On était parti pour une étape assez classique avec échappée du matin et course-poursuite lancée au bout d’un moment par les équipes de sprinteurs. On aurait pu vivre une simple journée de transition en direction des Pyrénées qui constitueront le premier très gros morceau du Tour ces 2 prochains jours. Avec 205,5km à parcourir entre Montpellier et Albi en passant plusieurs difficultés rassemblées essentiellement dans le 2e tiers de la course (un gros tiers), les baroudeurs avaient leurs chances. Seulement, le terrain ne se prêtait pas qu’à une attaque au long cours, il a aussi donné des idées au grand frustré de cette première semaine. Porter le maillot vert est une satisfaction si vous l’obtenez en gagnant. S’il vous échoit suite à une série de places d’honneur, il peut vite devenir un vulgaire lot de consolation. Peter Sagan aurait très mal vécu un nouvel échec après 3 places de 2e et une de 3e. Tout a donc été fait pour mettre corriger le tir.

La chaleur promettait de rendre la journée particulièrement difficile en cas de bagarre, une bagarre dont beaucoup aurait aimé se passé pour rester tranquillement dans les roues. Le départ d’un petit groupe d’hommes déjà largués au général représentant pas mal d’équipes différentes aurait été idéal. Une première offensive a été lancée par Sep Vanmarcke (Belkin), il a embarqué avec lui confrères : Enrico Gasparotto (Astana), Ruben Perez Moreno (Euskaltel), Julien El Farès (Sojasun), Jens Voigt (RadioShack) et Blel Kadri (AG2R). Si ça n’a pas fonctionné à 6, les 2 derniers nommés sont repartis ensemble. L’Allemand de 86 ans – environ – est un grand habitué de ce genre de coups, on ne sait jamais trop ce qu’il cherche, en l’occurrence je pense qu’il voulait essentiellement se fait plaisir. Le Français, en revanche, avait clairement comme objectif d’attraper la varicelle, il voulait se couvrir de tâches rouges.

Le duo n’aurait peut-être pas pu se faire la belle sans une chute est intervenue au sein du peloton après seulement 11 km de course. De nombreux coureurs ont été impliqués dans l’incident dont Richie Porte (Sky), Daniel Moreno (Katusha), Christian Vande Velde (Garmin), Nairo Quintana (Movistar) ou encore Michael Shär (BMC). Beaucoup d’autres ont été ralentis à l’image de Thibaut Pinot (FDJ), Pierre Rolland (Europcar), ou encore Edvald Boasson Hagen (Sky). Van de Velde, déjà bien amoché lors de la 5e étape, a abandonné dans la foulée. Il aurait pu s’éviter cette chute en écoutant la voix de la raison 2 jours auparavant.

La chute collective est sans doute une des raisons principales pour lesquelles le peloton a laissé le duo prendre près de 7’ d’avance au bout d’environ 1h de course. Omega Pharma-Quick Step a alors réagi pour limiter l’écart. Sans surprise, Voigt a laissé le Français prendre les 2 points au au Col des Vents (3e catégorie). Le duo a perdu beaucoup de terrain, sa marge a décru progressivement, elle était comprise entre 2’30 et 3’ avant le début du Col de la Croix de Mounis (2e catégorie).

Soudain, au cours de cette ascension, surprenant beaucoup de monde, les Cannondale ont décidé d’imprimer un train d’enfer. Pas de chance pour ceux qui étaient mal placés, partis à leur voiture ou ont connu un problème mécanique, ils ont été piégés. Certains ont pu revenir, par exemple Damiano Cunego (Lampre), d’autres comme Thomas Voeckler (Europcar) ou encore des Sky n’y sont pas parvenus – Voeckler le souhaitait-il réellement ? – et ont dû finir l’étape à l’arrière. Cette accélération a surtout eu pour effet de larguer la plupart des sprinteurs (André Greipel, Mark Cavendish et autres Marcel Kittel), l’objectif de Cannondale. Si l’objectif avait été seulement la victoire d’étape, peut-être l’équipe de Sagan aurait-elle attendu pour tenter de faire le ménage, mais avec un sprint intermédiaire quelques kilomètres après le col, le moment était particulièrement opportun.

