Je vous le dit clairement, je n’aime pas les contre-la-montre. Pour le public au bord du circuit, voir passer les coureurs séparément sur plusieurs heure – en l’occurrence en 22 fois sans compter les joueurs lâchés par leur équipe – au lieu d’un peloton groupé qui met des plombes à arriver pour disparaître en un clin d’œil, il faut l’admettre, c’est sympa. Pour le téléspectateur, 98 fois sur 100, c’est chi*nt. En outre, cet aspect du sport est loin d’être mon favori, j’apprécie infiniment plus la confrontation directe et les concours permettant aux adversaires de se répondre tour à tour (par exemple les sauts en athlé). Certaines disciplines s’y prêtent, d’autres non. Par exemple en biathlon la mass-start et la poursuite auront toujours ma préférence par rapport à l’individuelle et au sprint. Remarque complémentaire, avec la confrontation directe les conditions météo et l’état de la piste/route sont identiques pour tout le monde, quand les concurrents se succèdent, elles peuvent changer et fausser l’équité de la compétition.

Il est normal d’avoir des épreuves de plusieurs types dans une grande course à étapes, il faut seulement trouver la bonne dose pour que les différents profils de coureurs (sprinteurs, grimpeurs, puncheurs, rouleurs, baroudeurs, br*nleurs[1]) aient chacun des chances de briller. En revanche, les contre-la-montre par équipes, je déteste. Leur existence dans une épreuve comme le Tour de France est selon moi une véritable injustice pour les concurrents mal accompagnés.

A cause de ce put*in d’exercice, on se retrouve dans une situation où si un coureur a su éviter tour les pièges et devance ses concurrents directs au cumul des temps de toutes les autres étapes… il peut se retrouver relégué dans le classement pour une raison qui lui est totalement étrangère. Imaginons quelques hypothèses parmi des dizaines d’autres… Si une gamelle a réduit sa formation à 6 ou 7 éléments avant cette étape chronométrée, si en cours d’épreuve il est obligé d’attendre un coéquipier victime d’un incident mécanique ou d’une chute, ou s’il pâtit tout simplement d’être au sein d’une équipe incapable de l’aider, ce qui augmenterait d’autant plus son mérite, il peut rapidement perdre beaucoup de temps et par conséquent sa place dans le top 10, sur le podium, voire carrément perdre le Tour. Ne pouvoir compter que sur lui-même lors des étapes en ligne rend déjà la tâche assez difficile pour qu’on lui épargne d’être obligé de subir les carences de son équipe en clm, non ? Halte à la double peine !

Jusqu’à preuve du contraire un seul homme lève les bras à l’arrivée, un seul porte le maillot jaune, cette épreuve n’a donc rien à faire sur le Tour de France ! Arrêtons de fausser le classement général INDIVIDUEL, le cyclisme sur route n’est pas un sport collectif, c’est un sport individuel pratiqué en équipe, on ne doit tout mélanger. Aurait-on idée de remplacer le 400m d’un décathlon par un relais 4x400m ? Ça reviendrait exactement à la même chose, ce serait insensé et grotesque au possible. STOP A L’INJUSTICE ! La pseudo-beauté ou spectacularité de cet exercice ne justifie en rien sa présence au programme du Tour.

Les organisateurs ont parfaitement conscience du problème, d’où le choix d’un parcours très court (25km) et tout plat (le tracé est en forme de L en grande partie sur la Promenade des Anglais, on part dans un sens, on revient dans l’autre avec un léger vent favorable à l’aller et défavorable au retour). Le but était clair, éviter de trop gros dégâts, ne pénaliser aucun outsider au point de déjà mettre fin à ses espoirs de bien figurer au général. Tout était fait pour ne pas avoir de gros écarts. Par conséquent l’enjeu réel se limitait à la victoire d’étape, au maillot blanc et au maillot jaune. Le vert, les pois et le dossard rouge ce sera pour mercredi.

La détermination de l’ordre de départ est un autre argument contre le clm par équipes. On lance les équipes toutes les 4’ dans l’ordre inverse du classement par équipes[2]. On le place toujours en première semaine car en principe les formations sont pour la plupart au complet. En général, on débute le Tour par un prologue ou un clm individuel, ce qui crée des écarts en rapport avec les qualités de rouleurs. Seulement lors de cette 100e édition on a eu 3 étapes en ligne pour commencer, dont une n’ayant donné lieu à aucun écart de temps, tout le monde ayant été classé à égalité suite aux incidents causés par l’affaire du bus. On s’est retrouvé dans une situation très particulière : 18 équipes classées en 1 seconde, dont 17 à égalité. Autrement dit l’ordre de départ aurait pu être tiré au sort, ça revenait quasiment au même. Il fallait avoir de la chance, partir tard était un réel avantage.

