Etape – relativement – courte, mais surtout étape venteuse… Certains avaient flairé le bon coup tactique : il allait y avoir moyen de créer des bordures. Pour s’en douter, connaître la région était un plus, certaines équipes ont eu cet avantage, les autres ont été assez faciles à piéger. En effet, dans ce genre de situations on n’est pas victime du vent ou des accélérations mais de son propre manque d’attention. Ces derniers jours on avait tellement annoncé de risques de bordures que tout le monde s’en méfiait, du coup elles ne pouvaient pas se produire. Peut-être le relâchement coupable de certains s’explique-t-il par l’éloignement de la mer, les bordures étant souvent associées aux côtes dans l’esprit de la plupart des gens (car qui dit côtes dit vent marin, souvent latéral).

L’effet de surprise a d’autant mieux fonctionné que plusieurs offensives successives ont été lancées après un début d’étape on ne peut plus classique. Beaucoup ont dû se laisser endormir par le départ d’un groupe échappé dès le 1er kilomètre. Au sein de ce groupe on trouvait Yohann Gène (Europcar), Ruben Perez (Euskaltel), Luis Angel Maté (Cofidis), Kris Boeckmans (Vacansoleil), Cyril Lemoine (Sojasun) et Przemyslaw Niemiec (Lampre), tous partis pour montrer le maillot plus qu’autre chose car le peloton semblait bien décidé à contrôler à distance en limitant l’écart. Jusqu’alors il s’agissait du schéma systématique de toutes les étapes susceptibles d’arriver au sprint depuis le début de ce Tour de France.

Au sein du peloton, on n’amusait déjà pas le terrain, ça roulait déjà assez vite quand soudain, à 113km de l’arrivée, les OPQS ont débuté un contre-la-montre par équipes extrêmement ambitieux car tenir sur cette distance paraissait dingue. Remarquez, il y a quelques jours les Cannondale ont tenté le même genre de choses très loin de l’arrivée, leur entreprise a connu un franc succès. A ce moment de la course, peu s’y attendaient, l’effet de surprise a donc bien fonctionné. L’idée première étant d’éliminer un maximum de sprinteurs afin de faire gagner l’étape à Cavendish, il fallait commencer par créer des cassures avant d’observer les dégâts effectués pour savoir s’il y avait lieu d’insister. En raison du vent de panique causé par OPQS et par… le vent, il était difficile de déterminer qui avait été relégué à l’arrière. Si la formation belge continuait à rouler, les coureurs relégués à l’arrière n’avaient aucune chance de s’en tirer à bon compte. Dans cet exercice aucune équipe ne peut rivaliser avec OPQS. Avec à la barre un Tony Martin de nouveau en assez bonne forme comme on a pu le constater lors du clm dont il a été le vainqueur, avec un Sylvain Chavanel au taquet ou encore un Michal Kwiatkowski utilisé en tant qu’équipier malgré son statut de porteur du maillot blanc, vous disposez d’une base hyper impressionnante pour mener un train d’enfer. Et ce n’est pas tout, les autres membres de l’équipe sont aussi efficaces et aguerris aux joutes dans le vent, ils ont souvent l’occasion de les pratiquer lors des courses organisées dans les Flandres, en Wallonie, voire dans le Nord de la France.

Pendant un temps, on a cru Greipel piégé, en réalité il a pu se maintenir à l’avant (pourtant il n’a jamais fait rouler ses hommes hormis au cours de la dernière partie de l’étape), contrairement à… Kittel. La présence dans la bordure du meilleur sprinteur de ce Tour donnait à OPQS toutes les raisons de persévérer, une très mauvaise nouvelle pour les membres du peloton espérant passer une journée tranquille dans les roues. D’autres équipes ont décidé d’apporter leur concours à cette entreprise car outre Kittel, cette bordure a aussi piégé des équipiers du maillot jaune et des leaders de second rang comme Igor Anton et Mikel Nieve (Euskaltel), il y avait peut-être moyen d’en profiter. Les Saxo-Tinkoff, Belkin et Cannondale ont fait bosser un ou plusieurs hommes, empêchant ainsi aux lâchés de recoller. A l’arrière, des Argos-Shimano essayaient d’organiser leur groupe pour essayer de faire la jonction, ils ont eu le renfort de quelques Orica-GreenEdge, ce qui n’était pas suffisant face à l’armada présente en tête de premier peloton. Au moins 8 OPQS et Belkin tournaient parfaitement.

