On espérait continuer le carton plein de la session matinale mais pour y parvenir Bouabdellah Tahri devait réaliser un premier exploit en tout début du programme de l’après-midi lors des demi-finales du 1500m (2x5Q+2q). La liste de départ de sa demi-finale était impressionnante. C’est allé très lentement en début de course, Bob était à l’arrière, ça n’avançait pas, il allait forcément falloir passer à la place. Participant à ses 8e Championnats du monde mais à ses premiers sur cette distance, le Français a commencé à s’activer à partir des 700 derniers mètres, il s’est replacé en suivant Asbel Kiprop, on l’a bousculé à la cloche puis encore aux 200 mètres, il s’est alors de nouveau fait enfermer et n’a pu s’en sortir. 3’43"30 pour la victoire (Asbel Kiprop devant Silas Kiplagat et Mekonnen Gebremedhin), c’était vraiment très tactique, ça s’est plus joué avec les coudes qu’avec les jambes… Dommage. Bob a terminé 9e en 3’44"24, il a été piégé tout comme les 2 derniers vice-champions olympiques (Nicholas Willis en 2008, Leonel Manzano en 2012), deux gars presque inconnus ont su tirer leur épingle du jeu dans cette course excessivement lente, le Britannique Chris O'Hare et le Sud-Africain Johan Cronje, qui sur le papier devaient se faire dégager.

Florian Carvalho a hérité d’une demi-finale un tout petit peu moins compliquée car les chances de passer au temps étaient réelles. On pouvait s’attendre à une course rapide, d’autant que le Turc Ilham Tanui Özbilen est du genre à faire 1300 à 1500m devant.

Sans surprise, c’est parti beaucoup plus vite que lors de la première course, Carvalho était enfermé à la corde en 8 à 10e position. Quand ça a accéléré, le Français s’est retrouvé en avant-dernière position, il a dû faire un énorme sprint au couloir 3 en se décalant au milieu du paquet pour aller finir 4e (3’36"26) ! Enorme ! On n’y croyait plus, il a attendu quasiment les 70 derniers mètres pour placer son attaque et ramasser les morts ! Malgré les 2 repêchages au temps, il y a eu de la casse, on a perdu 4 des 5 premiers des ChM en salle 2012[1], à savoir, dans le désordre, le Turc, le Djiboutien Ayanleh Souleiman, le médaillé surprise du 800m cette semaine, l’Ethiopien Aman Wote et surtout le Marocain Abdalaati Iguider (champion du monde et vice-champion du monde en salle, médaillé de bronze aux JO de Londres), complètement à la ramasse puisqu’il a terminé à plus de 8 secondes du vainqueur, Nixon Chepseba (3’35"88). Il doit y avoir une histoire louche là-dessous. Matthew Centrowitz, Mohamed Moustaoui et Henrik Ingebrigtsen ont pris les autres tickets directs, l’Allemand Homiyu Tesfaye et le Canadien Nathan Brannen ont été repêchés.

1 Français de plus en finale !

Jimmy Vicaut a tenté d’obtenir une place en finale du 200m (3x2Q+2q), ça s’annonçait très compliqué, il n’est pas spécialiste de l’épreuve, battre son record personnel (20"30) était un bon objectif intermédiaire, plus accessible, surtout au couloir 7. Jimmy a fait un très bon départ mais il lui en a manqué sur la fin pour remonter ses adversaires. 20"51 (sans vent) en n’ayant presque pas dormi de la nuit et en ayant déjà couru le matin, ce n’est pas si mal. A vrai dire, le champion de France du 100m était engagé sur cette distance pour se faire plaisir et pour apprendre, il y est parvenu. Curtis Mitchell a gagné en 19"97 (PB), nettement devant Warren Weir (20"20).

Sans surprise Usain Bolt a dominé le 2e tiers de final (20"12). Cette fois, il s’est fendu d’un bon départ et a fait juste le nécessaire pour gagner, il a calqué son effort sur celui d’Anaso Jobodwana qui courait à côté de lui et qu’il a passé son temps à regarder (2e en 20"13). On voit que cette année Bolt court à l’économie, il ne fanfaronne plus comme avant en se permettant de courir à fond sur 150m pour finir en footing, il répartit mieux son effort, la partie amusement n’est visible que sur son visage. Claquer une perf en demi-finales pour impressionner ses adversaires n’a plus aucun intérêt, garder un maximum de jus pour la finale est plus pertinent. Néanmoins, pour gagner il a dû réaccélérer après avoir commencé trop tôt à relâcher son effort. Pour lui, c’était clairement un jeu.