Bien entendu, Kadri a basculé en tête, il a alors pris le maillot à pois au classement provisoire. Pierre Rolland a réagi en sortant du peloton pour aller grappiller des points. Pourquoi s’en priver ? Un AG2R l’a suivi dans le but de protéger l’acquisition de Kadri, il s’agissait du jeune Romain Bardet, un jeune grimpeur dont on dit le plus grand bien. Tactiquement, Rolland a agi de façon très logique, les AG2R de façon très intelligente, le leader d’Europcar n’a ainsi pu passer que 4e, soit 1 point pris au lieu de 2. Insuffisant pour garder le maillot à moins de se montrer lors d’au moins une des 2 dernières difficultés répertoriées.

Les hommes de tête étaient désormais condamnés à se faire arraisonner par la meute verte avant le passage au sprint intermédiaire. A un moment on a vu Voigt et Kadri discuter, se dire que ça ne servait plus à rien de continuer leur effort, ils en ont profité pour se ravitailler… L’Allemand est ensuite reparti seul, histoire de se faire rattraper 2 à 5 minutes après le Français et de devenir le candidat n°1 au titre de combatif du jour. Je soupçonne une entente entre les 2 compagnons de route, le premier disant au second «je t’ai laissé les grimpeurs, tu me laisses le dossard rouge». On peut parler de courtoisie élémentaire au sein du peloton cycliste, d’échange de bons procédés. Malheureusement pour le vétéran, le jury chargé d’attribuer ce prix a fait un autre choix, un choix injuste à mon goût, il a complètement zappé tout ce qui s’était passé depuis le début de l’étape pour retenir un gars parti après plus de 120 kilomètres de course et dont la durée de présence à l’avant était en grande partie due au travail de ses 2 co-échappés. On y reviendra.

Au moment où le contre-la-montre par équipe des Cannondale a été lancé, il restait nettement plus de 100 bornes à franchir pour rallier l’arrivée. Il faut en avoir pour tenter un coup pareil ! L’effet de surprise a fonctionné, le plan se déroulait sans accroc, ses cibles étaient prises au dépourvu. Disséminés dans différents groupes attardés, les sprinteurs n’ont pas pu s’organiser immédiatement, ils ont mis pas mal de temps à se regrouper pour mettre en place une coalition. Dans ces circonstances, on imaginait donc mal pourquoi Sagan se serait contenté de faire le plein au sprint intermédiaire (20pts), ce dont il ne s’est pas privé au passage. Seul Juan Antonio Flecha (Vacansoleil) est venu lui disputer pour une raison assez obscure.

A l’arrière de la course, le groupe Greipel a attendu celui de Cavendish, formant une sorte de second peloton emmené par des Lotto, des Omega Pharma-Quick Step et des Argos-Shimano bien que l’autre sprinteur de cette dernière équipe, John Degenkolb, ait réussi à réintégrer le premier peloton. Ces équipes ont même fait décrocher des garçons présents à l’avant pour essayer de faire la jonction.

Ayant à moitié sauté le ravitaillement, les membres de Cannondale ont tout de même ralenti après le sprint intermédiaire. Peut-être était-ce seulement pour quelques minutes, juste histoire de récupérer avant d’en remettre une couche, mais toujours est-il qu’en laissant Orica-GreenEdge reprendre les rennes, les hommes de Peter Sagan ont – malencontreusement ? – lancé un message : «si quelqu’un veut attaquer, c’est le moment.» Décelant l’ouverture, Jan Bakelants (RadioShack) est parti, suivi assez rapidement par Cyril Gautier (Europcar) et Juan José Oroz (Euskaltel). Le Belge, premier vainqueur et porteur du maillot jaune de ce Tour, a été élu plus combatif juste parce qu’à moins de 80 bornes de l’arrivée il a attaqué un peloton décimé par LA grande offensive du jour.

Bakelants étant à seulement 33 secondes de Daryl Impey (O-GE) au général, sa présence à l’avant a été très positive pour… Cannondale, qui s’est remise à rouler. Une fois l’avance du trio approchant de la minute, la chasse a été menée conjointement avec les 3 derniers équipiers du maillot jaune présents à ses côtés. Entre-temps on a franchi la Côte de la Quintaine (3e cat), 2 points pour le RadioShack, 1 pour le Europcar. Plus tard, en décrochant le dernier point distribué au cours de l’étape à la Côte de Teillet (4e cat), Bakelants a assuré à Kadri d’être le nouveau porteur du maillot à pois. Si Pierre Rolland avait pu le prendre, il aurait conservé son bien.

