Au sein du peloton, beaucoup craignaient cette étape courte (145,5km) mais très accidentée menant le peloton d’Ajaccio à Calvi. Les 4 difficultés répertoriées ne sont pas les seules de cette route où les parties plates et droites se font rares. On monte et on descend, on tourne dans un sens et dans l’autre, on remonte en tournant, on redescend en tournant, etc. Ceci en permanence.

On a commencé de façon très classique, un scénario assez immuable, on change juste les noms chaque jour : dès le départ réel, Lieuwe Westra (Vacansoleil) part seul, Sébastien Minard (AG2R) et Alexis Vuillermoz (Sojasun) le rejoignent, puis Cyril Gautier (Europcar) et Simon Clarke (Orica-GreenEdge) s’invitent à la fête, le groupe se forme, ils sont partis pour faire un beau petit voyage tous les 5 sur les routes corses. Le peloton a laissé faire, il roulait en occupant toute la largeur de la route, aucune équipe ne voulait le mener, les RadioShack du maillot jaune surprise, Jan Beklants, ont fini par s’y porter sans rouler à fond, il s’agissait de maîtriser l’écart, éviter de leur laisser trop de champ. C’était la meilleure manière de défendre le maillot.

L’avance du quintette a augmenté pour atteindre déjà 4 bonnes minutes au Col de San Bastiano (4e catégorie), où Cyril Gautier aurait aimé s’adjuger le point du classement de la montagne, lui qui en avait déjà pris 2 la veille. Un peu surpris par les autres membres de l’échappés intéressés par les pois, il n’a rien pu faire, Clarke a dû s’employer pour devancer Vuillermoz sur la ligne, c’était très serré. Clarke est un grimpeur, il est possible qu’ils visent vraiment le maillot à pois, et pas pour le porter pendant seulement quelques jours.

L’écart a presque atteint 4’30 puis s’est mis à régresser lentement mais sûrement. Au sein de l’échappée on ne s’est pas disputé le sprint intermédiaire, Minard est passé en tête en prenant son relais (peut-être était-ce négocié, il ne s’était pas mêlé à la lutte dans le col). La danse des équipes de sprinteurs a été lancée à l’avant du peloton pour se disputer les points encore à attribuer. Les 2 postulants au maillot vert les mieux accompagnés par leurs équipiers étaient Marcel Kittel (Argos-Shimano), en tête du classement, et Peter Sagan. L’Allemand a réglé le petit groupe, devançant Greipel (Lotto), Cavendish (Omega Pharma-Quick Step), Kristoff (Katusha) et Sagan dans cet ordre. Revenu à 4 points grâce à sa 2e place lors de la 2e étape, ce dernier a donc été relégué à quelques points supplémentaires.

Les RadioShack ont commencé à presser l’allure sous l’impulsion de leur capitaine de course, le vieux Jens Voigt. Ça revenait assez vite, ils ont décidé de se calmer pour rester entre 3’30 et 4’. Quand la pente est redevenue plus pentue, l’écart s’est grandement réduit. Autrement dit, l’écart a continué à faire l’élastique. On avait déjà vu ça samedi puis dimanche, on y a de nouveau eu droit aujourd’hui. Verra-t-on une échappée prendre 15 minutes lors de cette 100e édition du Tour ? J’en doute.

Au Col de San Martino (3e catégorie), Gautier a tenté de surprendre ses compères mais il n’y est pas parvenu. On a assisté à la même bataille que précédemment, Clarke a été le plus fort, il a de nouveau battu Vuillermoz au sprint.

Les Saxo-Tinkoff de Contador sont venus se placer en tête de peloton pour embrayer, relayés ensuite par d’autres équipes. Dans quel but ? Je ne sais pas. Toujours est-il que l’écart a fondu comme fromage sur pizza enfournée. Dans la descente, technique et assez dangereuse (route pas toujours fameuse, muret et ravin sur le côté, le rocher de l’autre), quelques garçons ont dû se faire des frayeurs.