3e tiers de finale, grosse surprise, victoire d’Adam Gemili en 19"98 avec une très grosse dernière ligne droite (le tout à fond en cassant sur la ligne). Après les séries on n’imaginait pas qu’il puisse encore exploser son record personnel. Je ne suis pas sûr que Nickel Ashmeade ait tout donné (2e en 20"00).

On a repêché le 3e, Churandy Martina (20"13) ainsi que Jaysuma Saidy Ndure (20"33 dans la première course). Lemaitre n’aurait probablement eu aucun mal à se qualifier pour la finale, même Vicaut à son top – donc plus frais – en était théoriquement capable.

Au lancer du marteau féminin, Tatyana Lysenko, la superfavorite russe, a assommé le concours d’entrée avec le 5e plus long jet de l’histoire[2] dès le premier essai (77m58)… Du moins c’est ce qu’on croyait, mais Anita Wlodarczyk, championne du monde surprise il y a 4 ans, a repris la tête quelques minutes plus tard (77m79 au 3e jet).

Seulement Lysenko était chez elle, mieux valait ne pas trop l’énerver, ou du moins pas si tôt dans le concours car ça lui laissait le temps de répondre. La réponse de la Russe à la Polonaise n’a pas attendu, elle s’est matérialisée par un lancer tout près des 79 mètres (78m80), le 2e meilleur jet de l’histoire… Wlodarczyk a essayé de réagir, elle a amélioré sa marque et son record national (78m48) sans pouvoir battre la locale.

Ce duel a atteint des sommets, si le record du monde (79m42, record établi en 2011 par Betty Heidler qui a échoué en qualifications) n’a pas été battu, les 2 premières ont flirté avec, réalisant au passage plusieurs des meilleurs lancers de l’histoire. Il y a même eu du suspense car à la moitié du concours, quand on a éliminé les 4 dernières, la Polonaise était en tête, ce qui la plaçait en dernière position dans l’ordre de passage dans la cage, elle avait donc le dernier essai de la finale, tout aurait pu changer jusqu’à la dernière seconde. Dommage que Lysenko ait un casier judiciaire lourd avec 2 avec une suspension de 2 ans (de 2007 à 2009) pour dopage par utilisation d’un produit qui bloque les hormones féminine. Ça décrédibilise fortement la discipline, le résultat du concours et tout son copieux palmarès (championne olympique 2012, désormais double championne du monde 2011-2013 en plus d’une médaille de bronze en 2005, championne d’Europe 2006 et vice-championne 2010).

Les Chinoises ont pris la 3e et la 4e place, la médaillée de bronze, Zhang Wenxiu (75m58), est une habituée de ces places de 3e et 4e, depuis Helsinki elle termine systématiquement 3 ou 4e aux Mondiaux et aux JO… sauf à Berlin où elle était 5e.

Vous avez aimé ce concours de haut niveau conclu par une victoire russe ? Vous aimerez la finale du saut en longueur masculin.

Lors des 2 premières séries d’essais les performances restaient assez communes (l’Espagnol Eusebio Caceres était leader avec 8m25, le 2e avait sauté à 8m18). Aleksandr Menkov a dû se dire que l’opportunité de gagner était trop belle… Il a alors préempté la médaille d’or en s’envolant pour retomber à 8m52, MPM (planche parfaite, +0.2m/s). Champion d’Europe en salle à Göteborg au printemps (8m31) et très régulier depuis le début de saison, il était déjà presque sûr d’être sacré à domicile, néanmoins il a assuré le coup par la suite en enchaînant avec des bons à 8m43 puis 8m56 (planche parfaite mais pied de travers pour ne pas mordre, +0.2m/s), établissant pour la 2e fois du concours un nouveau record national (le précédent, 8m46, datait de 1988). Au dernier essai il a vendu du rêve, environ 8m80… mordu.