Pour rappel, le temps retenu est celui du 5e membre de l’équipe à franchir la ligne. Concernant les coureurs décrochés de leur équipe, on retient leur temps réel (cependant le classement individuel de l’étape n’est pas disponible).

Je pensais voir gagner Omega Pharma-Quick Step (selon l’état de Tony Martin, victime d’une grave chute le premier jour), Sky (un doute en raison de la blessure de Geraint Thomas) ou BMC. J’ai longtemps cru mon prono très pertinent, seulement je n’avais absolument pas vu venir Orica-GreenEdge, déjà vainqueur d’étape hier (avec en bonus un prix de la combativité pour Simon Clarke). Si je m’étais mieux penché sur le profil de ce chrono, sur la composition de l’équipe et surtout sur l’ordre de départ que j’avoue avoir découvert en regardant l’étape, j’aurais peut-être fait d’autres pronostiques.

Omega Pharma-Quick Step aurait très certainement remporté l’épreuve sans une énorme erreur commise… lors de la 2e étape. En laissant trop de ses membres décrocher pour finir dans le grupetto – pour soutenir Cavendish et Tony Martin ? – la direction sportive s’est plombée. Il fallait absolument garder au moins 3 coureurs dans le peloton, condition sine qua non pour ne pas être largué au classement par équipes. Sylvain Chavanel a essayé 2 jours de suite d’attaquer au cours des derniers kilomètres, le Polonais Michal Kwiatkowski s’est très bien débrouillé (au points de porter le maillot blanc et de se voir en jaune pendant une grande partie de l’après-midi, il occupe encore la 4e place au général juste devant le Français, 5e), en revanche les autres… A cause de cette boulette, l’équipe belge s’est retrouvée avant-dernière et donc 2e partante. La performance d’OPQS a donc doublement servi à ses concurrentes, elle leur a offert à la fois des repères chronométriques et de la motivation. Si on vous dit à 2 kilomètres de l’arrivée «vous avez seulement 2 secondes de retard, on peut gagner», vous vous sentez pousser des ailes. L’autre souci était la santé de Tony Martin, on annonçait son abandon dès le soir de la première étape, tout a été fait pour le retenir en espérant qu’il puisse apporter lors de ce clm par équipes, il a réussi à rallier Nice, premier exploit, il semble avoir envoyé du pâté malgré ses séquelles… Cet Allemand est une machine de guerre. Blessé, il est très fort, à 100%, il aurait pu emmener encore plus vite et plus longtemps, OPQS aurait été intouchable.

On a longtemps cru à la victoire de l’équipe sacrée championne du monde 2012 dans cet exercice[3], a fortiori quand Sky a échoué à 2 grosses secondes. Dans la seconde section, le retour (après le chronométrage intermédiaire), les Britanniques me semblent avoir été les plus rapides, ils avaient emmagasiné un tout petit peu trop de retard auparavant. Lors d’une épreuve courte remportée avec une moyenne supérieure à 57km/h, chaque détail compte, on n’a pas la possibilité de rattraper les secondes perdues.

Froome (7e du général à 3") s’est dit content de ne pas avoir remporté ce clm par équipes car ça lui a évité de prendre le maillot jaune… Mouais… Peut-on cracher sur une victoire collective dans le Tour de France sous prétexte qu’elle évite de se retrouver dans une situation où on doit faire rouler ses équipiers en tête de peloton pour défendre un maillot jaune (ce qui signifie juste imprimer un tempo et laisser les équipes de sprinteurs faire le gros du travail) ? Je ne pense pas. Bien sûr, on est plus rapidement à l’hôtel quand on n’a pas à monter sur le podium et à aller au contrôle anti-dopage, bien sûr il pense à la victoire finale et non sur le court terme, il a donc tout à fait le droit de penser qu’être leader trop tôt lui aurait été préjudiciable… Peut-être a-t-il juste fait preuve d’une extrême maladresse dans sa communication car franchement, comment un cycliste n’ayant encore jamais porté le maillot jaune du Tour de France peut-il oser nous pondre telle déclaration ? Il se donne des allures de mauvais perdant. Froome, c’est le puceau qui se prend un râteau et dit à la fille «j’en ai rien à foutre, de toute façon je vais pécho avant la fin des vacances» !