Pour les 5 hommes à l’avant, le dernier enjeu était de passer en tête la Côte de Porto… Même configuration que lors des précédentes difficultés répertoriées, Gautier essaie mais Clarke passe devant Vuillermoz. 5 points en tout pour l’Australien, autant que Pierre Rolland (Europcar) et Blel Kadri (AG2R). Le peloton n’était plus très loin derrière, à une trentaine de secondes, toutefois, il s’est calmé après l’excitation de la montée, l’écart est reparti à la hausse.

Après le ravitaillement, gros gadin. Ça a concerné plusieurs coureurs de plusieurs équipes, a priori sans dommage majeur. Niki Terpstra (Omega Pharma-Quick Step) a été le dernier à repartir, peut-être le seul à avoir été abimé par la chute.

Sachez d’ailleurs qu’au bout de quelques kilomètres on a annoncé le 1er abandon du tour, celui d’Andrey Kashechkin (Astana). Yoann Bagot (Cofidis), décroché très tôt, a dépensé ce qui lui restait de forces avant de mettre la flèche. Comme le Kazakh, il était malade. Lors de cette journée le médecin dont la voiture se trouve juste derrière le peloton a eu la visite de pas mal de patients. Les garçons les plus faibles et les moins bons dans la montagne ont commencé à craquer dès la 2e difficulté répertoriée de la journée. La chaleur a beaucoup fait souffrir nombre de garçons déjà diminués.

Parmi les galériens du jour, les champions de France 2012 et 2013… La journée n’a vraiment pas été fameuse pour les FDJ. Arthur Vichot (sacré la semaine dernière), a été victime d’une chute, il a eu un peu de mal à repartir car son vélo n’est pas sorti indemne de l’incident, son coude aussi en a pris un coup. Nacer Bouhanni a quant à lui souffert de la chaleur, en particulier quand la route s’élevait, il a passé une bonne partie de la journée à l’arrière.

Pendant un temps, RadioShack a repris la main sans montrer une réelle détermination à revenir sur les échappés, si bien que la marge des hommes de tête a de nouveau atteint les 2’. Pas très sérieux tout ça. Du coup, Voigt a resserré la vis, on a vu la différence.

A moins de 25km de l’arrivée, alors que l’avance du quintette était retombée à une quarantaine de secondes, Minard a planté une première banderille pour repartir seul ou avec un groupe réduit. Echec. Cette attaque en appelait d’autres. Clarke a été le suivant, il est parti de façon peu orthodoxe, Minard a réagi immédiatement. L’Australien visait clairement le maillot à pois, il lui fallait prendre au moins 1 point au Col de Marsolino (2e catégorie) tout en y devançant Rolland et Kadri. Gautier a tenté de revenir seul sur le duo, le peloton était juste derrière. Pendant ce temps à l’arrière beaucoup se faisaient lâcher, notamment Vichot et la quasi-totalité des sprinteurs.

