La plupart des coureurs participant au Tour en sont bien conscients, ils n’ont aucune chance de remporter une étape au sprint, incapables de gagner un clm et n’ont pas les qualités pour s’imposer en montagne. Par conséquent, s’ils veulent inscrire leur nom au palmarès, ils doivent attaquer lors des rares étapes dédiées aux baroudeurs. Cette année, une seule étape leur correspond réellement. Longue de 191km et très vallonnée (7 difficultés répertoriées mais seulement 9pts à prendre au classement du meilleur grimpeur), elle conduisant le peloton de Saint-Pourçain-sur-Sioule à Lyon. On s’attendait à voir des dizaines de ces coursiers tenter de se glisser dans l’échappée, ça n’a pas manqué. Comme prévu, la première heure a été très mouvementée et particulièrement rapide. La bagarre a été intense.

Il a fallu 45 à 50 bornes pour réussir à former cette échappée à 18. Johnny Hoogerland (Vacansoleil) a été le premier à vouloir partir, il a échoué, tout comme plusieurs groupes jusqu’à un trio composé de Jens Voigt (RadioShack), Blel Kadri (AG2R) et Lars Bak (Lotto). Un duo a essayé de les rejoindre, il s’agissait d’Arthur Vichot (FDJ) et Christophe Le Mével (Cofidis), puis Jean-Marc Marino (Sojasun) a tenté le coup à son tour, suivi par David Veilleux (Europcar). Un regroupement des 5 premiers s’est opéré, les 2 autres ne revenaient pas et ont été repris, tout comme Le Mével qui s’est relevé ou n’a simplement pu suivre. Voulant absolument placer un des leurs à l’avant, les Vacansoleil ont alors roulé pour ramener tout le monde. La marge du quatuor en fuite étant de plus en plus réduit, de nombreux coureurs ont senti qu’il était temps de partir en contre-attaque. Dès lors, de grosses grappes ont commencé à se détacher de l’avant du peloton. Sur le point de se faire reprendre, les 4 hommes ont enfin bénéficié de renforts. Après moult tentatives, attaques et contre-attaques, le bon coup était parti.

La composition du groupe de 18 rendait presque certain son succès : 14 équipes représentées, c’est 14 équipes qui ne vont pas mener la chasse, il en reste 8 pour rouler, seulement on peut retirer de la listes celle qui ont d’autres intérêts (par exemple la Sky et Saxo-Tinkoff ont la tête au classement général individuel, or le mieux classé des 18, déjà à plus de 13 minutes, ne présentait aucun danger) et celle qui n’ont pas les moyens de peser sur la course (Arstana a déjà perdu trop de monde). On a tout de même trouvé les Euskaltel – piètres rouleurs – et les Lampre pour s’atteler à faire capoter l’affaire de façon a ensuite envoyer un de leurs gars à l’avant. L’écart est passé de 1’20 à moins de 40 secondes avant d’enfin devenir conséquent grâce à la décision des Sky de se mettre en tête de peloton et dire stop. Il fallait juste attendre que ces derniers aient suffisamment marre de cette agitation pour agir en patrons. Entre-temps, de nouvelles tentatives de contre-attaques avaient eu lieu, notamment une de… ce pauvre Johnny Hoogerland, souvent dans les mauvais coups, rarement dans les bons. Une fois la fin de la chasse sonnée, les échappés ont vu leur avance croître d’autant plus rapidement que leur entente a alors été bien meilleure (par la suite beaucoup ont décidé d’en garder sous la pédale).

A l’avant, en plus de Vichot, Bak, Kadri et Voigt, on trouvait un équipier de ce dernier chez RadioShack, Jan Bakelants, mais aussi José Joaquin Rojas et Imanol Erviti (Movistar), Tejay Van Garderen et Marcus Burghardt (BMC), David Millar et Andrew Talansky (Garmin), Michael Albasini (Orica-GreenEdge), Matteo Trentin (Omega Pharma-Quick Step), Simon Geschke (Argos-Shimano), Julien Simon (Sojasun), Pavel Brutt (Katusha), Egoitz Garcia (Cofidis) et donc Cyril Gautier.