6 des 12 finalistes avaient un SB supérieur ou égal à 8m30, mais le jour J la plupart plafonnait sous les 8m20, lors des 3 premiers tours pas mal de sauts ont été mesurés entre 8m14 et 8m18, c’est pourquoi Caceres semblait bien parti pour monter sur la boîte avec ses 8m25. L’Allemand Christian Reif a aussi dû y croire quand il s’est hissé en 3e position avec 8m22.

Seulement il restait beaucoup de sauts, assez pour bouleverser le classement. Qui pouvait s’attendre à voir Ignisious Gaisah prendre la 2e place avec une marque à 8m29 (+0.4) au 4e essai ? Le Ghanéen avait déjà sauté plus loin, mais ça datait, il y était parvenu tous les ans entre 2003 et 2006 à l’époque où il représentait son pays natal et collectionnait les médailles (vice-champion du monde en 2005 à Helsinki, champion du monde en salle à… Moscou en 2006, année où il était devenu champion d’Afrique grâce à un bond à 8m51[3]. En nette perte de vitesse depuis, en grande partie en raison de blessures au genou subies en 2008, il n’entrait plus dans la catégorie des candidats à la médaille, son seul gros saut (8m26) a eu lieu en 2011, cette saison il en était resté à 8m13 avant de sortir une très belle série en finale des ChM : 8m09, 8m15, 8m17, 8m29, mordu, 8m16. Environ 2 mois avant les Mondiaux, un grand changement s’est produit, le Gaisah ghanéen est devenu néerlandais. Il ne s’agit pas d’une naturalisation de complaisance, il a débarqué aux Pays-Bas dès 2001, il lui a donc fallu longtemps pour obtenir son nouveau passeport, je m’étonne juste qu’il n’ait pas eu besoin de temps de latence avant de pouvoir représenter son nouveau pays, en général on doit patienter 2 ans après sa dernière sélection pour que le transfert d’allégeance prenne effet.

Gaisah a créé la surprise, à se fier aux SB, il aurait dû terminer 10e et ne même pas avoir les 3 sauts supplémentaires. D’ailleurs sans sa performance de pointe, il finissait 6e. En effet, le concours a été extrêmement serré. Le favori, le Mexicain Luis Rivera (8m46 aux Universiades à Kazan en juillet), a obtenu la médaille de bronze en devançant Caceres d’un centimètre. Ça s’est joué au 5e essai, Rivera a atterri à 8m27 (+0.6), quelques secondes plus tard le saut de l’Espagnol a été mesuré à 8m26 (+0.8), en égalant la marque de l’autre latino il le doublait au bénéfice d’une meilleure 2e marque. Le Brésilien Mauro Vinicius da Silva s’est réveillé trop tard, 8m23 puis 8m24 aux 2 derniers essais, ça ne suffisait pas. Reif est donc resté 6e avec ses 8m22. Ça en fait 5 classés en 7 centimètres.

Le seul représentant des Etats-Unis, le vieux Dwight Phillips, n’a pu créer l’exploit, le quadruple champion du monde (2003, 2005, 2009 et 2011) a logiquement été éliminé après 3 essais.

Menkov a porté la Russie à la première place au classement des médailles, les Ricains avaient 2 chances de la reprendre, le lancer du poids masculin et le relais 4x400m masculin, 2 finales dont ils étaient favoris.

Au poids, Ryan Whiting était nettement au-dessus du lot, du moins sur le papier. Seul concurrent à avoir lancé à plus de 22 mètres cette saison (22m28), on l’imaginait mal se faire battre, ou alors par un compatriote, Reese Hoffa (SB à 21m71).

Whiting a failli l’emporter grâce à son premier jet, sa marque 21m57 lui aurait en effet permis de décrocher la médaille d’or sans un coup de chaud de David Storl lors de sa 4e tentative. Le jeune Allemand (23 ans) avait déjà réalisé son meilleur concours de la saison, il en était à 21m24, soit 20cm de mieux que son SB. Ce 4e lancer lui a causé quelques sueurs froides, il a dû vivre une énorme poussée d’adrénaline et frôler la crise cardiaque dans la seconde suivante car le juge a levé son drapeau rouge, refusant de valider l’essai. Mais pourquoi ? Avait-il mordu ? Sûr de son fait, Storl a immédiatement porté réclamation, il lui a fallu prouver la régularité de sa tentative. Pour ce faire, il a bénéficié de l’aide d’un photographe de Reuters qui avait enclenché le mode rafale. Très franchement, je n’ai aucune idée de la raison du refus initial, peut-être a-t-on recyclé un arbitre assistant de football. Mine de rien le mauvais œil d’un juge a failli lui coûter un titre mondial… La marque se trouvait à 21m73. Au dernier essai, il en a trop mis, le poids est retombé très loin mais il n’a pu garder l’équilibre et a donc mordu. Pour de bon cette fois.