Clarke a fini seul, Minard a sauté, Gautier a essayé de revenir, peine perdu. Les équipiers de Contador ont alors prêté main forte à RadioShack pour accélérer le rythme. Igor Anton (Euskaltel) a tenté une contre-attaque, il est resté quelques mètres devant le peloton, quelques mètres derrière Clarke. Fort logiquement et intelligemment, bien emmené par David Malacarne pour avoir un effort encore moindre à fournir, Pierre Rolland est parti chercher les points, il est allé reprendre l’Australien. Tactiquement, Europcar a joué le coup parfaitement, le Français a pu facilement doubler son total au classement du maillot à pois, suivi de loin par Mikel Nieve (Euskaltel). Le coup parfait ! Gautier avait été envoyé dans l’échappée pour défendre le maillot, il n’a pas réussi, on est passé au plan B, il a fonctionné. L’équipe a rempli une grande partie de ses objectifs du jour sans prendre en main la chasse pendant la moindre minute, elle est restée tranquille tout en se montrant, Rolland n’a pas franchement eu besoin de s’employer pour parvenir à garder ses taches rouges sur fond blanc et conforter son avance. J’applaudis, c’est du grand art. Si j’étais un sponsor potentiel approché par Jean-René Bernaudau, je me montrerais très intéressé pour associer ma marque à cette équipe car elle offre tous les ans une visibilité maximale à son sponsor aux moments importants de la plupart des étapes de la course la plus populaire du monde. On ne peut pas dire de même de certaines de ses concurrentes dont l’invisibilité et/ou la capacité à être uniquement associées aux mauvais coups interpellent. Envoyer un gars dans une échappée où il va se dépouiller pour rien en se faisant à peine remarquer est à la portée de presque toutes les équipes. Si Europcar ne met pas toujours dans le mille, ses membres ont le chic pour marquer les esprits et collectionner les prix, il y a tous les ans des dossards rouges, des maillots distinctifs (du blanc, du blanc à pois rouge, du jaune), pas mal de victoires d’étape, sans oublier de ramasser des primes pour la cagnotte de l’équipe.

Reprenons le récit de la course.

Maintenant, que faire ? Pierre Rolland avait 16 secondes d’avance, il restait beaucoup de descente et un tout petit peu de plat entre le sommet et l’arrivée… Il a continué son effort, ça ne coûtait rien, il pouvait se le permettre, ayant jusqu’ici gardé tout son jus après avoir seulement dû accéléré – de façon très contrôlée – sur une fin d’ascension de difficulté moyenne. En cas de circonstances favorables, le super-bonus pouvait tomber, on n’était pas à l’abri d’une bonne surprise à l’arrivée.

En fin d’ascension, Lars-Peter Nordhaug (Belkin) a contre-attaqué, Jurgen Van den Broeck (Lotto) a accéléré à son tour. Pourquoi ? Peut-être dans l’idée de basculer avec quelques secondes d’avance pour piéger le peloton… Pour le coup, tactiquement, ça semblait particulièrement bancal, il fallait s’y prendre plus tôt, ils auraient eu besoin d’une marge nettement supérieure, au moins 30 secondes et non 10.

Qui a-t-on vu sortir dans la descente pour rejoindre les hommes de tête? Sylvain Chavanel (Omega Pharma-Quick Step), très à l’aise dans cet exercice. Il s’est tout de suite fait la malle, a repris les fuyards et est vite revenu sur Rolland, lequel a dû sprinter pour rester dans sa roue. Une fois regroupés à 4 à l’avant, chacun y est allé de son relais. Seulement quelques équipes étaient encore assez représentées au sein du reste de peloton pour mener une chasse, les sprinteurs ayant encore sauté dans la dernière côte. Le maillot jaune étant là, et compte tenu de sa faible avance au général, les RadioShack avaient tout intérêt à provoquer un sprint massif. Ils ont donc aidé les Orica-GreenEdge de Simon Gerrans.

Nordhaug a tenté de repartir seul à la façon de Jan Bakelants la veille, Chavanel est allé le chercher… mais à 3 bornes de l’arrivée, il ne restait plus personne devant la meute.

Tom Dumoulin (Argos-Shimano), un Néerlandais très puissant, a voulu faire le coup du kilomètre… à 2,5km de la ligne. Cette fois, les équipiers de Sagan n’ont pas tardé à réagir, Gerrans a été lancé par son poisson-pilote, il s’est mis à fond à 200m, on a cru Sagan capable de le sauter sur la ligne, la photo finish est pourtant claire, l’Australien a gagné pour un quart de roue. José Joaquin Rojas (Movistar) a fini 3e.

Sagan manque de réussite depuis le début de ce Tour, après s’être ramassé en chutant peu avant l’arrivée de la 1ère étape, il a échoué 2 fois à la 2e place… Jolie consolation, il s’est emparé du maillot vert. A mon humble avis, en lever les bras en vainqueur et lever les bras pour enfiler son maillot, il aurait préféré la première option dans l’immédiat, la seconde dans quelques jours.