La situation s’est simplifiée à plus de 95 bornes de l’arrivée quand les échappés ont été repris, on avait alors 3 pelotons, d’abord le principal avec les cadors, puis celui avec Kittel dans lequel on trouvait notamment Anton, Nieve, mais aussi Romain Bardet (AG2R), qui n’avait pas prévu l’accélération et a été pris au piège au moment où il avait entrepris de soulager sa vessie, Thibaut Pinot (FDJ) ou encore Philippe Gilbert (BMC). Encore plus loin, Jérémy Roy (FDJ), Thomas Voeckler (Europcar) ou encore Damiano Cunego (Lampre) figuraient au sein d’un 3e groupe. Aucune révolution n’était en vue concernant le classement général.

La jonction a profité à Pierre Rolland (Europcar), il a pu prendre le point de la côte de 4e catégorie. Il n’y a pas de petit profit.

L’affaire a encore pris une autre tournure quand Alejandro Valverde (Movistar) a connu un incident mécanique à la sortie de la zone de ravitaillement. Cette simple crevaison est très mal tombée car l’écart, inférieur à 1’, ne permettait pas la présence des voitures de directeurs sportifs entre les 2 groupes, elles se trouvaient loin derrière. Panique à bord ! Changer la roue a pris un certain temps, trop, un équipier lui a donné la sienne. Pendant ce temps, l’Espagnol était attendu par quelques lieutenants, il s’est retrouvé intercalé entre le premier peloton et le groupe Kittel.

A ce moment de la course, on semblait un peu temporiser à l’avant, ce qui explique peut-être la tentative de contre-attaque de Boeckmans. Déjà présent dans l’échappée, jouait-il le dossard rouge ? Certains au sein du peloton semblaient attendre le retour de Valverde, respectant l’usage (on n’attaque pas sur chute ou crevaison). Cavendish a lui-même relancé l’allure, considérant sans doute que son équipe ne devait pas voir son coup de maître gâché à cause d’une tuile subie par un autre. On est obligé de lui donner raison, il n’était pas responsable de cet incident, son offensive était déjà lancée depuis un moment, continuer à faire rouler ses hommes était parfaitement logique (car là aussi c’est d’usage, quand la course est lancée, on ne l’arrête pas pour un fait de course). En revanche, voir les Belkin profiter des ennuis de Valverde et se joindre aux OPQS quelques secondes avant le retour de l’infortuné espagnol, on ne pouvait pas imaginer moins fair-play. Nul doute que les Movistar seront heureux de se venger si l’occasion se présente. Pour info on a aussi vu Pierre Rolland prendre quelques relais, je ne saurais dire pour quelle raison dans la mesure où il ne joue plus le classement général.

Entouré de 4 équipiers, Valverde ne pouvait revenir sur le peloton. Dans de grandes lignes droites très exposées au vent, les Movistar étaient en galère, presque condamnés. Faute d’aide efficace, le leader était obligé de lui-même se mettre à plat-ventre pour tenter de réduire l’écart. Et là, grosse boulette, car une erreur en provoque souvent une autre, l’ordre a été donné à Rui Costa de décrocher à son tour pour l’attendre. Nairo Quintana s’est retrouvé tout seul au sein du premier peloton, ce qui a pourri le classement par équipes – dont Movistar était leader – tout en mettant le Colombien sous la menace du moindre problème, il aurait par exemple pu subir une autre bordure en allant chercher du ravitaillement à sa voiture. Quant à Rui Costa, récent vainqueur du Tour de Suisse, on l’a sacrifié pour rien.

Le groupe Movistar est resté intercalé un moment, Ruben Plaza a craqué après avoir tout donné, les autres aussi ont finalement dû se relever pour travailler avec les Argos-Shimano, les Orica-GreenEdge et les Euskaltel. Pendant un temps des FDJ et des Lampre ont aussi donné un coup de main… sans résultat. Cette alliance de circonstances impliquait trop de coureurs ni assez rapides ni assez bons rouleurs pour être devant. Les Belkin étaient décidés à réussir leur shooting de la Movistar.

Au sprint intermédiaire Cavendish et Sagan (Cannondale) ont été battu par Greipel, comme d’habitude, mais l’important n’était pas là, il s’agissait pour le Britannique de remporter l’étape.

On aurait pu continuer jusqu’à l’arrivée avec ce schéma de course, le peloton devant et les victimes derrière. Non, bien sûr, ça aurait été un peu trop simple, pas assez fun.

Un groupe avec Valverde est ressorti de celui de Kittel, il avançait à très grande vitesse, Belkin a dû revenir à la barre car l’écart se réduisait fortement. L’accélération a encore tout explosé de partout et donné lieu à de nouvelles bordures. Pas de chance pour Pierre Rolland, il a crevé de la roue arrière, a dû être dépanné en mode panique, attendu par 2 équipiers, mais a été rejoint par le leader de Movistar et sa petite troupe. Heureusement qu’il ne jouait déjà plus le général, ça restera anecdotique. En quelques kilomètres l’écart a varié d’environ 1’30 à 45 secondes puis à 1’42.

