Voir un Français l’emporter à l’Alpe d’Huez après avoir parcouru 172,5km depuis Gap sur un parcours très difficiles fait en grandes parties de montées et de descentes, beaucoup l’espéraient, peu y croyaient. Pierre Rolland (Europcar) y ayant déjà gagné il y a 2 ans et visant le maillot à pois, on rêvait de le voir réaliser un nouvel exploit. On aurait aimé pouvoir miser sur Thibaut Pinot (FDJ) s’il n’avait connu 2 semaines de galères avant de bâcher au terme de la 2nde journée de repos. On s’attendait à de vaines attaques de coureurs français car ils ont été à l’avant tous les jours, seulement les rares fois où l’étape ne s’est pas achevée par un sprint, soit les cadors ont décidé de se jouer la victoire d’étape, soit un gâcheur de fête s’est invité sur la route du Tour pour plomber l’ambiance. Et franchement… quelle poisse !

Honnêtement, on n’en pouvait plus, à croire que le sort avait décidé de s’acharner sur le sport français lors de l’anniversaire de sa grande fête annuelle. Chez les FDJ la galère de Nasser Bouhanni – le sprinteur maison capable de titiller les meilleurs – a été suivie de celle de Thibaut Pinot. Chez Europcar on a beaucoup essayé, on a porté le maillot à pois mais on s’est fait piéger à chaque fois que la situation aurait pu être intéressante, rien n’a fonctionné dans le bon sens. Chez Cofidis, depuis le début on enchaîne les chutes, les maladies, c’est l’horreur. Chez Sojasun on s’est aussi beaucoup montré mais on a raté le maillot jaune pour une malheureuse seconde et une victoire d’étape à quelques centaines de mètres près. Les coureurs français des formations étrangères n’ont guère été mieux lotis, on se souviendra notamment de la 2e place de Sylvain Chavanel et Jérôme Pineau au sein de la machine Omega Pharma-Quick Step lors du clm par équipes à Nice… 2e place pour 75 centièmes de seconde. Chez AG2R on était en train de réussir un Tour de qualité en luttant pour le classement général par équipe, ceci en ayant perdu très vite Maxime Bouet sur blessure. Un maillot à pois pour Blel Kadri en première semaine, une belle présence dans les échappées… et la poisse, une 2e place de Riblon à Gap, l’abandon de Jean-Christophe Péraud le lendemain – donc hier – lors d’un clm qui allait lui permettre de progresser dans le top 10 (il est tombé à la reconnaissance puis en course à un gros kilomètre de l’arrivée… sur l’épaule déjà amochée le matin, il courait avec une fracture de la clavicule), de quoi traumatiser l’équipe.

Très franchement, pendant les 2 premières semaines, les Français sont totalement passés à côté, un seul dans les 5 premiers d’une étape, c’était nul malgré beaucoup de bonne volonté. Nombre de spécialistes désignaient l’étape arrivée à Lyon comme seule opportunité de ne pas faire choix blanc… C’est passé près, on s’est tiré dans les pattes, d’où énorme frustration. Je misais sur Pinot pour l’arrivée au sommet du Ventoux mais une bronchite a définitivement eu raison de lui, et comme ces idiots de l’échappée ont empêché Rolland de les rejoindre, ça a tué toutes les chances tricolores. Les spécialistes les plus optimistes ont ensuite avancé la possibilité d’un succès à Gap, le profil pouvait aller à des baroudeurs-grimpeurs… 8 dans la grande échappée du jour, 2e, 3e et 4e à l’arrivée. Ensuite, le clm avec les 2 ascensions et les 2 descentes dont une hyper technique et dangereuse. On annonçait de l’orage, il est tombé à grands renforts de grêle au moment où passaient les Français qui avaient une chance de briller, ils ont eu droit à un terrain quasiment impraticable. Des garçons comme Arnold Jeanneson (FDJ) et Sylvain Chavanel auraient été très bien classés s’ils avaient pu rouler sur le sec comme les concurrents partis avant eux… et ceux partis après, car les leaders ont eu droit à une descente quasiment sèche, ce n’était pas la même course. Ce clm restera aussi dans les mémoires en raison de la chute de Péraud dont la roue avant a dérapé sur le revêtement de mauvaise qualité et humide.

En résumé, le pessimisme était de rigueur.

Tous les Français étaient mobilisés pour tenter une opération de sauvetage en montagne, une mission très compliquée à réaliser. Cette mission semblait impossible pour la plupart des observateurs qui annonçaient déjà un zéro pointé pour les coureurs français, une première depuis 1999, une 3e en 100 éditions du Tour[1]. Riblon a sauvé le Tour de France des Français grâce à un succès fabuleux dans un lieu mythique à l’issue d’une étape légendaire. Tant qu’à faire, s’il ne fallait remporter qu’une étape, autant triompher dans la plus belle, non ? Le double vice-champion du monde sur piste, très souvent à l’avant depuis le début de l’épreuve, a enfin été récompensé de sa combativité. Il était temps ! Mine de rien, si vous regardez le palmarès depuis quelques années, vous trouvez pas mal de belles victoires d’étapes françaises en montagnes. Gardons cette bonne habitude !