Julien Simon (Sojasun) s’est de nouveau placé, 13e, 6e puis 9e des 3 premières étapes… Il passe 2e du classement général derrière Bakelants, toujours en jaune. Le maillot blanc ne change pas d’épaules.

Clarke n’a pas tout perdu, il a été élu combatif du jour (et a eu la satisfaction de voir son leader remporter l’étape).

Finissons avec un petit bilan de ce premier séjour en Corse dans l’histoire du Tour de France.

Cette 3e et dernière étape sur l’île de Beauté était courte, l’arrivée a eu lieu assez tôt dans l’après-midi, une nécessité pour rendre gérable et possible la liaison jusqu’à Nice. Des milliers de personnes, des centaines de véhicules et des tonnes de matériel doivent être transportés par bateau et par avion afin d’avoir eu le temps de tout mettre en place pour le départ du contre-la-montre par équipes de mardi (ça commencera relativement tard), c’est tout une organisation assez complexe à mettre en œuvre.

Le jeu en valait-il la chandelle ? Pour la Corse, oui, elle a pu montrer l’image voulue. Avoir pu exposer ces paysages – particulièrement mis en valeur par la météo – à la télé à des heures où des millions de personnes regardent est une bénédiction pour le tourisme. Les petits incidents ayant eu lieu par moments avec des indépendantistes ont été occultés par le reste, on oubliera donc très rapidement ces quelques manifestations d’hostilité, on retiendra les images de cartes postales filmées par hélicoptère.

Quelques coureurs ont dit avoir été déçus par un manque d’engouement populaire. En réalité, on peut facilement expliquer le phénomène. Si par les spectateurs se comptent par parfois centaines de milliers lors des étapes sur le continent, notamment en montage et même parfois à l’étranger, il y a des raisons. En Corse, il doit y avoir moins d’un tiers de million d’habitants, le mois de juillet débute à peine, les gens ne sont donc pas encore en vacances, les amateurs du Tour de France n’ont pas pu faire le déplacement et s’ils avaient tenté de venir avec le camping-car, le problème du retour sur le continent se serait posé. De plus, la circulation sur l’île est difficile, il n’y a pas beaucoup de routes, essentiellement celles utilisées par la course. Par conséquent, quand on n’habite pas sur le parcours on peut difficilement s’y rendre, il faudrait avoir prévu le coup longtemps à l’avance, avoir pu se garer sur le bord de la route, ce que la configuration des lieux autorise assez rarement.

Ces problèmes de manque de routes ont causé quelques soucis, quelques retards de suiveurs ou encore… du but d’Orica-Green-Edge. ASO doit composer avec les infrastructures en place, c’est aussi le cas sur le continent seulement sur le continent si l’organisation d’une arrivée dans telle ville est trop compliquée, on choisit une autre ville, en Corse on n’a pas ce choix.

Sportivement maintenant… Hormis la grosse chaleur et l’absence de véritable sprint massif (à cause de la chute du 1er jour), les 3 étapes inaugurales de ces Tour 2013 n’ont pas été très différentes de ce qu’on connaît d’habitude ailleurs. Le choix de ne pas débuter par une épreuve chronométrée était bon (je n’aime pas les clm), la moyenne montagne a permis une bagarre pour le maillot à pois, les leaders ont été très prudents, ils ont surtout voulu éviter les pièges, on s’est donc ennuyé par moments… du classique en somme. Les chutes, avec 198 concurrents nerveux au départ, on en a tous les ans, c’est inhérent au départ du Tour.

Conclusion, le bilan de ces 3 jours relativement corsés est plutôt bon, le parcours en lui-même n’a éliminé personne d’important, tant mieux ou tant pis, à vous de choisir. De toute façon on en a l’habitude, le parcours est une chose, ce que les coureurs en font en est une autre.