A un peu plus de 30 bornes de l’arrivée, nouveau coup d’accélérateur, cette fois de la part des Saxo-Tinkoff ! On n’a pas attendu bien longtemps avant de savoir si ça allait fonctionner car Chris Froome (Sky), totalement seul au moment du démarrage, n’a pu reboucher le petit écart qui s’est instantanément creusé. Sortir de la roue du dernier membre du premier groupe est presque synonyme de condamnation immédiate, prendre 5 mètres de retard rend la chose définitive sauf ralentissement à l’avant. Si le maillot jaune avait pu être soutenu par ses lieutenants, il aurait peut-être pu éviter de se faire piéger mais l’abandon d’Edvald Boasson Hagen à l’issue de l’étape arrivée à Tours (il a l’épaule explosée, plusieurs fractures) l’a privé de son meilleur atout dans ce genre de situations. Les hommes de Contador n’auraient pas pu imaginer obtenir un aussi franc succès. Se retrouver à seulement 14 dont 6 Saxo-Tinkoff (Alberto Contador, Romain Kreuziger, Michael Rogers, Nicolas Roche, Matteo Tosato et Daniele Bennati) était déjà presque inespéré, ils ont eu droit à un joli bonus. La composition du groupe était idéale car Peter Sagan était présent avec un équipier (bon rouleur), Maciej Bodnar, par conséquent Cannondale n’allait pas aider le peloton. On trouvait aussi les 2 leaders de Belkin, Bauke Mollema et Laurens Ten Dam, sans oublier Jakob Fuglsang pour Astana, soit encore 2 équipes de moins pour mener la chasse. Les 3 éléments les plus importants pour la réussite de l’ensemble étaient peut-être Mark Cavendish, Sylvain Chavanel et Niki Terpstra, les 3 membres d’OPQS. Si en l’absence de Kwiatkowski, 7e au général, la formation belge n’avait pas intérêt à aider le groupe de tête à prendre beaucoup de champ, elle avait aussi – et surtout – toutes les raisons de provoquer une arrivée à 14 car dans cette configuration Cavendish avait 90 à 99% de chances de l’emporter. Sagan aussi espérait que ce groupe aille au bout, éliminer Greipel du sprint lui permettait à la fois de fortement augmenter ses chances de victoire et de larguer définitivement l’Allemand au classement par points. Du coup quasiment tout le monde a contribué à la réussite de l’opération.

Devant, l’entente était parfaite, ça tournait comme les engrenages d’une horloge suisse (cliché, je sais^^). Chez Saxo-Tinkoff, on avait mis des casques profilés… Etait-ce le cas tous les jours ? Je n’ai pas vérifié mais j’en serais étonné. La chasse a en revanche été très difficile à organiser. Les derniers Sky présents ont essayé de rouler, seulement ils étaient très 2 ou 3 en plus de Froome et ont été incapables de rester avec lui jusqu’à l’arrivée. Il a dû avoir Geraint Thomas, Ian Stannard et Konstantin Siutsou mais pas au top de leur forme, ils ont craqué très vite (j’ai cru que Kennaugh était là à un moment à la place d’un des 4, le classement final indique le contraire). On a donc surtout vu les Katusha de Joaquim Rodriguez et quelques BMC – pour une raison inconnue… ou alors ils sont les derniers sur Terre à croire en Cadel Evans – et par la suite des AG2R, intéressés tant par le classement général par équipes que par la place de Jean-Christophe Péraud dans le top 10, mais aussi les Lotto, ceux-ci espérant encore un sprint massif.

Quand les équipiers de Greipel ont compris que l’affaire était entendue, ils ont renoncé, imitant ainsi les BMC. Thomas, lui, a essayé de revenir pendant un moment, il n’apportait rien, comme l’ensemble de l’équipe Sky en somme. La débandade a été totale parmi les troupes du maillot jaune, voir Siutsou lâcher prise sur le plat, c’est la loose absolue. Thomas, c’est plus compréhensible, il doit encore se ressentir de sa chute d’il y a quelques jours. Même Stannard s’est relevé nettement avant l’arrivée. Tout le monde l’a désormais bien compris, Sky est très faible collectivement cette année. Heureusement pour Froome que les AG2R avaient intérêt à minimiser la marge des Saxo-Tinkoff et à reléguer les attardés le plus loin possible, sans eux, au lieu de concéder 1’09 à Contador, Kreuziger, Rogers, Mollema, Ten Dam et Fuglsang, le Britannique aurait pris un éclat assez impressionnant, probablement 2 minutes, peut-être jusqu’à 4 si aucune équipe n’avait vraiment décidé de se mettre au travail. En fin d’étape, les FDJ aussi servaient d’équipiers au maillot jaune, ceci pour une raison qui m’échappe totalement.