Le scénario de cette étape était prévisible dans les grandes lignes, sa force est venue de toutes les péripéties insoupçonnables survenues au cours de cette folle journée. Tirons un coup de chapeau aux organisateurs car pour une fois ce qu’ils souhaitaient s’est produit. Souvent, en traçant, ils imaginent ce qui pourrait se passer, c’est alors aux coureurs de profiter du terrain mis à leur disposition pour se lancer ou non dans la bataille. Programmer 2 ascensions de l’Alpe d’Huez était un gros pari, ils ont obtenu un gros succès, tant sportif que populaire. Il y avait un monde fou tout au long des 21 virages, on a vu une super course avec beaucoup d’attaques, de défaillances, de revirements de situation…



Pour gravir 2 fois la montée la plus célèbre du Tour, il fallait pouvoir trouver un chemin permettant descendre et revenir au pied, on a dû emprunter une petite route extrêmement crainte par une bonne partie du peloton, certains poussant même pour l’annulation de toute la partie prévue après le premier passage dans la station. On nous annonçait une descente extrêmement dangereuse, il s’agissait en réalité de flan aux pruneaux, les orages attendus n’ont pas éclaté, la fameuse descente du Col de Sarenne (2e catégorie) n’était pas plus dangereuse qu’une autre malgré un revêtement assez pourri. Il en sera question le moment voulu. Le profil était propice à la formation d’une échappée composée de bons grimpeurs, un premier col arrivait rapidement pour leur permettre de sortir et au minimum d’écrémer le groupe. Pour en faire partie il était nécessaire de bien grimper. En effet, on repartait de Gap, là-même où était jugée l’arrivée de l’étape de l’avant-veille, du coup on empruntait les routes du Col de Manse (2e catégorie), mais dans l’autre sens. Le passage au col était au 13e kilomètre, la difficulté répertoriée suivante, la Rampe de Motty (3e cat), se situait 32 bornes plus loin, puis l’ascension du Col d’Omon (2e cat) se trouvait en plein milieu d’étape. Autrement dit, les échappés avaient environ 80 bornes pour partir et creuser sur le peloton l’écart qu’ils allaient devoir défendre pour tenter d’aller au bout sans être revu.

Les premières attaques ont eu lieu à peine Christian Prudhomme a-t-il agité son drapeau. Johnny Hoogerland (Vacansoleil) s’est montré, comme souvent, mais il n’a pu prendre le bon coup. Je n’ai pas pu noter tous les noms des volontaires, ils étaient trop nombreux, j’ai notamment vu Jérôme Cousin (Europcar), Simon Gerrans (Orica-GreenEdge), Cyril Lemoine (Sojasun), et déjà Jens Voigt (RadioShack). Nouveauté, Peter Kennaugh (Sky) a tenté d’en être, sans doute le signe d’un changement de stratégie au sein de l’équipe du maillot jaune. Envoyer un homme à l’avant pour permettre à Chris Froome de le récupérer plus tard semblait pertinent dans la mesure où les membres de la formation britannique ont beaucoup de mal à aider leur leader en fin d’étapes, en général ils craquent avant. Ceci dit, on ne saura jamais si le but était celui-ci, Kennaugh n’a jamais pu réellement s’extraire du peloton malgré plusieurs tentatives, y compris quand Jesus Hernandez (Saxo-Tinkoff) a essayé de fuir dès le pied, rejoint par Brice Feillu (Sojasun). Ça allait si vite que personne ne parvenait à réellement se détacher. En réalité, les Saxo semblaient surtout avoir l’intention de harceler les Sky.

Au bout d’un moment, le peloton a vraiment explosé à l’arrière comme à l’avant. Voigt (je crois) en a remis une, suivi par… Cadel Evans (BMC), en promenade lors du clm individuel de la veille… et lâché un peu plus tard dans la montée. Arnold Jeanneson, Tejay Van Garderen (BMC) et quelques autres dont un Movistar et Kennaugh sont revenus, mais ça commençait vraiment à être le b*rdel. Pas vraiment aidé, Froome a dû se décider à y aller lui-même. Le leader a alors profité de la roue d’un Saxo-Tinkoff dont le comportement ridicule a été celui d’un équipier et non d’un adversaire. La formation danoise a fait une démonstration fabuleuse de nullité pendant toute la journée. Si quelqu’un veut publier un manuel à propos de la tactique en cyclisme, il peut se servir des erreurs de la Saxo pour illustrer les c*nneries à éviter absolument.