Et pendant ce temps, Orica-GreenEdge ramasse tout ce qui passe à sa portée. 3 secondes de retard sur OPQS au chrono intermédiaire, moins d’une d’avance à l’arrivée, une victoire d’étape inattendue pour ses 9 membres (Simon Gerrans, Michael Albasini, Simon Clarke, Matthew Goss, Daryl Impey, Brett Lancaster, Cameron Meyer, Stuart O’Grady, Svein Tuft) dont 4 ont fait leur part du travail avant de décrocher (ils ont fini à 5 avec le 6e quelques mètres derrière). A ce rythme ils vont réussir à nous faire oublier l’affaire du bus ! Gerrans, résident monégasque comme plusieurs de ses équipiers, nous a fait la complète en un peu plus de 24h. Pas la complète œuf-jambon-fromage, victoire individuelle au sprint, victoire collective au chrono, maillot jaune, serrage de la pogne d’Albert. Non, pas Albert le 5e Mousquetaire, le Prince Albert de Monaco. Il se dit qu’en récompense, Gerrans aura droit à une réduction d’impôts… Ah non, pardon. Au fait, j’espère qu’il n’y a pas d’ambiguïté, le cocu de Monaco est l’Australien aux victoires obtenues avec une marge ridicule.

Pour finir, voyons équipe par équipe les causes et/ou les conséquences de ces résultats.