L’avance était déjà supérieure à la minute quand Chavanel s’est mis à rouler pour déjà préparer le mini-sprint. Les OPQS ont magnifiquement négocié la fin d’étape : Terpstra a tenté de parti un peu avant la flamme rouge, non pas pour gagner mais pour obliger l’équipier de Sagan à aller le chercher et donc à se griller, c’est donc devenu du 2 contre 1. Chavanel a mené avec Sagan dans la roue et Cavendish idéalement placé en 3e position. Le Slovaque est parvenu à faire lancer le sprint au Britannique, seulement il n’a jamais pu le remonter. C’est ainsi qu’OPQS a été récompensé d’avoir tenté un formidable coup tactique à 113 bornes de l’arrivée. Je n’aime pas le Cav’, en revanche j’adore que l’audace paie, donc j’applaudis. Finalement le jury des commissaires a eu raison de ne pas l’exclure après l’arrivée à Saint-Malo, on n’aurait pas eu cette folie sans lui. (Ou comment justifier l’injustifiable.^^)

De mon point de vue, on aurait pu donner le prix de la combativité à un autre, par exemple à Chavanel, dont le travail toute la journée a été assez fantastique. Peut-être était-ce pour ne pas faire de jaloux, Greipel ayant reçu cette récompense en gagnant le jour où on le jury n’avait trouvé aucun aventurier à qui le décerner.

Au bout du compte, cette étape a fait beaucoup d’heureux :
-Cavendish, vainqueur pour la 25e fois sur le Tour ;
-les équipiers de Cavendish, dont le travail n’a pas été vain ;
-les Saxo qui ont réussi un joli coup en faisant gagner du temps à leur leader par rapport à Froome et tout un tas de concurrents tout en prenant la tête du classement général par équipes ;
-Belkin qui a réussi à rejeter les Movistar très loin tout en passant à la 2e place par équipes ;
-Contador, Kreuziger, Mollema, Ten Dam et Fuglsang désormais tous dans le top 6, Contador ayant même ravivé l’espoir de voir une véritable bataille pour le maillot jaune lors des 10 prochains jours ;
-Sagan qui a renforcé sa position au classement du maillot vert en prenant 35pts avec sa 2e place à l’arrivée pendant que Greipel, 15e de l’étape, en prenait seulement 2 ;
-tous les leader – dont Froome – qui a défaut d’être dans le premier groupe ont réussi à limiter la casse en figurant dans le premier peloton et ont mis une claque à presque tous les Movistar ;
-les téléspectateurs du monde entier et l’ensemble des suiveurs de la course qui ont pris leur pied comme jamais sur une étape de plat.
J’en oublie ? Les organisateurs très certainement.

Du côté des vraiment déçus du jour, hormis Greipel et Kittel, les Movistar – dont Quintana est le seul rescapé – et les Euskaltel, définitivement largués, on doit seulement trouver quelques coureurs dont les espoirs de top 10 à Paris ont pris un mauvais coup. Les grosses victimes du jour au classement général sont finalement peu nombreuses : Valverde (2e au soir de la 12e étape, désormais 16e à plus de 12’), Rui Costa (passé de 9e à 18e), Nieve (de 15e à 21e), Moreno (Katusha, de 18e à 22e), Anton (20e à 23e) et Bardet (21e à 25e). Les autres membres des groupes arrivés avec beaucoup de retard avaient déjà abandonné toute ambition autre que remporter une étape ou porter le maillot à pois.

Sans les mésaventures de la Movistar et plus particulièrement celle du seul gros dindon de la farce, ces bordures n’auraient finalement pas eu un intérêt phénoménal, à se demander si leurs effets auraient perduré jusqu’à l’arrivée. Pourtant en très grande forme, Valverde a pris un de ces éclats… 9’54 d’un coup sur le club des 5, 8’45 sur la plupart des autres, ça pique ! Tout ça à cause d’une banale crevaison dont tout le monde se serait foutu un jour ordinaire… Movistar a vraiment fait preuve d’une bêtise incroyable en sacrifiant Rui Costa, son leader va devoir se limiter à jouer les étapes et les équipiers pour Quintana, le 2e leader. Si ce dernier a le moindre souci, on ferme la boutique ?

Pour conclure, je tiens à remercier tous les protagonistes de cette étape pour le spectacle grandiose dont nous avons été les heureux témoins. Depuis que je suis le Tour, soit 16 ou 17 éditions, je ne crois pas avoir vu une aussi belle étape de plat. Espérons désormais que la montagne nous offrira autant de spectacle. La montagne, on y est presque !