On était encore dans le Col de Manse, Froome était déjà livré à lui-même au sein d’un groupe de tête où figuraient bon nombre de Saxo et de Movistar, Riblon était déjà là, Ryder Hesjedal (Garmin) est reparti, Jeanneson y est allé. C’était n’importe quoi, il était urgent de remettre de l’ordre dans tout ceci.

Hesjedal a continué seul un peu devant quand les autres se regroupaient, ça lui a permis de prendre les 5 points au sommet, il en restait à prendre pourtant on n’a vu aucun candidat potentiel au maillot à pois aller batailler (Thomas Voeckler d’Europcar, a été le 2e à faire la bascule).

Le bon coup s’est formé… dans la descente. Une attaque de Sylvain Chavanel a impulsé la formation de l’échappée du jour, la grande, la belle, l’efficace. Un groupe a en effet réussi à s’extraire du peloton, 9 hommes ne présentant aucun danger au général puisque Chavanel, le mieux classé, était déjà à plus de 30’ du leader. Avec lui, Riblon, Jeanneson, Voigt et Van Garderen, déjà très offensifs depuis le début, mais aussi Lars Boom (Belkin), Moreno Moser (Cannondale), Andrey Amador (Movistar) et Tom Danielson (Garmin).

Le peloton, qui s’était scindé en plusieurs morceaux, a alors pu se réunifier, permettant au maillot jaune de récupérer ses équipiers et à des attardés imprévus comme Dan Martin (Garmin) d’éviter une catastrophe.

On a alors pu passer à la 2e phase de l’étape, celle de transition jusqu’aux grosses difficultés du jour où allaient avoir lieu d’explication finale. A partir de ce moment, on a eu 2 courses, celle pour la victoire d’étape et celle pour le classement général, une division presque remise en cause par la bêtise des Saxo comme on va le voir dès le prochain paragraphe. C’est aussi le moment choisi par Alexey Lutsenko pour quitter le Tour, Astana n’est plus qu’à 5.

Les Sky ont laissé partir doucement mais sûrement, il était d’environ 6’30 quand Saxo-Tinkoff a lancé une offensive à 2 dans la Rampe de Motty. Roman Kreuziger et/ou Alberto Contador ? Non, pas du tout, Sergio Paulinho et Nicolas Roche, suivis un temps par Laurent Didier (RadioShack), pas assez fou pour rester avec eux. Sky n’avait strictement aucune raison de réagir car ces 2 coureurs ne représentaient aucun danger, au pire Contador aurait pu les retrouver plus tard mais forcément cramés car partir en chasse-patate de cette façon était à l’évidence suicidaire. Pendant un temps, Sky a accéléré, l’avance des hommes de tête en a pris un coup, il est redescendu à 5’40. Finalement, l’équipe du maillot jaune est revenue à la raison et a laissé le duo partir s’épuiser. Paulinho et Roche auraient dû se relever, leur manœuvre était stupide. Les 3 ou 4’ de marge supplémentaire perdues par les échappés dans cette affaire n’ont rien coûté, heureusement.

Dans la mesure où on a eu 2 courses, je vais donc diviser mon récit en 2.

  • La course pour la victoire d’étape.

Danielson est passé devant Riblon à la Rampe de Motty, je trouve dommage que le Français n’ait pas réellement chassé les pois. Il a eu plusieurs occasions de grappiller des points supplémentaires sans essayer[2]. En l’occurrence dans cette difficulté c’était 2 ou 1, la différence n’est pas énorme, mais au total, à partir du moment où il s’est retrouvée dans l’échappée en position d’en prendre, il aurait pu prendre 13pts de plus. C’est du gâchis, d’autant que ces points étaient prenables. Au Col d’Omon la lutte s’est faite un peu en loucedé, Danielson et Chavanel ont chacun essayé de prendre le dernier relais pour passer en tête mais Jeanneson voulait les points alors il a accéléré sans attaquer franchement, ça a suffi.

5 hommes sont partis dans la descente (Chavanel, Van Garderen, Riblon, Moser et Boom), ils ont été repris par les 4 autres au pied de l’Alpe d’Huez (où on a vu Voigt retirer quelque chose qui s’était coincé dans la roue de Riblon… c’est fair-play !). Entre-temps le quintette est passé au sprint intermédiaire placé dans le tout petit bout de vallée, il n’a pas réellement été disputé (Boom en tête).

A ce moment, l’avance sur le peloton était comprise entre 7’35 et 8’20, c’est difficile à dire car pendant toute l’étape les écarts GPS annoncés ont bafouillé, ce qui a brouillé les cartes sans avoir d’incidence majeure sur la course.

