ils sont tous dopés»). Ma réflexion est simple, elle repose sur la logique, je m’appuie sur ce qui est concret et rationnel, j’analyse les faits, je ne me laisse pas berner par l’émotion et par l’image. Quand je vois une performance pouvant faire naître un doute, je cherche les raisons objectives de croire ou non qu’elle a été réalisé honnêtement. Les questions sont toujours les mêmes :
-est-ce humainement possible ?
-est-ce explicable ou s’agit-il d’une complète anomalie ?
Les belles histoires sont secondaires, elles viennent embellir la performance ou l’exploit, il s’agit de la cerise sur le gâteau, pas du gâteau lui-même.

Je vais vous donner des exemples, rien qu’en 16 jours de JO j’en ai repéré des tas, je vais n’en donner que 3 assez différents les uns des autres.

-Justin Gatlin, sprinteur ricain, est revenu de suspension[5]… beaucoup plus fort qu’avant ses 4 ans de bannissement[6]. Est-ce normal d’être encore plus fort non dopé que dopé ? NON ! Il était revenu à un niveau pas affolant avant de se transformer en l’espace de 2 ans, surtout en cette année olympique – aurait-il pris des risques à la mesure de l’événement ? – où on peut le classer dans la catégorie des mutants.

-Je suis allé faire un tour sur le site de l’IAAF, dans les bilans mondiaux en extérieurs à la date du 23 août 2012… 7 Jamaïcains ont couru cette année le 100 mètres en moins de 10 secondes (plus un 8e en 10"00), 2 en moins de 9"70, 5 ont couru le 200 mètres en moins de 20 secondes (contre 3 étrangers), 4 l’ont fait en moins de 19"90, 2 en moins de 19"50. Chez les femmes, elles ne sont que 3 à avoir couru cette saison le 100m en moins de 11 secondes (3 dans le top 8 mondial), dont Shelly-Ann Fraser en 10"70 (qui étrangement n’a pas tout explosé sur 200m, elle n’a encore jamais couru en moins de 22 secondes sur cette distance). La Jamaïque est un pays de… moins de 3 millions d’habitants. Comment expliquer une telle abondance de sprinteurs de ce niveau dans un si petit pays ? Avoir 1 phénomène, ça peut arriver. En avoir 11 en même temps, NON. C’est comme si au Kenya – où il y a plus de 38 millions d’habitants – on avait 26 David Rudisha, une soixantaine de gars capables de courir le 800m en moins de 1’44, une quarantaine à moins de 3’30 sur 1500m et j’en passe ! Quand en plus vous savez que Yohan Blake (avec 3 compatriotes, ça date de 2009) et Shelly-Ann Fraser (en 2010) ont déjà été suspendus une première fois pour dopage, que Steeve Mullings a été suspendu à vie il y a quelques mois, vous ne pouvez plus avoir aucun doute sur l’origine de ce phénomène. Il n’est pas naturel. Et encore, je ne vous parle même pas de l’étrange prise de masse musculaire de Bolt et Blake…

-Dernier exemple de belle histoire, après l’athlétisme on va aller faire un tour du côté de la natation avec le cas Florent Manaudou. Peut-il avoir réalisé son chrono monstrueux en finale du 50m NL des JO de façon honnête ? Sa perf est-elle explicable ? Si certains s’interrogent, c’est parce qu’il n’était absolument pas attendu et parce qu’il a battu son record personnel de façon assez hallucinante : 21"80 en demi-finale (de mémoire), 21"34 en finale. Et pourtant, en analysant bien la situation, on se rend compte du caractère parfaitement plausible de son exploit. Plusieurs éléments accréditent la thèse de l’exploit humainement réalisable. Déjà, il est jeune, 21 ans, on pouvait ne pas l’attendre, on aurait néanmoins dû être prévenu, car, rappelons-le, l’an dernier, aux Championnats du monde de Shanghai, pour sa première participation à une grande compétition, il a participé au 50m papillon, en séries et en demi-finales il a réalisé à chaque fois le 3e temps mais s’est un peu loupé en finale, ne terminant que 5e, sans doute car il avait la pression et ne savait pas la gérer. Cette année, il était pour la première fois de sa vie focalisé sur le 50m NL, il a arraché sa qualification, n’était engagé aux JO que sur cette distance, il a obtenu un couloir en finale, mais n’ayant pas réalisé un des meilleurs temps il était caché à l’extérieur, sans pression. Son départ a été absolument parfait, il avait le relâchement musculaire du mec qui au pire aura rempli son objectif (participer à la finale) et au mieux peut aller chercher la médaille de bronze en sachant que sur 50m ça se joue en général à rien (perso je le voyais capable de le faire). Etant assez loin des autres il a nagé sans pouvoir être influencé par ce que faisaient les mecs à côté de lui, il n'était pas à la baston, il a tout fait péter, s’étonnant lui-même. Son potentiel était immense, on le savait (les parents Manaudou n’ont pas fait semblant quand ils ont conçu leurs gamins), il n’avait encore jamais été mis dans des conditions lui permettant de l’exprimer. Peut-être d’ailleurs ne retrouvera-t-il jamais de telles conditions car avoir à la fois l’adversité, le pic de forme, l’entraînement spécifique pour cette course, l’absence de pression, le couloir idéal, la fraîcheur et la forme physique[7], c’est rarissime. S’il explose encore son record ou l’approche dans des circonstances qui ne devraient pas du tout le permettre, comptez sur moi pour m’inquiéter, mais pour le moment, R.A.S.

