Son saut raté semblait confirmer le constat fait ces dernières semaines lors des épreuves de Coupe du monde : si en ski il a encore progressé, son traditionnel point fort, le saut à skis, ressemble désormais à un point faible. Est-ce dû à une perte de confiance ou la conséquence de ses progrès en fond ? Peut-être les 2. Des combinés qui perdent confiance en saut et disparaissent du haut du classement mondial, on en a connu plein. Magnus Moan, le TGV norvégien, est à l’inverse en nette perte de vitesse sur les derniers Gundersen car il a perdu 5 kilos qui lui permettent d’être plus souvent dans le coup sur le tremplin.

Le combiné nordique – comme le biathlon – fait appel à des qualités en principe difficilement conciliables, il faut trouver l’équilibre (rapport poids/puissance, endurance/explosivité). Au début de sa carrière Jez était toujours devant après le saut mais avait du mal à tenir la distance, il a ensuite fortement progressé pour trouver ce fameux équilibre. Il a ainsi réussi à se forger le palmarès le plus impressionnant de toute l’histoire du ski français. Qui est champion du olympique, double champion du monde, triple vainqueur du classement général de la Coupe du monde avec au passage 59 podiums dont 54 individuels (22 victoires) et 5 par équipes (une victoire en team sprint) ? J’ai cherché, j’en ai trouvé 2 : Edgar Grospiron et Karine Ruby… Martin Fourcade peut le faire, il lui manque un titre olympique. Aucun autre, de Killy (2 gros globes et nettement moins de victoires en CdM, à une autre époque me direz-vous) à Poirée (aucun titre olympique) en passant par Ophélie David (qui s’est loupée lors de ses premiers JO en ski cross[1], elle n’a pas eu de chance, son sport est devenu olympique quand sa carrière était déjà bien avancée), ne peut se prévaloir d’autant de succès.

On en était donc au saut. Il y avait du vent, on a déplacé la plateforme d’élan, Jez n’a pas été le seul à se louper, mais 11e à 1’13, c’est loin. Il fallait encaisser la déception et y croire malgré tout, chose difficile en prenant connaissance de la liste de ses proies. On y trouvait notamment les Autrichiens Mario Stecher et Christoph Bieler quasiment une minute devant lui (certes, ils se font vieux et n’ont plus le même niveau qu’il y a quelques saisons, ils ont tout de même cumulé 3 podiums individuels à eux deux cette saison, dont une victoire pour le second), l’Allemand Eric Frenzel (déjà champion du monde, leader de la CdM, au-dessus du lot depuis le début de l’année), mais aussi Magnus Moan (4e de la CdM), 2 autres Autrichiens, Wilhelm Denifl et Bernhard Gruber (respectivement 11e et 3e de la CdM avec 2 et 3 podiums cette saison), plus Björn Kircheisen (8e de la CdM, une victoire il y a peu et un gros palmarès) juste derrière lui.

Ces dernières semaines Jason a vraiment coincé, il semblait bouilli par l’enchaînement des courses, ses mauvais sauts n’étaient pas compensés par de grandes performances en fond, quand il parvenait à raccrocher au bon wagon, il ne pouvait suivre jusqu’au bout. Lors des 6 dernières épreuves individuelles auxquelles il a participé, on a même eu 2 gros ratages à Seefeld : 2 fois de suite 15e ! Il a aussi accumulé les places de 5, 6 et 7e, n’a pu suivre Frenzel à l’emballage lors du dernier relais (avec tout de même une 2e place à l’arrivée), idem à Chaux-Neuve en team sprint, Frenzel et Moan avaient eu raison de lui au bout du suspens. Il manquait de jus, de fraîcheur physique et mentale, l’impasse a fait du bien, il a rechargé les batteries.