Van Garderen (TVG) a essayé de partir seul dans la première ascension vers l’Alpe, Riblon est allé le chercher mais n’a pu suivre. Ressuscité lors du clm vers Chorges, le Ricain avançait trop vite pour ses anciens compères, il creusait même l’écart sur le peloton qui, c’est vrai, n’était pas à fond. Le numéro dans lequel s’est lancé le maillot blanc 2012 a fait complètement exploser le groupe dont les désormais ex-membres étaient éparpillés au milieu de la foule. Au bout d’un certain temps Riblon a été rejoint par Moser, lequel avait manifestement bien géré son effort, mieux que TVG du moins, car ce dernier a été repris avant le sommet. Un trio s’est alors formé, la victoire d’étape semblait promise à un des 3 à condition de bien négocier la fameuse descente de tous les fantasmes.

On n’en était pas encore là, restait à passer au sommet (où Moser en a mis une petite pour aller y chercher les 25pts devant Riblon), à emprunter une petite route en mauvais état pour descendre puis monter jusqu’au Col de Sarenne, et enfin à basculer dans cette fameuse descente. Pendant toute cette partie de l’étape, le bord de la route était presque désert, tout le monde s’étant logiquement installé dans les 21 virages de l’Alpe d’Huez, s’assurant de voir les coureurs 2 fois.

Quand la route s’est de nouveau élevée, TVG est reparti, Riblon est encore parti le chercher, Moser a été lâché, c’était un mur, il semblait vouloir aller à son rythme pour ne pas exploser. Le Ricain a pris les 5 points de cette difficulté de 2e catégorie, Riblon en a décroché seulement 3, puis… Voigt en a pris 2 en passant devant Moser. On n’a pas du tout vu l’Allemand, je suis bien incapable de vous dire comment ça s’est passé dans la montée, en revanche, concernant dans la descente, on a vu beaucoup de choses.

On parlait énormément de cette descente du Col de Sarenne, en réalité elle n’était pas plus dangereuse qu’une autre. On nous parlait d’une toute petite route au bord d’un ravin non protégé, de risques de chutes de 150 ou 200m droit sur les rochers… Les gars ont rêvé ! Oui, le revêtement était tout pourri, déformé, rapiécé de partout et réellement refait uniquement dans certains virages (la route a été interdite à la circulation une semaine avant la course). Oui, pendant toute sa première partie la largeur permettait le passage d’une seule voiture avant de passer à 2 voies. Oui, il n’y avait pas de parapet… mais pas non-plus de ravin, ou alors il se cachait bien. De surcroît, après les pluies de la veille, on a échappé aux gros orages annoncés qui pouvaient rendre la route très glissante, on n’envoyait vraiment personne à la mort. Je m’interroge sur le pourquoi du comment toute cette agitation. Les conditions météorologiques étaient-elles dantesques le jour où cette descente a été pratiquée sur le Dauphiné Libéré ?

On a seulement eu droit à 2 incidents. Le premier est survenu rapidement, TVG a été victime d’un problème mécanique, un problème de chaîne ou de dérailleur, ça a profité à Riblon, lequel a pu partir seul. Le Ricain a même été obligé de s’arrêter pour un dépannage, laissant Moser le doubler. Où était Voigt ? Aucune idée. Plus bas, alors que l’Italien était revenu sur le Français, ce dernier a fait un tout droit dans l’herbe, presque dans une haie ou un sous-bois, il y avait une sorte de petit fossé avec peut-être un peu d’eau… Bref, Riblon a fait un tout droit, et pas du tout dans un ravin, soit ses freins n’ont pas répondu dans un virage, soit sa roue n’a pas accroché sur la route, toujours est-il qu’hormis une frayeur et une perte de temps, les conséquences de cet incident ont été nulles.

Fort heureusement, si le jeune Moser a donné l’impression d’être un assez bon descendeur, Riblon a pu le reprendre à 25 bornes de l’arrivée. Un temps annoncé à 42s du coureur de Cannondale, Van Garderen a ensuite été pointé à 30 secondes du duo et a pu faire la jonction mais au prix d’un gros effort solitaire dans la descente puis le petit bout de vallée. A vrai dire, j’ai pensé que le duo aurait pu mieux collaborer pour encore plus pousser le 3e homme à s’employer.

On ne savait pas réellement quel retard avait le peloton alors mené à fond par les Movistar, en quelques secondes les 7’20 annoncée depuis un bout de temps sont devenues 5’30 (le disfonctionnement du système GPS), un écart suffisant sauf en cas de grosse défaillance des 3 échappés combinée avec une énorme bagarre entre cadors dès les premiers lacets de l’Alpe. A un moment, j’ai eu un petit doute, heureusement, ça s’est bien passé.

