La journée a été marquée par beaucoup de casse. On a perdu du monde dès la matinée en apprenant les forfaits de Maxime Bouet (AG2R) et de Jurgen Van den Broeck (Lotto), trop amochés lors de la chute à l’arrivée à Marseille pour prendre le départ de cette 6e étape. En outre, on comptait quelques concurrents en sursis comme Christian Vande Velde (Garmin) et Nacer Bouhanni (FDJ), bien amochés. Le sprinteur français a très peu dormi suite à son début de Tour particulièrement difficile (problèmes intestinaux et gros gadin à Marseille), pour ne rien arranger il a été réveillé à 6h30 par un contrôleur antidopage au même titre que Cavendish (Omega Pharma-Quick Step) et sans doute quelques autres.

Beaucoup s’attendaient à une étape de transition, beaucoup l’espéraient pour ne pas trop puiser dans leurs ressources car la fin de semaine s’annonce très difficile, beaucoup ont été déçus.

En principe, une échappée aurait dû se former, le peloton aurait contrôlé pour ne pas trop laisser filer et pouvoir recoller en mettant la machine en marche dans la seconde moitié de la course. Seulement, quand Luis Angel Maté (Cofidis) a attaqué en début de course, personne ne l’a suivi, il s’est retrouvé seul devant comme un c*n. Au sein du peloton, on rêvait du scénario classique au point de rouler très tranquillement et de lui laisser plus de 6’ d’avance sans qu’il se soit employé pour creuser un écart. Parfaitement conscient de la situation, l’Espagnol s’est relevé – pas à la Eros Rastafumetto, aller boire une bière et s’arrêter pour draguer[1], mais en roulant à un rythme très peu soutenu pour laisser revenir en ayant quand même passé un peu de temps à l’avant – après avoir un peu montré le maillot, ce que son équipe n’avait pas du tout fait depuis le début du Tour. Sans avoir mené de chasse, les Orica-GreenEdge ont mis fin à son aventure improbable à 133km de l’arrivée.

L’échauffement ne pouvait durer éternellement, la course semblait sur le point de débuter. Jérôme Pineau (OPQS) est venu rouler en tête du peloton pour préparer le sprint intermédiaire. Le vent rendait le peloton de plus en plus nerveux. On a alors eu droit à la première chute du jour dans un rond-point, celle du Colombien Nairo Quintana (Movistar). Il est reparti.

OPQS, Lotto et Cannondale ont envoyé presque comme s’il s’agissait d’une arrivée d’étape, Greipel a gagné ce sprint intermédiaire devant Cavendish, Kristoff (Katusha) et Sagan (Cannondale). Le peloton a pu retrouver un calme relatif, de nouveau mené par Orica-GreenEdge, juste un tempo. On pouvait imaginer voir quelques gars montrer des velléités offensives et repartir à l’attaque. Personne ne s’est lancé. Le vent était sans doute très dissuasif, tout le monde se méfiait des bordures, ça allait donc assez vite, les leaders voulaient tous être placés dans la première partie du peloton. Seul un illuminé se sentant très fort aurait pu se lancer. Pour espérer gagner, il fallait partir à minimum 5 ou 6, donc trouver au moins 5 illuminés avec de très bonnes jambes. Impossible.

Le Col de la Vayède, montée de 4e catégorie, se situait quelques kilomètres après le sprint, les Sky ont un peu accéléré, un de leurs membres est passé en tête comme si de rien n’était. Bouhanni y passé 2’ après le peloton, il était seul dans les voitures à plus de 100 bornes de l’arrivée, pour lui ça sent la fin du voyage. S’il avait décidé s’arrêter les frais, on aurait évité un épisode des plus pathétiques. Les commentateurs de France Télévisions n’avaient tellement rien à dire qu’ils en ont fait des tonnes concernant le sprinteur d’FDJ. Quelle dramaturgie absurde ! Mettre en scène sa douleur en faisant décrocher une moto image et une moto son pour nous commenter sa défaillance pendant de longues minutes était obscène, je n’ai pas peur de le dire. On aurait dit qu’ils commentaient l’agonie du plus grand champion de l’histoire du sport français… un champion qui au terme d’une longue carrière aurait sombré en quelques heures, passant du statut de maillot jaune à celui de hors-délai à cause d’une fracture de la hanche subie en sautant de son vélo pour sauver un enfant sur le point de se faire écraser par une voiture de la direction de course ! Nacer Bouhanni est sans doute un très gentil garçon, très courageux, mais ce n’est encore ni un héros, ni une légende, il est jeune, c’est son premier Tour de France, comme 99% des coureurs refusait l’idée d’abandonner un jour sur le Tour. Dommage, attristant, sans doute. Dramatique, non. En avoir fait autant en donnant en spectacle sa souffrance est dérangeant, les équipes de France 2 ne connaissent pas la pudeur, elles nous ont fait de la télé comme je l’exècre. Exploiter la détresse d’un mec déjà au fond du trou manque de décence. Les coureurs détestent ça.

