Première surprise de la journée, Tony Martin (Omega Pharma-Quick Step) a pris le départ, même en miettes. Après l’arrivée d’hier, personne n’imaginait ça possible, il semblait avoir l’épaule détruite, il avait perdu connaissance, avait été évacué à l’hôpital. En réalité il n’a pas de fracture, "seulement" des tas de contusions et plaies en tous genres. Enormément de concurrents sont sortis amochés de la première étape, ils avaient des raisons de craindre ces 156 bornes de moyenne montagne dans une chaleur très inhabituelle depuis le début de la saison. Certaines équipes ont d’ailleurs pris très cher, plusieurs de leurs leaders ont pris un énorme éclat, c’est notamment le cas chez Cofidis avec Rein Taaramae et Jérôme Coppel, ou encore chez Vacansoleil avec Thomas De Gendt et Lieuwe Westra. Ils n’étaient que 93 sur 198 dans le premier peloton, on a retrouvé la quasi-totalité des sprinteurs dans le grupetto arrivé à plus de 17’ du vainqueur.

3 des 4 difficultés répertoriées étaient concentrées dans la partie médiane de l’étape, les 60 derniers kilomètres étaient une grande descente puis du plat avec une côte courte mais très raide. En somme, on a vu 2 courses.

La traditionnelle échappée s’est rapidement formée, quelques tentatives ont suffi. Un quatuor composé de Ruben Perez Moreno (Euskaltel), Blel Kadri (AG2R), David Veilleux (Europcar) et Lars Boom (Belkin) – déjà à l’avant 24h auparavant – s’est détaché, suivi de loin par Julien Simon (Sojasun) parti à contretemps en chasse-patate. Ce dernier n’a jamais pu recoller, il était seul contre 4, derrière le peloton roulait plus ou moins, histoire de ne pas laisser filer. L’écart a plafonné à 3 minutes, l’équipe Sojasun s’est mise à rouler, peut-être pour tenter d’inciter les fuyards à attendre Simon, peut-être un ordre du directeur sportif faisant office de punition pour avoir raté l’échappée du jour… Toujours est-il que le chasseur solitaire a dû se relever, on a encore vu les mêmes rouler en tête de peloton pendant un moment, l’avance s’est stabilisée autour de 2’30 à 3’.

Au sein du quatuor on s’entendait bien, on a laissé Boom passer en tête au sprint intermédiaire car il avait déjà des points au classement par points. Les équipes de sprinteurs ont accéléré pour se jouer ce qui restait à grappiller. André Greipel (Lotto) a devancé Peter Sagan (Cannondale), Danny Van Poppel (Vacansoleil) et Cavendish. Ça a failli avoir de grosses conséquences car Marcel Kittel (Argos-Shimano) n’a pris que 2 points, il aurait pu perdre son maillot vert à cause de ces points du sprint intermédiaire, ça s’est joué à rien.

L’écart, réduit par cet épisode, a de nouveau atteint 2 à 3 minutes. Certains candidats à la victoire d’étape ont envoyé un homme à eux faire le tempo, par exemple Jérôme Pineau (Quick Step-Omega Pharma) pour Sylvain Chavanel. On attendait l’attaque de ce dernier, ce profil et la date du jour, celle de son 34e anniversaire, faisaient pressentir une attaque, on a dû attendre longtemps. Sous l’impulsion de ces soldats la situation du quatuor s’est précarisée.

Dans les derniers hectomètres de la première difficulté répertoriée pour le prix de la montagne, le Col de Bellagranajo, classé en 3e catégorie, le spectacle est devenu celui d’une épreuve de vitesse sur piste, Kadri et Veilleux ont chacun leur tour tenté de parti. Sans succès. Qui en a profité ? Lars Boom. Les autres avaient été gentils avec lui en le laissant gagner le sprint, ils ne s’attendaient pas à être réglés par cet opportuniste néerlandais. Pas très sport le garçon ! Ces 2 points ont fait de lui le nouveau leader virtuel du classement de la montagne. Très virtuel, d’autant que l’écart avec le peloton a fondu, devenant inférieur à la minute. Perez Morena a pris le point de la 2e place.