Moser a coincé à peine le trio engagé pour la seconde fois au milieu de la marée humaine, Voigt lui est même revenu à sa hauteur avant de disparaitre à nouveau (à un moment on l’a retrouvé lâché par le 2e groupe de favoris sans l’avoir vu se faire doubler par les autres, à se demander s’il ne s’était pas garé dans le public à la Eros Rastafumetto ! Update : on sait peut-être ce qui s’est réellement passé, voyez la vidéo tout en bas avant les notes.). Riblon a dû s’accrocher pour résister à plusieurs relances de son dernier acolyte. Il lui a alors fallu assez rapidement se résoudre à laisser partir TVG. Il restait encore beaucoup de chemin mais bientôt l’espoir du Français s’est réduit à assurer sa 2e place car le trou semblait irrémédiablement creusé entre lui et le très décevant vrai-faux leader de la BMC. On a annoncé jusqu’à 42 secondes de marge pour le Yankee, dont le destin aurait pu basculer à plusieurs reprises à cause de spectateurs débiles.

Un nouveau renversement de situation s’est produit à moins de 4km de l’arrivée. Van Garderen a logiquement commencé à payer ses efforts. Comme lors de la première ascension, il a dû présager de ses forces ou oublier de s’alimenter car on le voyait réellement dans le dur. Ou peut-être a-t-il volontairement bluffé en se montrant plus fort qu’il ne l’était réellement, espérant ainsi faire abandonner la poursuite à son aîné[3]. Si tel était le cas, l’entourloupe a failli fonctionner. Le directeur sportif d’AG2R a bien fait de pousser son coureur à ne rien lâcher en lui assurant que l’Américain allait coincer, il avait vu juste, le retard de son champion plafonnait autour de 36 secondes, le coup était jouable. A partir du moment où Riblon, qui n’y croyait plus, a de nouveau eu en ligne de mire la voiture de direction de course qui suivait sa proie, il s’est senti pousser des ailes. TVG avait autant de chances de s’en sortir qu’un vieux monomoteur à hélice pris en chasse par un MIG, un F16 ou plutôt un Mirage 2000 (restons français^^)… La cible était verrouillée. La différence de coup de pédale était criante, les jambes ne faisaient plus nécessairement la différence, ils avançaient au mental. Si on connaissait dès à présent la fin de l’histoire, le spectacle n’en a pas été moins savoureux pour autant. Voir les voitures s’arrêter pour laisser passer Riblon, regarder l’écart se réduire mètre après mètre jusqu’à la jonction, annoncer «il va lui mettre une mine dès qu’il le rejoint» et sentir une poussée d’euphorie doublée d’un grand soulagement au moment où il a laissé sur place le Ricain… Quel pied ! C’était vraiment jouissif ! On en aurait presque oublié tout le reste de la course (qui va faire l’objet de la seconde partie). Tout ceci s’est déroulé en un gros kilomètre, il en restait à peu près 2, le Français s’est envolé, il aurait pu encore plus profiter de s’instant après la flamme rouge quand la pente redevenait assez douce car sa victime faisait du sur-place (sur les 3 dernières bornes la différence a été de 30 secondes/km). TVG a franchi la ligne en 2e position à 59s, Moser en 3e à 1’27.

L’équipe AG2R avait mangé assez son pain noir, collectivement elle fait un super Tour, cette récompense est totalement méritée. Que dis-je ? CES récompenseS ! En plus de la victoire d’étape (il en a maintenant une dans les Pyrénées et une dans les Alpes), Riblon a été désigné plus combatif du jour avec une bonne chance d’être aussi le plus combatif du Tour. En outre, il portera le maillot à pois lors de la prochaine étape bien que 3e au classement car les 2 premiers ont déjà un autre maillot distinctif.

Que les fans de Van Garderen se consolent, il a encore 10 à 15 ans de carrière et aura l’occasion d’en gagner d’autres, l’expérience lui bénéficiera, il en a singulièrement manqué lors de cette étape. Et s’il avait remporté le clm de Chorges comme on l’a cru un temps, il l’aurait surtout dû à un gros coup de bol, celui d’avoir évité la pluie. Pensez que Riblon était présent dans l’échappée victorieuse de Pierre Rolland en 2011, il s’en voulait d’avoir loupé le coche à l’époque. Riblon était aussi 2e à Gap cette semaine… A force de tenter, on finit par réussir.

  • La course pour le classement général.

Pendant des années, ce qui me manquait le plus sur le Tour de France était de voir des défaillances. Un Tour de France sans défaillance, c’est comme un film avec des vaisseaux spatiaux, l’image est belle, le scénario peut être bon… mais on sait qu’il y a des effets spéciaux. Il est humainement impossible d’enchaîner des étapes de 170 à 180 bornes en moyenne quasiment tous les jours pendant 3 semaines sans jamais connaître le moindre coup de mou. De tous temps les défaillances sont allées de pair avec les performances pour engendrer toute la beauté du sport.

En plus de celle de Van Garderen, on a assisté à quelques belles défaillances au cours de cette étape mythique.