Relativement inexpérimenté en grands championnats malgré un titre mondial en salle (2012) et 2 finales en plein air (6e à Daegu, seulement 9e à Londres), pas habitué à revêtir le costume de favori, Whiting n’a jamais été en mesure d’améliorer sa marque. Et pourtant, il était fort : la moyenne de ses 4 tentatives mesurées (21m34) correspond à ce qu’a réussi le Canadien Dylan Armstong pour piquer la médaille de bronze à Reese Hoffa au 5e essai. Ce dernier n’est pas très en veine depuis sa 2e place aux Mondiaux en salle en 2008. Avant, il avait obtenu un titre en plein air (2007) et un en salle (à Moscou en 2006), il manquait rarement l’occasion de monter sur un podium. Depuis, c’est bien différent, il a gagné son poids en chocolat : 4e à Berlin, 4e à Daegu, 4e à Istanbul (en salle), 4e à Moscou (en plein air cette fois). Sa 3e place à Londres permet d’écarter la thèse de la malédiction.

Le 5e est un des 3 Tchèques, Ladislav Prasil, le 6e est le double champion olympique en titre, le Polonais Tomasz Majewski, ils ont tous les 2 lancé à 20m98.

Storl est une bête de compétitions, il a cartonné chez les jeunes et les juniors puis après un galop d’essai chez lui à Berlin en participant aux qualifications des ChM 2009 il a débarqué pour de bon chez les séniors en 2010 où il a tout de suite atteint les finales. Depuis, il en chaîne : vice-champion d’Europe en salle et champion du monde surprise (devant Armstrong) en 2011, vice-champion du monde en salle, champion d’Europe et vice-champion olympique en 2012, champion du monde surprise en 2013.

Et dire que s’il était français on l’aurait envoyé jouer pilier ou talonneur au rugby… Mais il est Allemand, donc il est lanceur, pas de marteau, pourtant il est en train de se forger un palmarès monstrueux. Storl au poids, c’est du lourd.

Retour aux courses, il nous en reste 5, 2 demi-finales et 3 finales.

Les demi-finales du 800m féminin (2x3Q+2q) n’étaient a priori pas passionnantes, néanmoins la première s’est déroulée de façon assez fascinante.

L’Américaine Alysia Johnson-Montaño est passée seule en tête aux 400m en ayant largué tout le monde d’entrée. eElle possédait presque la même avance aux 550m avant de subir le retour de ses concurrentes…. Mais elle a résisté. C’est n’importe quoi, tactiquement ça ne ressemble à rien, pourtant elle le fait à chaque fois, ça marche plus ou moins selon les cas. Dans une vie antérieure elle devait être hase – ou lièvre si d’une vie à l’autre on peut changer de sexe (^^) – ou alors a peur de courir en peloton. L’avantage de cette méthode est évident dans un tour qualificatif, ça renforce les chances de se qualifier au temps, d’ailleurs les autres en ont profité, les 2 repêchées – dont une Russe, Ekaterina Poistogova, médaillée de bronze à Londres – l’ont été dans cette course rapide dont les 5 premières sont passées sous les 2 minutes (victoire en 1’58"92). Ceci dit, je veux qu’on m’explique comment elle a fait pour courir 800m à fond seule devant, ne craquer que de façon très relative à la fin et ne pas être essoufflée à l’arrivée.

La course suivante a été beaucoup plus lente, il y avait beaucoup de bruit car 2 Russes engagées dont une à la lutte pour la victoire. Mariya Savinova a cru avoir course gagnée devant une Kenyane, Eunice Sum, mais non, Sum a emporté le morceau en 2’00"70, 3 centièmes de moins que la locale au palmarès très impressionnant (championne du monde et d’Europe en salle comme en plein air, et championne olympique, autrement dit elle a tout gagné). Savinova est célèbre notamment pour avoir battu Caster Semenya à Daegu et à Londres. En 2009 elle a explosé son PB de près de 3 secondes. A presque 24 ans, c’est plutôt… rare. Remarquez, par rapport à Carmelita Jeter, cette progression semblait presque classique.
La 3e Ricaine est revenue à la Carvalho pour décrocher la dernière place qualificative.