1. Orica-GreenEdge 25'56"
Une équipe en grande partie constituée de poursuiteurs australiens… Mais pourquoi n’avait-on pas pensé à eux pour la victoire ? On devrait former tous les jeunes cyclistes avec un double cursus piste+VTT, ça donnerait des monstres sur la route ! Cette équipe n’excelle en rien mais est bonne en tout, elle est capables de gagner sur à peu près tous les terrains, Simon Gerrans en est l’illustration parfaite. Cette équipe brille aussi par son opportunisme, une qualité qui paie très bien sur le Tour de France (OGE domine 3 formations ayant toutes été victimes d’une tuile).
2. Omega Pharma-Quick Step à 01"
Il y a de quoi se mordre les doigts jusqu’au sang. Attention tout de même, les doigts sont nécessaires pour tenir le guidon, freiner et changer de plateau.
3. Sky à 03"
Ceci dit, les conséquences sont nulles pour Chris Froome, très impressionnant, l’écart est extrêmement réduit, on pouvait juste s’attendre à le voir prendre plus d’avance sur ses concurrents… Il a près de 3 semaines pour "rectifier".
4. Saxo-Tinkoff à 09"
La formation danoise a été victime d’un incident malheureux : Benjamin Noval, un des meilleurs rouleurs de l’équipe, s’est fait mal à la main très tôt au cours du clm. Sa main gauche a heurté l’appareil d’un un photographe qui s’était aventuré trop près des coureurs. Malgré ce problème, l’équipe a roulé très fort, après 13km elle comptait seulement une seconde de retard sur OPQS. Le retour a été un tout petit peu moins bon, il y a eu un léger fléchissement sur la fin, rien de bien méchant pour Contador pour qui l’opération est excellente, on ne l’attendait pas à si pareille fête. Le menteur mangeur de steaks a fait forte impression.
5. Lotto à 17"
Attention à Jurgen Van den Broeck, on n’en parle jamais beaucoup, pourtant il n’est jamais très loin des meilleurs (4 fois 4e du général), c’est une bonne perf pour lui.
6. Garmin à 17''
Beaucoup citaient cette équipe parmi les grands favoris sous prétexte qu’elle avait remporté la dernière épreuve de ce type organisée sur le Tour… Un argument d’une pertinence rare ! Ça me rappelle quand pour justifier un pronostique de match nul on vous sort «les 4 derniers matchs entre ces 2 équipes ont donné des matchs nuls» alors que la dernière confrontation date d’il y a 4 ans puisqu’un des 2 clubs a séjourné en L2 depuis. David Millar était très motivé, en cas de victoire il aurait porté le maillot jaune… mais si la motivation suffisait à l’emporter, ça se saurait !
7. Movistar à 20"
Sur le papier ils ont pas mal de coureurs capables de belles choses en montagne, mais les voir assez forts et régulier pour le classement général… Le top 5 je n’y crois pas du tout, éventuellement à partir de la 8 ou 9e place.
8. Lampre à 25"
Je viens de me rendre compte que cette équipe est présence, je ne crois pas avoir noté sa présence lors des 3 premiers jours. Cunego en est le leader ? Est-ce bien sérieux ?
9. BMC à 26"
C’est LA contre-performance du jour… mais à relativiser car Tejay Van GarderenCadel Evans est le faux n°1, il est là pour tromper l’ennemi un peu benêt qui n’aurait pas compris l’astuce – n’a pas pris un éclat important, il a les capacités pour faire oublier ce clm.
10. Katusha à 28"
Joaquim Rodriguez reste dans le coup, il a participé à un seul Tour de France (7e avec une victoire d’étape), l’an dernier il est monté sur le podium des 2 autres grands Tours, donc en principe il faudra compter avec lui. A moins que la patrouille ne s’occupe de cette équipe particulièrement sulfureuse (pour rappel, elle a failli perdre sa place à cause de toute une série d’histoire de dopage).
11. RadioShack à 29"
On savait dès le pointage intermédiaire que l’équipe était hors du coup, elle y avait déjà près de 30s de retard. d'Andy Schleck n’a pas perdu trop de temps, néanmoins ça reste assez décevant. Sans Cancellara[4], c’est plus compliqué. Etre parti en dernier grâce à Bakelants – désormais ancien maillot jaune – était un avantage, RadioShack n’a pas été en mesure d’en tirer profit.
12. Vacansoleil à 33"
Cette équipe ne compte personne de dangereux, son sort m’indiffère.%% 13. Cannondale à 34"
L’Américain Edward King a décroché presque dès le début ! Fort logiquement, il a été éliminé, hors délai. Pour 7 secondes. Blessé, il n’était pas en état de prendre un vélo de clm, il l’a fait en vélo normal. Le repêcher n’aurait pas été un cadeau à lui faire.
14. Belkin à 37"
Je passe.
15. FDJ à 42"
L’équipe est focalisée sur les chances de Thibaut Pinot au général, elle a travaillé cet exercice, certains de ses membres ont chuté la veille, Nacer Bouhanni était malade, pourtant au final la casse a bien été limitée. Pour une équipe pas du tout taillée pour les chronos et composée de beaucoup de jeunes, c’est vraiment bien.
16. Astana à 56"
Je crois qu’ils ont fini à 5. Qui trouve-t-on comme leader dans cette équipe ? Brajkovic ? Fuglsang ? Mouais… Rien à foutre.
17. AG2R à 01'04"
Est-ce réellement si grave pour Jean-Christophe Péraud ? Je ne crois pas. Si un chrono doit lui convenir, c’est le dernier, celui qui comporte 2 ascensions de 2e catégorie.
18. Sojasun à 01'10"
OSEF, le but semble plus de gagner une étape que de jouer le général.
19. Europcar à 01'13"
On s’attendait à ce résultat… ça fait tout de même cher pour Pierre Rolland. Il lui faudra(it) réussir de gros coups dans la montagne pour vraiment jouer le général. Dans la mesure où les équipes des autres leaders ne le laisseront pas s’échapper, ça semble compromis. Au mieux il sera capable de suivre Froome et Contador pour s’accrocher à la 3e place mais le chrono individuel – le premier de 33km, le second lui est moins défavorable car accidenté – lui coûterait probablement cette hypothétique place sur le podium. Jouer le maillot à pois et l’étape du Mont Ventoux ou refaire un coup à l’Alpe d’Huez semble plus pertinent, pour se donner les meilleures chances d’y parvenir il serait peut-être bien inspiré de perdre un peu de temps volontairement en prévision de ces échéances.
20. Cofidis à 01'20"
Très franchement, ils s’en foutent, ils n’étaient que 8 au départ, leurs leaders sont déjà hors du coup pour le général à cause de plusieurs chutes. Pour le moment Cofidis n’est pas du tout dans le coup.
21. Euskaltel à 01'24"
Il a fallu attendre Mikel Nieve, tombé en cours d’étape. De médiocre, leur performance est devenue mauvaise.
22. Argos-Shimano à 01'47"
Première équipe à s’élancer, déjà complètement larguée au classement, ça ne change rien.

Mercredi, longue étape vers Sardineland. Logiquement, ce sera pour un sprinteur, éventuellement un baroudeur en cas de circonstances très favorables. Qui parie sur un triplé d’OGE ?

Notes

[1] Catégorie essentiellement composée d’Eros Rastafumetto.

[2] On additionne le temps des 3 premiers de chaque équipe au terme de l’étape, ça donne le classement par équipes de l’étape, pour obtenir le classement général par équipes on additionne celui de chaque étape. Le résultat est différent du calcul beaucoup plus simple qui consisterait à additionner le temps des 3 premiers de l’équipe au général.

[3] Une première, on début désormais les Championnats du monde par cette épreuve où au lieu de représenter leur pays les gars viennent concourir sous les couleurs de leur employeur avec leurs collègue habituels.

[4] Pas venu sur le Tour car les clm et l’absence de prologue limitaient grandement ses chances d’y briller.