Quand j’ai commencé à dissocier la course pour la victoire d’étape et celle pour le général, Paulinho et Roche étaient partis se griller en chasse-patate. Ils ont continué leur route dans le Col d’Omon en perdant du temps sur les échappés et en conservant à peu près la même marge sur le peloton où on n’était pas à fond, ce qui n’empêchait pas un écrémage logique et moins logique (Evans de nouveau dans le dur). Preuve que le rythme n’était pas très élevé, André Greipel (Lotto) a pu passer devant Peter Sagan (Cannondale) au sprint intermédiaire, ça s’est fait en douceur, envoyer du pâté pour 4 et 3 points d’un classement déjà joué n’a pas grand intérêt, a fortiori juste avant de se farcir l’Alpe d’Huez 2 fois.

A pied, le duo de suicidaires est devenu un solo, Roche a mis le clignotant, laissant partir Paulinho dont l’avance sur le peloton était déjà très entamée. Certains espéraient la grande bagarre, elle a dû attendre, Sky menait un train assez tranquille, trop rapide toutefois pour Paulinho, repris à son tour. Griller 2 équipiers importants en les faisant partir à contretemps, c’est vraiment du haut niveau, chez Saxo-Tinkoff (et auparavant chez Saxo Bank), on a toujours eu un sens tactique remarquable (^^). C’est affligeant. Et attendez, on a vu pire de leur part un peu plus tard !

Comme les cadors ne bougeaient pas une oreille, d’autres ont pris l’initiative sans faire réagir les Sky dans la mesure où ils ne représentaient aucun danger pour Froome. Voeckler a attaqué, suivi par Laurent Didier et Wout Poels (Vacansoleil). Rolland est sorti à son tour pour rejoindre son compère, lequel a tout donné en jouant les équipiers de luxe pendant grosso modo 2 kilomètres. Mikel Nieve (Euskaltel) porteur par défaut[4] du maillot à pois, est parti les rejoindre.

Andrew Talansky (Garmin) y est allé à son tour, ou du moins il a essayé sans y parvenir, les Sky ont peut-être voulu calmer quelques velléités en accélérant légèrement… Le groupe Rolland étant en vue, il était temps pour Andy Schleck (RadioShack) de se lancer. Comme prévu, Didier lui a servi de relais pour rejoindre assez facilement Rolland, Nieve et Poels, le Luxembourgeois s’est placé en tête du groupe et a mené l’allure. Les 9 échappés de la première heure étant toujours intercalé, un seul membre du nouveau quatuor pouvait prendre des points, Nieve est allé les chercher… 2 points, c’est mieux que rien, Rolland aurait dû plus se battre, même pour si peu.

Notons qu’à ce moment de la course le 9e du général avait déjà été lâché par le peloton. Michal Kwiatkowski (OPQS) a sans doute du mal à finir le Tour, il est jeune, c’est plutôt rassurant de le voir piocher. Un peu plus tard, dans le Col de Sarenne, Laurens Ten Dam (Belkin) a subi à peu près le même sort, là aussi une bonne nouvelle car sa présence avec les meilleurs depuis les Pyrénées était troublante, je me demandais ce qu’il faisait là. (Ils ont pu réintégrer le peloton un peu plus tard pour ensuite sauter à nouveau dans la dernière ascension.)

Il faut dire que si Ten Dam a explosé, c’est aussi à cause des Movistar, ils ont commencé à faire rouler un homme dès la descente vers le Col de Sarenne (où Hesjedal a essayé de partir, allez savoir pourquoi).

A un moment, on a annoncé le groupe Schleck à 6’05 de la tête de course avec un peloton à 8’. Ecarts fiables ? Je n’en sais rien. Si c’était vrai, il devait s’agir d’écarts pris au sommet avant d’enfin plonger dans la descente de tous les fantasmes où Pierre Rolland a fait une démonstration de… freinage. Je le croyais très moyen dans l’exercice de la descente, il a semblé encore plus nul que Schleck ! Résignation à cause de l’avance des échappés ? Peur ? Il n’a pris aucun risque et a décroché, son groupe a été un peu moins prudent, d’autant que Chavanel – grand descendeur, lui – a été repris par le trio Nieve-Schleck-Peols.

Saxo-Tinkoff ne perdant pas une occasion de se ridiculiser, Kreuziger a attaqué dans la descente, suivi quelques secondes plus tard de Contador. Les 2 hommes ont voulu faire un grand numéro… Ils ont juste oublié quelques fondamentaux. Pour avoir une chance de parvenir à leurs fins, il était impératif d’isoler leurs adversaires directs avant de faire la descente à fond… Or Froome bénéficiait encore de l’aide de Peter Kennaugh et de Richie Porte. Quant à Nairo Quintana, il était avec Alejandro Valverde et quelques autres membres de Movistar. Griller bêtement un duo d’équipiers était idiot, mais que dire ce cette façon de griller en même temps son leader et son leader de secours[5] ?