On passe à la question qui tue : comment battre Mo Farah ? Si vous avez une idée sur la question, adressez vos lettres aux fédérations kenyane et éthiopienne.

Le Britannique semblait imbattable en finale du 5000m, son doublé après sa victoire sur 10000m était annoncé par tout le monde, il a bien eu lieu même s’il a été moins facile que prévu.

Les Kenyans ont commencé à nettement accélérer après le 1er tour, Isiah Koech est parti, un coéquipier l’a suivi de loin assez nettement devant le peloton, puis les 2 Kenyans ont couru ensemble, les Ethiopiens ont voulu revenir, du coup le peloton s’est reformé. Pris dans une cassure Farah est revenu à son rythme sans se presser. Les hommes de tête ont alors décidé de fortement ralentir, le 3e Kenyan puis un Ethiopien ont remis une accélération, seulement Farah courait toujours à l’arrière et amortissait les à-coups. La stratégie mise en place pour le gêner n’a pas du tout fonctionné, il n’est jamais tombé dans le piège de suivre, il a couru à son rythme, peinard. L’unique chance de ses adversaires aurait été de partir pour de bon, de ne pas ralentir l’allure, seulement dans les derniers tours Farah se serait mué en ramasseur de morts, les téméraires auraient difficilement pu tenir.

Le Britannique est venu se placer en tête à partir au passage des 2 kilomètres, le rythme était lent. (C’est tout relatif.^^) Sa seule présence a semblé neutraliser la course, personne ne savait comment s’y prendre. On comprend aisément pourquoi : comment battre un athlète aussi fort sur 10000 que sur 1500m (dont il détient le record d’Europe) ? Il n’y a rien à faire. Peut-être en le harcelant… Il faudrait trouver des volontaires, des kamikazes prêts à tenter le tout pour le tout quitte à finir 12e. On n’en avait pas, du coup le Britannique a continué à faire la course à son rythme dans la position du patron, personne ne l’attaquait.

C’est pire que ça, on se serait cru sur le Tour de France quand personne n’ose imaginer une défaillance du maillot jaune, les gars ont commencé à courir pour la 2e place. Ainsi, quand Koech a décidé de remettre du rythme à 2 gros kilomètres de l’arrivée, un Ethiopien a fait l’effort en tête du peloton au lieu de laisser faire Farah. Ensuite l’Américain Galen Rupp est montré à la 3e place comme s’il voulait jouer le rôle de lieutenant de son pote.

Résultat des opérations, à 1km de l’arrivée Farah était idéalement placé à côté d’un des Ethiopiens, il était dans un fauteuil. Passer en 11’05 aux 4000m est excessivement lent pour un garçon dont le record est de 12’53 dans cette épreuve, ça fait 2’46 de moyenne au kilo (2’36 sur le 4e) contre moins de 2’35 lors de son PB. Seul un monstre du 1500m pouvait le taper, le seul présent sur la piste était Bernard Lagat, dont le record date de… 2001 (il n’a pas fait moins de 3’30 sur 1500m depuis 2006).

Hagos Gebrhiwet a accéléré à 2 tours de la fin, d’abord pour se replacer, car Yenew Alamirew était toujours en tête. Le ménage a commencé à s’effectuer, il était temps pour Farah d’attaquer, il l’a fait à 650 ou 700m de la ligne, manquant de faire tomber Alamirew en se rabattant avant d’entamer l’antépénultième virage en tête. Koech est revenu de l’arrière pour attaquer Farah à la cloche, le rythme était plus élevé mais pas encore extraordinaire, tout allait se jouer sur un tour.

Koech s’est fait balader par Farah pendant 300 mètres, Alamirew et Lagat ont aussi dû passer à l’extérieur, ils l’ont tous payé (l’Ethiopien et l’Américain ont terminé respectivement 9e et 6e). Le Britannique, qui pour une fois est apparu faillible, a dû s’arracher pour rester en tête dans la dernière ligne droite, Isiah Koech était probablement assez fort pour l’emporter à condition de ne pas faire tout ce chemin supplémentaire dans le dernier tour. Il a craqué sur la fin, se faisant même sauter sur la ligne par Gebrhiwet (photo-finish, tous les 2 classés en 13’27"26). Etrangement, dans ce genre de cas l’athlète qui revient bat presque toujours celui qui décélère, pourtant il pourrait très bien ne le doubler que 10cm après la ligne, non ? Thomas Longosiwa, médaillé de bronze aux JO, a franchi la ligne 4 dixièmes de seconde plus tard en 4e position.