J’en reviens à GrosBras.

Jusqu’au bout, il essaie de nous escroquer, de nous prendre pour des c*ns. Il a jeté l’éponge pour ne pas finir allongé sur le dos pour un compte de 10. L’image aurait fait tache. Le communiqué sur son site internet annonçant sa décision de renoncer à se battre contre l’USADA tout en contestant toujours s’être dopé est à la fois ridicule et très intelligent. Si on déclare forfait, on ne perd pas. Si on ne monte pas sur le ring, on ne prend pas les coups, on ne peut pas finir KO. Tout le monde attendait le choc des titans, GrosBras tout fait pour retarder l’échéance, puis a compris lors de la pesée qu’il n’avait aucune chance de s’en sortir, il a donc fait son beau lors de la conférence de presse en montrant ses muscles… Puis il a fui en trouvant un prétexte en mode «c’est pas du juste, c’est des tricheurs !», cherchant à renverser la culpabilité en enfilant une dernière fois son costume de victime.

Il refuse juste de se battre pour éviter un procès qui aurait permis à l’USADA de montrer au monde qui se camouffle sous cette apparence de grand champion à l’action si positive pour la communauté. GrosBras n’aura jamais à répondre de ses actes, il ne sera que rayé des livres d’histoire officiels comme ça arrive souvent aux Etats-Unis sans altérer la réputation de ceux qui y ont un temps figuré. On a souvent vu ce genre de chose en NCAA quand les règles de recrutement n’ont pas été respectées, et pour être clair, tout le monde s’en fout, les coachs stars restent des stars et restent payés comme tels, même s’ils ont triché pour attirer des joueurs, les joueurs passés professionnels gagnent leurs millions comme si de rien n’était.

Cette ultime pirouette va permettre au Parrain de sauver la face, il aura juste eu à rendre sa ceinture et son palmarès. La gloire, l’argent, le business, le réseau politico-financier, il va les garder.

Que faut-il faire de ces titres, de ces victoires ? Les réattribuer à des mecs qui pour la plupart étaient aussi chargés ? Non. Il faudrait dans l’idéal pouvoir rendre aux spoliés ce qui leur a été volé, mais c’est impossible. D’une part, on ne saura jamais qui trichait – on a de gros doute et même des certitudes concernant certains – et qui était honnête parmi ceux qui ont fini derrière lui lors d’étapes ou au général, d’autre part, on ne pourra jamais rendre la joie, la gloire et toutes les retombées dont auraient dû bénéficier ceux qui auraient dû gagner à l’époque. Les corolaires d’une victoire sur le Tour de France sont nombreux, ils changent une carrière voire une vie.

De toute façon, réattribuer les titres n’a aucun sens, ne serait-ce qu’en raison de la présence du Parrain dans la course. Les autres ont adopté des stratégies en fonction de ce qu’il faisait. Faut-il recompter tous les points du maillot vert et du classement des grimpeurs ?

Effacer GrosBras des palmarès et le radier à vie du cyclisme n’est que symbolique, mais de toute façon, agir a posteriori ne pourra jamais être que symbolique, on n’est que dans le symbole. Fallait-il pour autant laisser les choses comme elles étaient ? Non, on aurait alors offert aux tricheurs une porte de sortie honorable, la retraite sportive. Si certains pensent qu’il est opportun de consacrer sciemment un tricheur comme plus grande figure du cyclisme moderne, tant pis pour eux, laissons-les vivre dans l’hypocrisie s’ils s’y complaisent.

Le message envoyé par l’USADA me réjouit, c’est la morale de l’histoire : la patience et la ténacité, sur la malice et la malhonnêteté, finiront toujours par l’emporter. Espérons que la peur d’avoir pendant des années une épée de Damoclès au-dessus de leur tête dissuadera certains sportifs de céder à la tentation du dopage, car puissant ou misérable, ils ne seront jamais à l’abri, le boomerang pourra à tout moment revenir les frapper en pleine tête.

Une question se pose désormais : après Armstrong, à qui le tour ?

Notes

[1] On rappelle qu’il avait l’habitude de décider qui avait le droit de gagner, voire simplement d’attaquer. Faut-il répéter qu’un jour il est allé chercher lui-même un repenti italien ayant eu le tort de dénoncer le docteur Ferrari, dont GrosBras était client (je préfère client à patient).

[2] Pour rappel, l’administration Bush a voulu convaincre le monde que son intervention militaire se justifiait par la fabrication d’armes de destruction massive en Irak. Pour ce faire, les Ricains avaient présenté à l’ONU de fausse preuve montées de toutes pièces. La culture texane de la manipulation ?

[3] Agence Français de Lutte contre le Dopage.

[4] L’agence antidopage américaine.

[5] Il a été pris 2 fois, une au début de sa carrière, une autre après avoir été champion olympique à Athènes en mode OVNI, on ne le connaissait pas, il a tout explosé sur 100m, a fait le doublé 100/200m l’année suivante à Helsinki.

[6] Il aurait dû être suspendu à vie suite à la seconde infraction, il a pris 8 ans, ça a été réduit à 4, on pensait en avoir fini avec lui.

[7] Donc pas de soucis dans la préparation ou pendant la compétition.