On s’est calmé en tête de peloton dans l’ascension du Col de la Serra (3e catégorie), en revanche au sein de l’échappée on s’est secoué, les 2 francophones ont lâché leurs désormais ex-compagnons pour qui la route, plus ombragée, devenait trop pentue. Une nouvelle équipe a alors décidé de se charger de la chasse, la FDJ. Officiellement, ils roulaient pour Thibaut Pinot, en réalité aucun des 9 coureurs au maillot bleu n’est passé à l’offensive, ce train soutenu aura eu une seule conséquence, celle de provoquer un écrémage immédiat. Cavendish – accompagné de ses lieutenants – a rapidement décroché pour former un grupetto avec ceux qui n’aiment pas emprunter les routes pentues dans ce sens. Kittel, le maillot jaune furtif, a craqué à son tour, en l’espace de quelques minutes tous les porteurs des maillots distinctifs ont été relégués dans et derrière les voitures.

Après la relative monotonie des 80 premiers kilomètres, les Europcar ont pris des initiatives. Tactiquement c’était très intelligent. Au bout, à défaut de temps pris à des concurrents directs au classement général, à défaut de victoire d’étape, il y a un maillot à pois, l’audace a donc été récompensée, je m’en réjouis, puisse cet exemple donner des idées à d’autres !

Quand Thomas Voeckler a attaqué, il avait encore un coéquipier devant, son collègue québécois allait peut-être pouvoir lui servir de relais. Ce joli coup a été contrecarré par les FDJ, toujours aussi décidés à mettre la gomme. Kadri est reparti seul à plus de 70 bornes de l’arrivée, peut-être Veilleux voulait-il attendre Voeckler, peut-être manquait-il juste de jus… Les 2 membres d’Europcar ont été avalés l’un après l’autre par le peloton pendant que le Toulousain d’AG2R allait prendre les 2 points en faisant la bascule en direction du col suivant, le Col de Vizzavona. Veilleux a eu le temps de passer 2e juste avant d’être repris.

Après le col la route descendait légèrement avant de remonter pour l’ascension classée en 2e catégorie. Seul, Kadri était en sursis, le titre de combatif du jour lui était déjà promis, il pouvait encore espérer le maillot à pois – et encore, ça s’annonçait mal – mais était sûr de se faire absorber par le peloton à moyen terme car les FDJ ont continué à rouler (a posteriori je me demande pourquoi). Le moyen terme s’est transformé en court terme à cause d’un saut de chaîne. Toutefois, sans doute très motivé par l’idée de revêtir le maillot à pois, Kadri s’est arraché pour rester en tête le plus longtemps possible. Ce projet a été contrarié par un 3e Europcar, le leader, Pierre Rolland, lui aussi victime des chutes de la veille. Une accélération lui a suffi pour revenir très vite sur Kadri, une autre lui a permis le lâcher dans la foulée.

Dans quel but a-t-il attaqué ? Tout seul, il ne pouvait rien espérer hormis prendre les 5 points grâce auxquels il allait au mieux pouvoir revenir doubler ou au pire à égalité avec Kadri dans la course aux pois (si ce dernier ne passait pas dans le top 3 au sommet, le grimpeur vert était sûr de se parer du maillot distinctif de sa spécialité au terme de l’étape). Peut-être a-t-il aussi voulu se tester ou à reproduire une façon de gérer ce genre d’étapes déjà testée l’année dernière en quelques occasions, à savoir prendre un peu d’avance au sommet pour aborder la descente à son rythme, lui qui n’affectionne pas particulièrement cet exercice.