Bouhanni a fini par abandonner, seul il n’aurait jamais pu arriver dans les délais. Enfin… seul… Oui, mais pas tout à fait. Un autre coureur a connu le même sort, un Suédois d’Astana très offensif lors du Tour de France 2012, Fredrik Kessiakoff. On l’avait beaucoup vu l’année dernière, et là "étrangement", pas une image, tout juste une annonce très rapide avec l’infographie annonçant les abandons. Il a vécu la même chose que le Français avec un abandon quelques minutes plus tard, mais les tirades sur le courage, les gros plans sur le visage marqué par la douleur, on les réserve à certains. Si Thierry Roland était accusé de faire preuve d’un chauvinisme excessif, que dire de Thierry Adam et de ses acolytes ?

Plusieurs équipes ont roulé à l’avant du peloton, on a vu Sky, puis OPQS, au contrôle de ravitaillement personne ne prenait la musette car la vitesse, la nervosité ambiante et la crainte de se faire piéger par une bordure étaient trop grandes. Tout le monde cherchait à être bien placé, ce qui n’est pas possible car dans les 30 premières positions on ne peut pas mettre 80 coureurs (^^). Le rythme était si soutenu que certains en tête du peloton ont demandé une accalmie, ils ont été entendus pendant un temps, on s’est mis à ralentir, on occupait toute la largeur de la route. Cette trêve a permis de rattraper le ravito, les attardés ont pu rentrer, je pense notamment à John Gadret (AG2R), victime d’un incident mécanique, peut-être était-ce aussi salvateur pour Joaquim Rodriguez (Katusha), semble-t-il victime d’une chute (je ne sais pas exactement à quel moment).

Quand Orica-GreenEdge a repris le peloton en main pour l’emmener sur un tempo qui ne semblait pas insoutenable, tant s’en faut. Si l’allure avait été folle, Sagan aurait eu du mal à revenir dans les voitures après avoir subi un incident mécanique cause d’un stop and go assez long. Au début il était tout seul, il a récupéré des équipiers par la suite, peut-être s’est-il fait un peu peur, j’en doute. En revanche, Cavendish s’est réellement fait une frayeur en étant pris dans une chute à 35 bornes de l’arrivée, lui non-plus n’a pu repartir immédiatement, il n’était pas attendu. Pas de bol, à ce moment BMC accélérait en tête de peloton pour protéger ses leaders car la nervosité gagnait de nouveau le peloton. Logique… Toute la journée on attendait les bordures, plus le temps passait, plus on se disait que ça allait être le moment… En fait non. Sylvain Chavanel s’est porté à l’avant pour tenter de calmer l’allure et de favoriser le retour de son leader, finalement aidé par Pineau puis par un autre pour revenir au prix d’un gros effort dans l’aspiration des voitures. A peine rentré, le Britannique a sollicité un autre de ses hommes pour l’aider à se replacer dans la première partie du peloton.

A mon sens cette mésaventure a coûté de l’énergie au Cav’, sans doute aussi à son équipe, pas souveraine. Sur cette route riche en ronds-points et en ilots directionnels, pas forcément très large et entourée de barrières, tout pouvait se passer, on a eu une fin d’étape sous tension. A 28km de l’arrivée, Saxo-Tinkoff a roulé en tête, à 20km c’était au tour de Beklin, puis à 15 bornes OPQS a commencé à prendre les choses en main mais pour alterner entre le premier et le 2e rideau. Je n’ai pas vraiment compris leur façon de courir…

A 11 bornes de l’arrivée, encore une chute ! Le choc, manifestement dû à la présence d’un de ces multiples ilots directionnel, a impliqué pas mois de 4 Cofidis plus Janez Brajkovic (Astana), resté au sol très longtemps. Il est reparti pour finir très en retard. On a clairement vu un traumatisme facial (menton abîmé, peut-être les dents) et des plaies aux genoux… Pour lui, le Tour s’arrête ici, Astana est la première équipe réduite à 6 coureurs.