On peut déjà oublier le peloton, il est arrivé à 7’17, ce qui a eu quelques conséquences concernant le classement général par équipes (5 se classent en moins de 5 minutes, c’est incroyablement serré). On signalera aussi le beau rapproché au général opéré par Talansky, désormais 12e à 5’54.

Les points – et les primes – distribués aux difficultés répertoriées et au sprint intermédiaire ont été partagés : Geschke à la Côte de Marcigny, Bakelants à la Côte de la Croix Couverte, Rojas au sprint, Kadri (devant Van Garderen) à la Côte de Thizy-les-Bourgs (une des 2 de 3e catégorie, les autres étant de 4e). Etrangement, Hoogerland a cru opportun de tenter une nouvelle contre-attaque en profitant de cette montée, il s’est extrait du peloton avec Damiano Cunego (Lampre) pour se faire une bonne séance de chasse-patate. Au moment où il a débuté cette entreprise sans queue ni tête, il restait environ 78 bornes à parcourir et les échappés avaient plus de 3’ d’avance. Juan José Oroz (Euskaltel) a ensuite décidé de partir en chasse-patate derrière les chasseurs de patates. Euskaltel, ou l’art de faire la course à contretemps…

Dans le Col du Pilon (3e cat), où Kadri est passé en tête devant Talansky, Hoogerland a largué Cunego, il était bien parti pour revenir à l’avant, son retard était alors inférieur à la minute. Pas de chance pour lui, Burghardt a attaqué dans la descente, sans doute plus pour relancer l’allure du groupe et empêcher le champion des Pays-Bas de l’intégrer. Ce dernier a finalement dû se résoudre à lâcher l’affaire. On l’aurait parié ! (Au passage, Voigt a passé en tête la Côte de Lozanne.)

La bataille entre les échappés a débuté environ 25 bornes avant l’arrivée, Albasini a été le premier à planter une banderille, d’autres ont ensuite tenté leur chance, notamment Millar et Kadri, seulement on en trouvait toujours au moins un pour ramener les autres. On s’est regardé, on a flingué, personne ne parvenait vraiment à se détacher. En cas d’arrivée en groupe, les plus rapides semblaient être Rojas, Simon et dans une moindre mesure Vichot, dont l’oncle a gagné une étape sur le Tour un 13 juillet… Le champion de France aurait donc pu imiter son oncle 29 ans après, jour pour jour.

Voigt puis Millar ont craqué suite à de nouvelles accélérations, notamment celle de Bakelants suivi par 4 hommes, puis celle de Van Garderen. Il n’y avait plus beaucoup de temps morts, ça allait très vite, la bataille était intense, on pouvait s’attendre à voir le groupe se déliter et quelques hommes se détacher, mettant fin aux espoirs des autres. Au lieu du scénario classique, on a vu un homme réussir à partir seul loin de l’arrivée. Julien Simon a préféré ne pas attendre le sprint, trouvant ça trop aléatoire, il voulait tenter sa chance autrement, prendre son destin en main au lieu de dépendre des autres. Le coureur breton n’a rien d’un grimpeur, pourtant il a profité de la Côte de la Duchère pour se tailler. Etrangement, personne ne l’a suivi, seul Van Garderen a tenté de réagir, ses comparses ne souhaitaient pas le laisser prendre la fuite, en particulier Trentin. Il y a alors eu regroupement, on a commencé à se regarder, faisant croître les chances de succès du Français. A 13 ou 14 bornes de l’arrivée, rien n’était joué.

Kadri est ressorti seul pour partir en chasse – sans emmener personne dans sa roue, on ne peut rien lui reprocher – mais a été repris dans la Côte de la Croix-Rousse, où Simon avait plus de 25 secondes d’avance (au max il en a eu 35 sur le groupe de poursuivants). Le reste de l’échappée était mené par un Van Garderen manifestement dans un grand jour – en fait pas tant que ça, il semble surtout avoir mal couru – ou travaillant pour Burghardt. Dans la foulée, Gautier s’est bêtement mis à rouler, et pas en faisant semblant, à plat ventre, contribuant à condamner l’autre Breton de l’échappée. Dès lors, on a assisté à une série de contres, regroupements et temporisations. Ces nombreux à-coups n’étaient pas nécessairement positifs pour Simon, lequel prenait énormément de risques dans les virages.

