Le départ réel a été donné après le kilomètre zéro, Thomas Voeckler (EUC) a donc dû attendre quelques minutes supplémentaires pour lancer l’offensive du jour. Il a été accompagné par un coureur de l’équipe locale (Cofidis) en la personne de Luis Angel Maté. Le duo n’a pas eu beaucoup de mal à partir, les quelques candidats éventuels à l’échappée ont vite renoncé, c’est pourquoi après environ 3 bornes le peloton occupait toute la largeur de la route. C’est alors qu’une vague sur la gauche de cette départementale a envoyé Chris Froome (SKY) au tapis sur son flanc gauche (il a pris assez cher, notamment au niveau du poignet). Juste devant lui un Astana a mis un coup d’épaule a un Orica-GreenEdge, ce qui a provoqué cet écart. Le vainqueur du Tour 2013 a tenté de l’éviter, il s’est fait taper dans la roue ou le guidon et n’a pu échapper à la chute, une assez violente, qui a ensuite elle-même provoqué un vent de panique dans le peloton et engendré d’autres accidents, dont celle du champion d’Espagne, Ion Izagirre[1] (MOV), victime d’un bris de fourche, ainsi que du leader de Belkin, Bauke Mollema, et peut-être 1 ou 2 autres.

Cette péripétie n’a pas réellement favorisé l’échappée du duo franco-espagnol, son avance n’a réellement augmenté que plus tard. Les 2 hommes ont dû s’employer pendant quelques kilomètres pour prendre le large sur ces routes souvent balayées par un fort vent latéral. Une fois l’écart supérieur à la minute, l’équipe du maillot jaune a laissé Voeckler et Maté prendre 3’ d’avance. Seulement, les équipes de sprinteurs n’entendaient pas donner trop de marge afin de s’assurer de se disputer la victoire, c’est pourquoi Giant et Lotto ont chacun mis un homme en tête de peloton. Le grand jeu du chat et de la souris a débuté. Le chat ne voulait pas rattraper la souris trop tôt, la souris voulait rester en tête le plus longtemps possible. On a même vu et entendu Voeckler dire à son compère que normalement gagner l’étape n’était pas possible et mettre en place la tactique la plus susceptible de faire durer la chose : rouler tranquillement sans chercher à prendre beaucoup d’avance et tout donner dans les 30 derniers kilomètres quand le peloton allait réellement embrayer. Comme prévu, l’écart s’est stabilisé entre 3’ et 3’30.

Maté a pris le point de la côte de Campagnette (4e catégorie). Il protégeait logiquement son coéquipier porteur du maillot. Le peloton a commencé à accélérer à plus de 100 bornes de l’arrivée, en 15 bornes il a réduit son retard à 2 minutes. Peut-être s’agissait-il en réalité de la tactique de Voeckler car en laissant le peloton revenir trop vite il l’a obligé à ralentir. La marge a de nouveau flirté avec les 2’30 pour diminuer de nouveau au moment du sprint intermédiaire. Les coéquipiers de Peter Sagan (CAN) ont accéléré pour préparer la lutte pour le maillot vert. Bryan Coquard (EUC) ne lui a pas réellement disputé le sprint. Sous la banderole, Sagan ne comptait qu’une minute de retard sur le duo échappé (quelques centaines de mètres auparavant Voeckler a dû attendre Maté, victime d’un problème technique). Il restait 70 bornes à parcourir.

Cannondale en a remis une couche peu après et a provoqué une cassure au sein du peloton. On semblait bien partir pour un coup de bordure car le vent de côté promettait une belle galère au lâchés désireux de recoller. A l’arrière on trouvait quelques coureurs dangereux, notamment pour la victoire d’étape, mais aussi Michal Kwiatkowski (leader d’Omega Pharma-Quick Step pour le général), c’est pourquoi plusieurs équipes ont pris les choses en mains (notamment Lotto). Des petits groupes ont réussi à revenir, d’autres ont galéré un bon moment. Une grande partie de l’équipe de Kwiatkowski l’a attendu et a roulé très fort pour réintégrer le peloton en envoyant du pâté.

A l’avant, Voeckler s’est retrouvé seul avec une grosse trentaine de secondes d’avance quand Maté a – encore – crevé à 55km de la ligne d’arrivée. Cette fois, il n’était plus possible d’attendre, le plus populaire des coureurs français s’est retourné, il n’y avait plus personne derrière lui… La route tournait, le vent était désormais dans le dos, il n’était plus possible de bordurer, tout le monde s’est donc calmé d’un coup. Résultat, l’avance du "Ti-Blanc" – de fait passé en tête au Mont Noir (4e catégorie) – s’est de nouveau accrue (1’35 à 40km de l’arrivée). Astana a repris les rênes du peloton et on est reparti pour un tour. Mais quand les équipes de sprinteurs (Lotto et Giant) ont décidé de lui faire son sort, l’écart a fondu. A noter la belle gamelle de Greg Henderson (TLB) qui était en tête de peloton dans un rond-point… Il n’a été gêné par personne. Son Tour a pris fin ainsi… Voeckler a tenu un bon moment à 300 ou 400m du peloton, il a s’est fait avaler à un peu plus de 16 bornes de l’arrivée, à peu près au moment où Sagan est tombé. Les efforts nécessaires pour réintégrer le peloton alors mené par les Tinkoff (protection de Contador) et les Garmin puis s’y repositionner ont été payés lors du sprint final.