Les équipes Lotto et Argos-Shimano ont aussi été impliquées dans la préparation du sprint, celle de Marcel Kittel a un temps aligné 5 ou 6 coureurs lancés à fond… Pourtant, c’est pour Greipel qu’a été lancé le sprint, et bien. Très bien. Cavendish, sans équipier pour l’emmener, est parti trop tôt, le buteur à l’ancienne n’a pas su dribbler, il s’est retrouvé hors-jeu. Pardon, j’étais toujours sur ma métaphore du buteur à l’ancienne utilisée hier. En fait l’homme aux 24 victoires sur le tour a dû contourner un coureur – un poisson pilote de Greipel me semble-t-il – pour essayer de se porter à hauteur de Greipel dont il n’était pas dans la roue. Le "Gorille de Rostock" était trop puissant, sa victoire est nette, le remonter était impossible. L’Allemand de l’est a dominé Sagan (3e fois 2e en 5 étapes en ligne… plus une fois 3e… et une chute). Kittel a pris la 3e place, Cavendish la 4e.

Si le vainqueur du jour a amassé 65 points au classement du maillot vert, il reste à bonne distance de Sagan.

On ne s’attendait pas à un changement de maillot jaune, pourtant il s’est produit. Entre Simon Gerrans et Daryl Impey, tous les deux membres d’Orica-GreenEdge, l’un australien, l’autre sud-africain, il n’y avait aucune différence de temps, seulement une histoire de cumul de places aux différentes arrivées. Il suffisait que le second devance le porteur du maillot de 7 places pour s’en emparer. En finissant 48e, le vainqueur de la 3e étape était à peu près sûr de devoir ressortir sa combinaison classique. Je soupçonne un geste volontaire pour faire d’Impey (13e) le premier coureur africain en jaune sur le Tour de France. On s’attendait à voir un Kenyan blanc – plus ou moins sud-af’ mais représentant la Grande-Bretagne – prendre la couleur poussin/mimosa, Chris Froome (Sky) s’est fait coiffer au poteau. C’est une première… lors de la 100e édition du Tour, elle s’est produite dans la ville où Robert Hunter, compatriote d’Impey, a remporté une étape au sprint en 2007, année de la Coupe du Monde de rugby en France. Remarquez, l’arrivée organisée près du stade de rugby, des Sud-Africains, des Australiens, les Britanniques, des Français pas loin… Tout s’imbrique.

C’est un comble, tout le monde s’attendait à des bordures, on s’y attendait trop, du coup tout le monde s’est méfié, personne ne s’est fait piéger… mais à l’arrivée, personne ne s’est méfié d’une possible cassure génératrice d’écarts ! Les 16 premiers ont été classés dans le temps de Greipel, les suivants, très nombreux, se voient créditer du temps de Cadel Evans (BMC), en tête du leur partie du peloton (du 17e au 124e). Au classement, ça change dont pas mal de petites choses provisoires, aucun leader préoccupé par le général n’a gagné la moindre seconde sur ses concurrents, en revanche Impey se retrouve seul en tête avec 3 secondes d’avance sur Edvald Boasson Hagen (Sky). Sylvain Chavanel, le premier français, est 6e à 6 secondes, juste devant Froome. Kwiatkowski a perdu les 5 secondes mais conserve son maillot blanc.

Pour l’anecdote, faute de combattants, les membres du jury ont décidé que le plus combatif du jour serait… le vainqueur d’étape. Greipel est donc le plus combatif grâce à une victoire au sprint. Allez comprendre la logique ! Ils auraient dû récompenser Brajkovic parce que dans son état, remonter sur le vélo pour finir l’étape…

Notes

[1] Eros le fait aussi quand il est dans le gruppetto.