Froome n’avait aucune raison de prendre le moindre risque superflu, il a laissé Valverde faire la descente pour le peloton, les Movistar ont envoyé du pâté derrière les Saxo-Tinkoff, chose tout à fait logique et prévisible. Le maillot jaune était dans un fauteuil. Finalement, Contador et Kreuziger ont dû se relever, l’Espagnol a ensuite dû changer de vélo, heureusement pour lui sans se faire définitivement lâcher (j’ai cru que les Movistar allait lui faire le coup qu’ils ont subi le jour des bordures). Cette accélération impressionnante a eu plusieurs conséquences, elle a aussi provoqué la perte de la contre-attaque où figurait Schleck (Rolland avait pu revenir la réintégrer), le groupe a été repris, on a même craint pour les échappés.

On sentait venir les attaques de Quintana, le concernant il a fallu attendre un peu en revanche Valverde n’a pas hésité à attaquer. Igor Anton (Euskaltel) et José Serpa (Lampre) sont partis à leur tour. On assistait à une explosion grandiose au milieu de la foule, Schleck a craqué, tout comme Ten Dam, revenu dans la descente. Bauke Mollema (Beklin), encore 4e au général, a lâché prise, tout comme beaucoup d’autres.

Porte était déjà obligé de rouler pour Froome… mais allait trop vite ! On se serait cru il y a 1 an avec Froome dans le rôle de Wiggins et Porte dans celui de Froome ! Mais peu de temps après, on a vu le Britannique parler à l’Australien histoire s’entendre sur la stratégie à tenir. Froome a alors attaqué pour rejoindre Valverde, Serpa et Anton. Il y en avait déjà partout sur la route, c’est devenu de pire en pire, Kwiatkowski a de nouveau explosé, Jakob Fuglsang (Astana) de même… En fait, c’était l’hécatombe, il restait 7 ou 8 rescapés, pas plus. Porte a pu revenir, reprendre la tête du groupe et encore accélérer, il a fait passer Kreuziger par la fenêtre[6]. Froome a alors donné l’impression de relayer son équipier, en réalité il s’en servait comme écran pour attaquer par l’avant. Seul Quintana a pu revenir dans l’immédiat.

Ayant largué les Saxo-Tinkoff, le duo aux maillots distinctifs a collaboré (Jeanneson, qui restait intercalé, n’a pu tenir que quelques mètres dans les roues). Derrière eux, ça flinguait, Joaquim Rodriguez (Katusha) a laissé Contador et Valverde derrière lui. On a bientôt retrouvé Valverde, Porte et Moreno (Katusha) dans le sillage de l’ancien roi de la montagne, ils n’allaient pas l’aider. Mieux, Valverde l’a ensuite attaqué, emmenant Porte avec lui.

Rodriguez a été capable de rejoindre Quintana et Froome, d’où un premier contre – infructueux – du Colombien. Etrangement, le maillot jaune voulait que les 2 hispanophones passent devant lui, il s’est montré insistant, son attitude était très inhabituelle, Rodriguez en a profité pour le tester, il fallait en profiter. Le Colombien a accéléré dans le but d’aller chercher l’Espagnol, ce qui nous a permis de constater que Froome était dans le dur, il devait se battre pour ne pas se faire lâcher. Les 3 hommes étaient séparés de seulement quelques mètres, le regroupement a fini par s’opérer, Porte a même pu revenir pour de nouveau rouler pour son patron. L’Australien a vraiment bien fait de se ménager lors du clm afin de garder un maximum de force en vue de l’étape reine du lendemain ! Il a été extraordinaire. Grâce à lui, Froome est un des vainqueurs du jour puisque Contador et la plupart des autres leaders ont continué à perdre du temps. Leur groupe, mené par Kreuziger, avançait comme un groupe de gars dans le rouge en pleine montagne.

Porte roulait… mais Froome ne pouvait suivre son rythme, il l’a donc appelé à l’oreillette – difficile de se parler autrement avec cette foule – pour lui demander de se calmer. Le Kenyan[7] nous a fait le coup de l’hypo. Pas de l’hippopotame mais de l’hypoglycémie. Une fringale, ou un début de fringale. Il a tellement été harcelé au cours de la journée qu’il a dû oublier de s’alimenter correctement. C’était un peu la panique, on l’a vu appeler sa voiture, on a d’abord cru à un souci mécanique, on a compris en voyant Porte décrocher pour aller lui chercher à manger. Le ravitaillement étant interdit à ce moment de la course, les 2 Sky ont été pénalisés de 20 secondes après l’arrivée, un moindre mal dans la mesure où Froome aurait facilement pu perdre le triple de temps s’il n’avait pu rapidement ingurgiter des sucres rapides. Sans le travail de son équipier, le Tour aurait peut-être pu être relancé.