Vichot, lui, n’a jamais accepté de rouler pour revenir sur son compatriote, quand il a sauté dans la roue de Geschke, il a refusé de relayer. C’était assez logique, en tant que champion de France il devait espérer une victoire française et pouvait ainsi quasiment considérer Simon comme un coéquipier, ça lui permettait de ne pas rouler, donc d’en garder pour le final si nécessaire. Vichot a conservé la même attitude par la suite quand Van Garderen a encore essayé de partir, de nouveau suivi par Kadri et Bakelants.

Toutes ces relances ont fortement entamé l’avance du coureur de Sojasun, dont dernière chance était de profiter d’une longue phase d’observation après le nouveau regroupement au sein du groupe de poursuivants. Si ces atermoiements ne devaient pas se produire, il était foutu, car même poussé par un public impressionnant, l’énergie allait finir par lui manquer. Malheureusement le tracé de la fin d’étape était très défavorable à un homme seul, les longues lignes droites avantageaient les chasseurs, pour la proie les derniers kilomètres devaient sembler interminables.

Les nouvelles accélérations de Bak puis de Bakelants ont fait exploser Van Garderen, Gautier se donnait toujours comme un malade… ou un loser. Ça devenait un beau b*rdel. A moins de 2 bornes de l’arrivée, Burghardt a envoyé du pâté pour s’approcher à quelques mètres de Simon, Albasini est alors revenu, il a doublé le Français, lequel a pu rester dans la roue du Suisse. Dans cette configuration, tout restait possible, le Breton gardait une chance en duel. Quand Geschke est revenu à son tour pour lancer le sprint de loin, c’était cuit. Bakelants a contré à 300m mais la meute était à l’affut, sur les 18 membres de l’échappée, 6 ont lâché prise plus ou moins tardivement, 12 ont été classés dans le même temps, la plupart ayant sprinté.

Personne ne s’attendait à voir Trentin coiffer tout le monde sur la ligne. Le jeune Italien n’avait encore jamais gagné chez les pros, il s’est complètement fait oublier, n’a presque donné aucun coup de pédale pour se retrouver en situation de sprinter pour la gagne, une situation assez improbable comme le montre le déroulement des événements. Il s’agit de la victoire d’un opportuniste, j’aurais préféré celle d’un méritant, à savoir Simon. OPQS obtient ainsi un nouveau succès après ceux de Mark Cavendish et Tony Martin. Le manque de réussite de la formation belge lors du clm par équipes est oublié.

Trentin a devancé Albasini, Talansky et Rojas, seulement 4e bien que meilleur sprinteur du lot. L’Espagnol a pour particularité d’avoir terminé plus de 25 fois – ça doit faire 27 désormais – dans le top 10 d’étapes du Tour de France sans jamais en remporter une seule.

Côté français, c’est la grosse loose : Vichot 8e, Gautier 10e, Simon 11e et Kadri 13e (il a décroché avec Burghardt sur la fin, ils ont fini à 10 secondes). Etre élu combatif du jour ne va pas consoler Simon, déjà passé à côté du maillot jaune pour une seconde pendant le passage du Tour en Corse (il était 2e au classement général, devancé par Bakelants, vainqueur de la 2e étape avec une marge ridicule mais néanmoins suffisante pour qu’un écart de temps soit comptabilisé). S’il avait pu imaginer un scénario dans lequel tout le monde ou presque se retrouverait au bout en train de sprinter, il aurait peut-être fait une Trentin… Au sprint, il aurait pu tous les bouffer.

Bref, c’est rageant.

Finalement, peut-être Gautier est-il à l’image du cyclisme français actuel, à savoir très volontaire mais incapable de concrétiser… Depuis quelques saisons nos coureurs accumulent les succès mais souvent dans les courses secondaires, sur le Tour on a droit parfois à des années fastes à l’image de l’édition 2012 (beaucoup de victoires, de places d’honneur sur les étapes comme au général, des maillots), cette année, ça ne veut pas, il reste 7 étapes pour rectifier le tir et/ou sauver les meubles.