Pendant un long moment, la physionomie de la course était celle-ci : un trio chassé par un demi-peloton chassé par l’autre moitié du peloton. Seulement, à l’arrière, on ne revenait pas, la victoire d’étape semblait de plus en plus improbable jusqu’à devenir manifestement impossible à décrocher, c’était peine perdue. Au fur et à mesure, on a trouvé de moins en moins de monde pour rouler. OPQS a abandonné la chasse, Voeckler a manifestement interdit à ses coéquipiers d’aider les Lotto et Argos – était-il réellement dans un jour sans ou sa présence à l’arrière était-elle calculée, une perte de temps volontaire lui permettant de se payer un ticket de sortie dans les Pyrénées ? – quand 2 d’entre eux ont voulu prêter main forte aux équipes des 2 vainqueurs d’étapes allemands… puis finalement, tout le monde a renoncé. Après une brève concertation, on a rendu les armes, Argos-Shimano avait le luxe de garder une balle dans la chambre (Degenkolb). Pour tous les coureurs dans le dur qui espéraient une étape de transition, les 45 derniers kilomètres ont été les meilleurs de l’étape, ils ont pu les parcourir plus tranquillement, pas tout à faire de la récupération active, mais plus vraiment de la course. Ces hommes ont terminé à 15’ du vainqueur. Sauf Adriano Malori (Lampre), qui a avait abandonné depuis déjà un moment.

La course, elle, se résumait désormais à celle du trio contre le peloton emmené par Cannondale (plusieurs hommes) et Orica-GreenEdge (essentiellement Michael Albasini). J’avoue ne pas avoir compris les intentions de Gautier. Pourquoi avoir roulé avec Bakelants et Oroz ? La situation était désespéré, ils ne pouvaient pas aller au bout, même sans concurrent dangereux pour le maillot jaune au sein du trio, la motivation de Sagan rendait l’affaire impossible… Qui plus est, en ne roulant pas, il aurait peut-être permis la jonction avant la dernière côte répertoriée, on aurait alors pu imaginer voir son leader y prendre le point et ainsi conserver son maillot. Surtout, c’est de l’énergie bêtement gâchée la veille de la première étape pyrénéenne.

L’écart a longtemps été maintenu entre 30 et 40 secondes, le trio a tenté de résister en vain, son aventure a pris fin peu après la banderole des 3 derniers kilomètres.

Malgré tout le travail entrepris pour aboutir à un sprint "dégagé", Cannondale n’avait encore rien gagné, la victoire d’étape pouvait lui échapper. Les efforts se paient, les poissons-pilotes de Sagan devaient être usés, ils ne m’ont pas fait la même impression que ceux de Cavendish à Marseille ou même de Greipel à Montpellier. Les derniers Argos ont pu un temps mener leur affaire pour Degenkolb, puis Lampre a lancé sur un côté de la route, mais trop tôt. Dans les derniers hectomètres, j’ai cru Sagan foutu à cause de son lieutenant, lequel l’avait un peu enfermé après être parti un peu prématurément. Au lieu de le lancer, il l’a coincé, le forçant à sauter dans la roue de Degenkolb. L’Allemand avait profité de l’espace entre l’équipier de Sagan et les barrières pour partir et prendre de l’avance. Sagan était très fort et trop motivé par éviter une nouvelle place du c*n pour remonter. Le Slovaque a eu le dernier mot, l’Allemand a pris la 2e place un rien devant Daniele Bennati (Saxo-Tinkoff). On trouve ensuite Michal Kwiatowski (OPQS), toujours porteur du maillot blanc), Boasson Hagen (Sky), puis 3 Français dans le top 10 à savoir Gallopin (RadioShack), Vichot (FDJ) et Chavanel (OPQS) respectivement 7e, 8e et 10e.

Pour venir piquer le maillot vert à Sagan, il faudra s’accrocher ! Il a pris 65 points, ses adversaires directs crédibles n’en ont pris aucun. Ça lui fait déjà 94 points d’avance.

C’est justice, les grandes offensives qui paient, j’aime ça ! Si cette prise d’initiative pouvait donner des idées à certains… Parce que pour battre Froome, il faudra envoyer en prenant des risques. Je ne sais pas si ses équipiers largués aujourd’hui l’ont vraiment été fortuitement ou s’ils étaient simplement dans le dur, mais on aura la réponse à cette interrogation dès demain.

Et maintenant… les Pyrénées ! J’ai hâte !