L’attaque de Pierre Rolland a donné des idées à Brice Feillu (Sojasun). Ce dernier l’a imité dans la foulée. La Sky a été obligée de vite réagir, elle a dû se mettre au travail à la place des FDJ malgré la perte de 4 hommes au cours de la montée (c’est une indication potentiellement intéressante en vue de la suite du Tour). L’écart n’a jamais été énorme, une grosse trentaine de secondes. Le leader d’Europcar a donc pris ses 5 points, suivi peu après de Kadri et de Feillu, le Toulousain pouvait encore contester à Rolland le port du maillot à pois, les chances d’y étaient toutefois minces. En pratique, il aurait dû figurer parmi les 2 premiers au sommet de la dernière côte en fin d’étape, tout en devançant son compatriote. Ça ne s’est bien sûr pas produit, du coup à l’arrivée si les 2 hommes comptent le même total, le plus connu est devant grâce à sa "victoire" sur une ascension de 2e catégorie.

Une fois lancés dans la descente assez large, le duo a assez rapidement abandonné sa chasse pour se recaser dans le peloton, Rolland s’est rendu un peu moins vite. Petite nouveauté à 50km de l’arrivée, Peter Sagan a fait rouler un de ses lieutenants, il était cité en favori compte tenu du profil de l’étape. Philippe Gilbert (BMC) a fait de même. Au bout de quelques kilomètres le Français il a arrêté d’appuyer sur les pédales, le Tour est long, griller des forces dès le 2e jour n’est justifié que si on a un but réel. Ce n’est pas le moment de se lancer dans des attaque désespérer ou d’insister tel un baroudeur loser présent uniquement pour montrer le maillot. Il y a une dizaine d’années, Chavanel aurait probablement toute donné en se retrouvant dans cette situation, Rolland ne s’est pas laissé aller à commettre ce genre d’erreurs.

A noter que Jean-Christophe Péraud (AG2R) a été victime d’une double crevaison dans la descente. Pas de chance. Il a encore connu ce problème (en version simple) dans la dernière montée, la Côte du Salario, une route sur laquelle les auto-écoles d’Ajaccio viennent sans doute faire expérimenter à leurs élèves les démarrages en montée. C’est court, mais très dru, 9,8% de moyenne. Située à une douzaine de kilomètres de l’arrivée, on s’attendait à y voir des attaques de cadors ou de coureurs de classiques. Pour cette raison, la plupart des équipes ont remonté leurs leaders, ça allait très vite sur cette route large, ça filait et ça frottait comme si on préparait un sprint.

Juan Antonio Flecha (Vacansoleil), coureur de classiques, a été le premier à se lancer, un Français a sauté dans sa roue… un Europcar, Cyril Gautier. Le duo a pris plusieurs mètres d’avance, un rétrécissement de la route a ralenti le peloton, Gautier a relancé, la pente était assez terrible, elle imposait d’être en danseuse sur le vélo, il était très difficile d’attaquer, d’autant qu’en tête de peloton Richie Porte imprimait un tempo très élevé pour la Sky. Pierre Rolland a eu un problème mécanique dans une des pires portions, heureusement Veilleux a pu lui donner sa roue, il a évité la catastrophe.

Quand on pensait Gautier sur le point de se faire reprendre, il en a remis une couche. Soudain, énorme surprise, Chris Froome (Sky), le grand favori du Tour, a attaqué en personne, tentant de revenir sur le Français. Une stratégie étrange. Un test pour évaluer les forces en présence ? Le Britano-Kenyan n’a pu rejoindre l’homme de tête, passé seul 2e en haut de la côte (ce qui a définitivement assuré la prise du maillot à pois par Rolland), derrière on roulait en file indienne. Une très belle fin d’étape en somme. Avec la victoire de Gautier, ça aurait été encore mieux, mais à 10 bornes de l’arrivée les écarts étaient trop réduits pour espérer quelque chose. On sentait venir le sprint entre les routiers-sprinteurs, les garçons comme Boasson-Hagen (Sky), Gilbert et Sagan. Ça ne s’est pas tout à fait passé ainsi.