Le maillot jaune a bien fait de creuser les écarts lors des 2 premières semaines car cette marge était indispensable, sans elle il serait en danger. En effet, Quintana a attaqué en profitant de cette défaillance, il restait 4 à 5 bornes, assez pour lui mettre un bel éclat, Rodriguez est parti dans sa roue puis a été lâché par le jeune Colombien au visage de papy. Dans les autres groupes aussi tout a explosé.

A l’arrivée Quintana a fini 4e à 2’12 de Riblon, Rodriguez est revenu dans les derniers hectomètres pour ne lui concéder que 3 secondes, Porte et Froome sont arrivés ensemble, ils ont perdu 1’16 par rapport à Quintana, ce à quoi il faut ajouter la pénalité de 20 secondes (c’est comme s’ils étaient arrivés à 3’38 de Riblon). Valverde, qui a pourtant franchi la ligne 4 secondes après le 2 Sky, leur a donc repris du temps au général.

Parmi les autres coureurs assez bien classés au général on a vu débarquer Contador à 4’15 avec Nieve et Fuglsang, Kreuziger à 4’31, un 3e Saxo-Tinkoff (Michael Rogers) à 4’45 suivi de Talansky 4 secondes plus tard, Daniel Navarro (Cofidis) 23e à 6’12, il était accompagné d’Alexandre Géniez (FDJ) ou encore de Mollema. Rolland, qui a fini tranquillement, s’est classé 27e à 6’19, soit nettement devant Kwiatkowski (31e à 7’06) et Ten Dam (37e à 9’54 !!!). Evans a fini dans un gruppetto. Le dernier coureur a fini à plus de 33’ de Riblon, il s’agissait de Tom Veelers (Argos-Shimano), la victime de Cavendish à Saint-Malo. Les délais étaient supérieurs à 49’. William Bonnet (FDJ) aurait peut-être été éliminé s’il avait pu finir mais il a abandonné avant ou au cours de la première ascension vers l’Alpe d’Huez).

La très bonne performance collective de l’équipe AG2R mérite d’être mise en valeur, car malgré la perte de leur leader : Riblon vainqueur, Romain Bardet 16e et John Gadret 18e à seulement 2’30 de Quintana, c’est remarquable ! Le plus jeune de l’équipe est désormais 16e au général, il reste bien entendu premier Français.

Au général, les changements dans le top 15 sont nombreux, à commencer par l’arrivée de Quintana à la 3e place à rien de Contador qui a désormais le feu aux fesses, ce qui promet de la baston lors des 2 dernières étapes de montagne. Tant mieux ! Le maillot blanc ne peut échapper au Colombien sauf improbable implosion. Froome a aussi gagné car il possède désormais plus de 5’ d’avance sur son dauphin.

Voici le nouveau top 12.
1. Froome
2. Contador à 05’11
3. Quintana à 05’32
4. Kreuziger à 05’44
5. Rodriguez à 05'58
6. Mollema à 08'58
7. Fuglsang à 09'33
8. Rogers à 14'26
9. Kwiatkowski à 14'38
10. Ten Dam à 14'39
11. Valverde à 14'56
12. Talansky à 16'24

Vendredi, on remet le couvert avec une étape longe et difficile mais avec une arrivée après une descente. En principe, s’il doit y avoir une opération chamboule-tout, c’est pour samedi, ceci dit, on n’est jamais à l’abri d’une grande offensive. Les Saxo-Tinkoff sont-ils capables de rouler pendant 200 bornes pour exploser dans la dernière montée et encore s’auto-ruiner ? Oui. Vont-ils le faire ? Réponse demain !



J’ai rajouté cette vidéo ici (l'itw a été réalisée après la 20e étape) car Jens Voigt y raconte une petite histoire absolument géniale qui s’est produite au cours de la seconde ascension du l’Alpe d’Huez. Elle met en scène un vieux coureurs qui pense être en train de vivre son dernier Tour de France (à environ 104 ans), une enfant, une c*nnard et un bidon vide.

Notes

[1] J’avoue ne pas avoir vérifié, il semble que ce soit seulement arrivé en 1926 et en 1999.

[2] En tout il devait y avoir 91pts à prendre pour le maillot à pois, dont 50 au sommet de la dernière arrivée.

[3] 32 ans contre 24

[4] Il était 3e au classement, devancé par le maillot jaune et le maillot blanc.

[5] Ils étaient respectivement 2e et 3e au général, séparés de quelques secondes et assez nettement devant le reste de la meute.

[6] Porte qui fait passer untel par la fenêtre, je ne m’en lasse pas.

[7] Froome a commencé par représenter le Kenya, où il est né et a grandi.