Pour le saut, ça n’a pas aidé, en revanche sur les skis… Bénéficiant d’un matos exceptionnellement bien préparé, Jason s’est senti voler sur la piste, dans les montées de cette piste très difficile car très vallonnée il a pu envoyer du pâté et avait une glisse phénoménale dans les descentes, ce qui lui permettait d’aller très vite tout en économisant ses forces. On l’a vu réduire l’écart très rapidement par rapport à l’homme de tête, Haavard Klemetsen, rien de surprenant, en revanche le voir recoller à Moan et… mener le groupe du TGV norvégien, réduisant de dernier au statut de suceur de skis, on pouvait difficilement l’envisager. Progressivement – mais rapidement – il a passé en revue tous les gars partis avant lui, le groupe qu’il menait se rapprochait de celui des leaders, on peinait à y croire ! Au bout de 3,8km, la marge des 3 hommes de tête avait déjà été réduite à 34 secondes, Frenzel n’en possédait que 24 d’avance sur son principal concurrent…

A mi-course, la situation était très simple : 6 hommes en tête, le groupe de Jez en chasse à 27 secondes avec des relais pris par Akito Watabe, très gros client (surtout la saison passée). La jonction devenait plausible, mais sans doute assez près de l’arrivée, du coup les chances des hommes revenus de l’arrière de griller ceux présents à l’avant semblaient limitées. En effet, dans ce genre de cas les hommes de têtes ont souvent fait exprès de s’économiser et attaquent au moment où ils se font reprendre. En général, ça permet d’éliminer les gars qui forcément ont dû se mettre dans le rouge pour recoller. Seulement dans le cas présent la jonction s’est opérée très tôt, Frenzel a tenté une attaque dans une montée à 3,7km de l’arrivée en voyant Jason tout près (à 10 secondes seulement, Moan venait d’exploser en vol), ça n’a pas fonctionné, il n’a creusé aucun écart. Du coup on s’est rapidement retrouvé avec 8 hommes en tête, il restait plus de 3 kilomètres, soit bien assez pour se replacer – il l’a tout de suite fait – et récupérer en profitant de l’aspiration, le tout en mettant quelques coups de pression. Kircheisen, revenu avec lui, a pris la tête, ça s’est regardé, Jason se promenait, avait tout loisir d’observer ses concurrents.

Il fallait se méfier de ne pas se laisser enfermer et ainsi décrocher dans une montée, Jez a contrôlé, il savait ce qu’il avait à faire, avait sans doute déjà une idée en tête, sa stratégie était probablement déjà établie, la première étape étant de ne pas se faire larguer avant l’emballage, il est donc bien resté caché derrière Stecher et Kircheisen à la place du patron, Frenzel restait en embuscade, Klemetsen s’accrochait tant bien que mal contrairement aux autres, définitivement décrochés. Le dernier Norvégien du groupe de tête a fini par se faire larguer à son tour par manque de glisse. Jez envoyait du pâté dans les descentes, dans la dernière montée Frenzel a tenté sa chance, encore un échec, et dès que ça a commencé à descendre vers l’arrivée… la contre-attaque en descente. Les autres ont dû lancer leur sprint de loin pour combler les 4 ou 5 mètres d’écart, ils ne bénéficiaient plus de l’aspiration, ont dû se décaler dans la dernière ligne droite, ils n’ont pas pu le battre.

Jason avait perdu chacun de ses sprints – du moins les significatifs – cette saison… il a remporté le plus important (pas comme Martin Fourcade lors de la poursuite des Mondiaux de biathlon). Ça s’est joué à la photo entre Bieler et Kircheisen, l’Autrichien a hérité de l’argent, l’Allemand Kircheisen (qui a repris encore plus de temps que Jez !) 3e, Frenzel 4e.

4 hommes classés en 0.5 secondes, c’est rarissime. Et tellement mieux quand un Français est premier au lieu d’être le dindon de la farce !

Sébastien Lacroix a terminé 11e (belle remontée), Maxime Laheurte 15e, François Braud 36e.

Sauf miracle la CdM est promise à Frenzel (101pts d’avance à 3 courses de la fin), mais peu importe, ces Mondiaux et les JO de Sotchi dans 1 an sont bien plus importants qu’un 4e globe de cristal. Jez a encore une épreuve individuelle et 2 par équipes pour encore garnir son palmarès magnifique.

Quelle course et victoire est la plus belle, celle des JO (déjà remportée au sprint) ou celle-ci ? C'était déjà l'épreuve du petit tremplin.




Coline Mattel a pris la 4e place du premier des 2 concours de saut à skis, avec ses 7 podiums (dont 2 victoires) cette saison, elle espérait mieux. A un demi-point du bronze avant le saut final, elle termine finalement assez loin du podium, elle s’est un peu loupée, dommage.

Notes

[1] Elle y avait déjà participé en slalom spécial avec la Hongrie.