Froome n’ayant pu créer un véritable écart, il s’est fait reprendre. On a ensuite essayé de se réorganiser en tête du peloton pour chasser le Français. C’était peine perdue car de nouvelles tentatives de contre-attaque ont été lancées, Gautier était en vue, pas très loin devant, il a été repris sans pouvoir s’accrocher au nouveau groupe en train de se former. Quelques instants auparavant Chavanel y était allé à son tour – comme attendu depuis le départ – avec dans la roue un groupe de 5 autres concurrents : Jakob Fuglsang (Astana), Manuele Mori (Lampre), Gorka Izagirre (Euskaltel), Jan Bakelants (RadioShack) et encore Flecha. Sur France 2 et à en croire la réalisation télé, le RadioShack était Markel Irizar. Les commentateurs de France Télévisions ont compris un petit bout de temps après l’arrivée que vainqueur était le n°42, pas le n°45. Ça fait tache, on peut le dire.

Quelques kilomètres après qu’un type ait voulu traverser juste devant l’échappée, un petit chien blanc s’est promené sur la route entre le groupe et le peloton, à 3 mètres près c’était un stike, un coureur a dû donner un coup de guidon pour l’éviter… On a même vu son propriétaire s’aventurer sur la route pour tenter de le récupérer avant de rebrousser chemin en voyant qu’il n’avait pas le temps. Bref… Revenons à la course.

L’écart n’était pas énorme mais tout de même… En étant 6 devant représentant 6 équipes, compte tenu du peu de sprinteurs présents dans le peloton, il n’allait pas trouver énormément de monde pour chasser, essentiellement les rescapés de Cannondale, le coup ne semblait pas injouable à condition de se donner à fond jusqu’au bout. Si 2 ou 3 semblaient plus ou moins y croire, notamment le Belge Bakelants, si les relais de Chavanel étaient très impressionnant, on s’est trop regardé. Conséquence, on a perdu presque toute la déjà maigre avance. En tentant de relancer l’allure, le coureur de RadioShack, inconnu du grand public, s’est retrouvé seul en tête. S’en rendant compte, poussé par son directeur sportif, il a continué à s’employer au maxium de ses possibilités. L’opportuniste a réussi un gros coup, il a piégé tout le monde sans faire exprès. Le peloton est revenu à fond sous l’impulsion des Cannondale, seulement Sagan a échoué à quelques mètres de la surprise du jour, c’était très chaud, selon le chronométrage il a gagné d’une seconde devant le peloton de 92 coureurs… La seconde a eu des conséquences importances, car les concurrents ayant tous été classés dans le même temps lors de la première étape pour les raisons connues de tous, Bakelants se retrouve maillot jaune grâce à cette seconde. Cet ancien vainqueur du Tour de l’Avenir devenu un équipier discret a connu là sa plus belle heure de gloire.

(Vous aurez apprécié la façon de commenter de Jean-René Godart, complètement à la rue dans son récit, aussi perdu qu’on peut l’être… Grandiose !)

En lançant trop tard ses coéquipiers, Peter Sagan n’a pas seulement loupé la victoire d’étape, il a aussi manqué le maillot vert pour 4 points derrière Kittel. Probablement n’est-ce que partie remise. Au moins il aura comblé beaucoup du retard au classement dû à sa chute de samedi.

Pour les raisons expliquées précédemment Pierre Rolland est le nouveau porteur du maillot à pois. Le maillot blanc revient quant à lui à un jeune Polonais 3e de l’étape du jour, Michal Kwiatkowski (Omega Pharma-Quick Step). Au général, Julien Simon – qui a bien fait de ne pas rester trop longtemps en chasse-patate – est 3e grâce à ses 2 places d’honneur, 13e hier, 6e aujourd’hui. Il est devancé par David Millar (Garmin).

92 coureurs à 1" du leader, les 15 postulants au maillot blanc tous dans le même temps pour le maillot blanc, une égalité pour le maillot à pois, une avance ridicule pour le maillot vert… J’ai l’impression que les 145,5km de lundi entre Ajaccio et Calvi avec plusieurs difficultés dont une de 2e catégorie jugée à environ 13 bornes de l’arrivée vont redistribuer toute les cartes.

Que va nous réserver la 3e et dernière étape du premier séjour corse du Tour de France ? Après le bus, les chutes, le chien, les surprises, les attaques de leaders, on peut s’attendre à tout !