Farah a gagné en 13’27"26 avec un dernier kilomètre en 2’22. J’ai calculé la vitesse par tranches.
1000-600 : 1’00"35
600-400 : 28"42
400-200 : 25"82
200-arrivée : 25"97

Gebrhiwet et Koech, qui méritait mieux, ont 19 ans, Farah en a 30. Combien de temps son règne durera-t-il ?

A Londres, Allyson Felix avait – enfin – remporté le 200m (21"88) et par conséquent empêché Shelly-Ann Fraser de décrocher le titre. Lors des 2 JO précédents, l’Américaine avait terminé 2e, battue par Veronica Campbell, attrapée par la patrouille il y a quelques mois. Fraser aussi a déjà été sanctionnée pour dopage, mais depuis elle a repris la compétition, explose tout le monde sur 100m avec une constance inhumaine et est difficile à battre sur 200m malgré son incapacité à casser la barrière des 22 secondes. Ça ne semble choquer personne ou presque.

J’espérais que la légende US puisse de nouveau contrarier la toute-puissance des Jamaïcaines aux performances extrêmement douteuses. Il y a 2 ans à Daegu elle avant tenté de doubler 200 et 400m, un pari à moitié réussi (2 médailles), à moitié manqué (pas de titre individuel). Cette année, elle s’est concentrée sur sa course de prédilection, celle dans laquelle elle a triomphé à Helsinki, Osaka, Berlin et Londres.

Pour la première fois depuis 2003 (elle n’avait pas passé les quarts de finale), la sprinteuse au physique gracile et à la foulée gracieuse n’apparaîtra pas sur la photo avec les autres médaillées du 200m. Déjà 8 fois championne du monde, relais compris, elle devra attendre 2 ans pour de nouveau essayer d’obtenir une 9e médaille d’or aux ChM, un exploit jamais réussi depuis la création de cette compétition. Peut-être l’aurait-elle réalisé si le mauvais œil de Moscou avait décidé de s’attaquer à une autre, seulement voilà, le drame est survenu à mi-virage. Les ischio-jambiers… Encore. Il y a une épidémie de claquages depuis le début de ces Mondiaux. La fraicheur ambiante est en cause.

Lors de cette finale les couloirs 1 à 3 étaient occupés par les Américaines, à l’opposé au 8 on trouvait la seule Européenne, Mariya Ryemyen, très soutenue par le kop ukrainien. Aucune n’a terminé dans le top 4.

Shelly-Ann Fraser était au 4, Blessing Okagbare au 5, Murielle Ahouré au 6 et Shaunae Miller au 7. Je pensais la jeune Bahaméenne capable de réussir un gros coup grâce à sa longue foulée, elle en a fait un relativement gros. Son retour impressionnant était insuffisant pour compenser un virage raté, une fois des progrès effectués dans ce domaine elle sera redoutable. Résultat, 4e (22"74) en doublant 3 adversaires dans la dernière ligne droite. Elle a marqué les esprits.

Sans surprise, Fraser est partie très vite, elle a résisté et a gagné. Cette fille est surpuissante, comme la Nigériane mais en plus petite, d’où une fréquence improbable. Elle tracte de façon incroyable. Le temps n’est pas exceptionnel, 22"17 (-0.3m/s), les 2 Africaines ont bataillé jusqu’au bout, elles ont été classées dans le même centième (22 "32). L’Ivoirienne a tenu la distance. Le podium a failli être le même que sur 100m où Ahouré avait déjà décroché l’argent, seulement cette fois Okagbare n’est pas passé à côté de sa finale, d’où un bilan positif pour elle lors de ces championnats : médaille d’argent au saut en longueur, médaille de bronze sur 200m, finale sur 100m. On voit rarement une telle polyvalence.

Quelle idée à la c*n de placer le 4x400m le vendredi ! Pourquoi vouloir faire fi des traditions ? Conclure tous les championnats d’athlétisme par cette épreuve n’est pas innocent, c’est lié à la fois à la portée symbolique du relais et à des raisons pratiques (en général ça permet aux spécialistes du 400m plat et du 400m haies de récupérer pour être au taquet en équipe). J’ai consulté le programme, cette année on va finir avec les 4x100m pour que Bolt soit le dernier à franchir la ligne d’arrivée en vainqueur. Espérons ne pas avoir de problèmes de réclamations – on en a parfois que la quadruple tour de piste, ça reste relativement rare, en revanche c’est très courant sur le tour de piste à 4 – car on risque de devoir faire une cérémonie protocolaire dans un stade vide 2 ou 3 heures après la fin des épreuves.

Bref.

En voyant les noms des relayeurs des différentes listes, aucun ne m’a fait me dire «alors là c’est du très lourd», aucune équipe ne dispose d’une série de cadors, même les Ricains ont des relayeurs presque anonymes, ils ont aligné David Verburg, Tony McQuay, Arman Hall et LaShawn Merritt.

Si j’avais dû faire un prono, j’aurais mis les Ricains, les Rosbifs et la Borlgique[4] malgré un mauvais couloir, le pire, le 1. Cette fois les Belges ont changé de stratégie, ils ont voulu se donner toutes les chances d’être à la bagarre le plus longtemps possible, d’où l’idée de mettre le non-Borlée en dernier (cette fois il s’agissait de Will Oyowe) et les jumeaux en premiers, à savoir Jonathan puis Kévin, Dylan étant le 3e relayeur.

Le premier Russe est revenu comme une balle pour passer à peu près en même temps que beaucoup d’équipes, quand est venu le moment de se rabattre un gros peloton s’est formé.

Kévin Borlée a lancé son dernier frère tout près des Ricains, il a fait une dernière ligne droite de folie mais rien n’était joué, les candidats à la médaille restaient nombreux et proches les uns des autres. On s’est retrouvé avec les Etats-Unis juste devant la Belgique et la Grande-Bretagne avec les Russes et les Jamaïcains pas très loin. Tactiquement, le Russe a été excellent, il a baladé le Jamaïcain dans le virage avant de mettre la gomme, transcendé par les cris du public, réussissant à passer le témoin en 2e position à la lutte avec le Belge et le Britannique. Bénéficiant d’une marge très conséquente, Merritt s’est baladé, il a tout fait devant sans problème, il a commencé son décrassage pendant la course (victoire en 2’58"71, MPM). C’est derrière que la situation était intéressante, on peut même parler de super finale avec du suspense jusqu’au bout et pas mal de rebondissements.

Javon Francis, le dernier relayeur jamaïcain, a mis une énorme accélération dès le début de la première ligne droite pour passer de la 5e à la 2e place, ça ressemblait à du suicide. Le représentant de Trinité-et-Tobago qui a essayé un peu trop tard de faire la même chose l’a payé, il a coincé en se faisant trimbaler au couloir 2 sans pouvoir doubler. Francis, lui, a pris quelques mètres d’avance sur la meute et a tenu… Mais le jeune Vladimir Krasnov s’est arraché pour combler l’écart, il a échoué à 2 centièmes de Francis (2’59"88 contre 2’59"90), auteur d’un relais monstrueux.

Finalement les Britanniques et les Belges ont terminé à une bonne seconde du podium.

La victoire de leur relais a permis aux Etats-Unis de reprendre de justesse la tête au classement des médailles, mais pour combien de temps ? La France décrochera-t-elle une nouvelle breloque samedi ou dimanche ? On le saura dans quelques heures… Moscou 2013, ça ferme dimanche.

Notes

[1] Le seul rescapé est Gebremedhin.

[2] Du moins si on se réfère à la liste des meilleures performances de l’histoire sur le site de l’IAAF, une liste qui ne prend en compte que le meilleur lancer de chaque athlète du concours, autrement dit si vous établissez les 6 meilleures marques de l’histoire lors du même concours une seule sera prise en compte et inscrite dans la liste all time best.

[3] Avec un vent beaucoup trop fort (+3.7m/s), c’est pourquoi officiellement son PB était toujours 8m43.

[4] La Belgique des 3 frères Borlée entraînés par leur père qui compose aussi l’équipe.