OPQS a fait le travail pour Mark Renshaw à partir de la banderole des 5 kilomètres, il y avait pas mal de virages, la moindre erreur d’inattention exposait à se faire enfermer. Katusha a replacé Alexander Kristoff aux 3 bornes, les Giant ont fait de même avec Marcel Kittel. Ces derniers ont même pris les choses en main dans la foulée. Si Bryan Coquard était longtemps bien placé dans la roue de Kévin Réza (EUC), on ne peut en dire autant concernant Arnaud Démare (FDJ), complètement largué. Le champion de France a dû fournir un gros effort à la flamme rouge afin de se mêler à la lutte, il a eu la chance de pouvoir profiter de l’aspiration de Coquard qui passait devant lui après avoir raté le coche en voyant Sagan s’infiltrer entre plusieurs coureurs pour remonter en 5e position. Un véritable numéro d’équilibriste. Aux 500m les 2 meilleurs sprinteurs français étaient devancés par une grosse douzaine de concurrents. A l’arrivée, ils ont fini 3e (Démare) et 5e (Coquard), battus par Kittel et Kristoff. Sagan s’est classé 4e, Griepel (TLB) 6e. Le Norvégien de Katusha a cru l’emporter, son poisson pilote a lancé aux 500m avant de se garer aux 300m, Renshaw n’a pas osé faire l’effort de suite pour aller le chercher car avoir Kittel dans la roue lui faisait peur. L’Allemand, déjà double vainqueur d’étape ces 3 derniers jours, a dû se mettre à fond pour le sauter sur la ligne. Tout en puissance. Comme Démare, passé à quelques centimètres de la victoire, il était très mal placé 1 ou 2 kilomètres avant de triompher pour la 3e fois en 4 jours.

Concernant les maillots et le général, il n’y a évidemment eu aucun changement.

  • Etape 5 : Ypres-Arenberg, Porte du Hainaut (152,5km, dont une grosse cinquantaine en Belgique).

Devoir se taper une sorte de petit Paris-Roubaix n’était pas du goût de tout le monde. Beaucoup craignaient cette étape, d’où le calme de la veille, tout le monde ou presque entendait se préserver afin d’affronter les pavés avec un maximum d’énergie. Tout le monde le sait, Paris-Roubaix est surnommé l’Enfer du Nord. Ça fait peur. A juste titre car le surnom n’est pas usurpé : quand le temps est sec, d’énormes nuages de poussière rendent la course extrêmement difficile, et quand il pleut c’est la boue. Sans parler des pavés eux-mêmes qui vous secouent de façon très désagréable et multiplient les risques permanents de crevaison.

Les hasards du climat font que depuis pas mal d’année le dimanche de la classique n’a pas été pluvieux, ou de façon insignifiante. Sur le Tour, en juillet, le peloton a eu droit à la douche. Une bonne douche bien longue. Avec le vent en bonus. Ceux qui craignaient cette étape ont dû pleurer rien qu’en prenant connaissance des prévisions météo. Les conditions ont conduit les organisateurs à retirer 2 des 9 secteurs pavés, les plus compliqués (soit 2,4km de pavés et en tout 3km de trajet), ceci malgré les précautions prises pour éviter la dégradation de ces routes.

Beaucoup de coureurs souhaitaient être à l’avant, un groupe assez important s’est détaché au cours d’un début d’étape très remuant, fait de multiples accélérations (d’où près de 50km parcourus lors de la première heure). Le peloton n’a pas laissé faire, il a limité l’écart et a refusé de laisser partir des contre-attaques. Au sein de ce groupe de tête on trouvait 9 hommes : Tony Gallopin (TLB), Tony Martin (OPQS), Samuel Doumoulin (ALM), Marcus Burghart (BMC), Janier Acevedo (GRS), Rein Taaramae (COF), 2 Orica-GreenEdge (Simon Clarke, Matthew Heyman) et Lieuwe Westra (AST). Ce dernier devait permettre à l’équipe du maillot jaune de laisser à d’autres la charge de prendre en main la poursuite.

N’ayant pas de fracture au poignet contrairement à ce qu’il craignait après sa chute de la veille, Froome a pu prendre le départ en devant néanmoins porter une attelle. Sur les pavés, avec toutes ces vibrations dans le guidon, il allait forcément déguster. A condition d’arriver jusqu’aux pavés où on s’attendait à beaucoup de casse. Etrangement – ou pas – ces cubes de pierre n’ont pas causé énormément de dégâts, du moins ils ont causé peu de chutes, celles-ci ont essentiellement eu lieu sur les routes normales. Froome n’a ainsi pas attendu les pavés pour subir une tuile. Il est tombé – cette fois sur son flanc droit – au bout d’une grosse trentaine de kilomètres et a eu du mal à repartir à cause d’un problème mécanique. Manque de chance, maladresse, concentration insuffisante ou conséquences de sa blessure ? Les chutes à répétition traduisent souvent des problèmes plus profonds que de la malchance.

L’échappée a été décimée à cause des conditions de courses : Martin et Acevedo sont tombés, Dumoulin a dû changer de vélo puis a crevé un peu plus tard, Burghardt s’est relevé, peut-être victime d’une fringale, plus probablement en raison des consignes arrivées dans l’oreillette… Résultat des courses, on a retrouvé en tête un groupe de 5 poursuivi par un duo Martin-Dumoulin. Ces derniers ont réussi à recoller pour poursuivre l’aventure à 7. Le peloton, alors mené par Astana, a enfin laissé un peu de champ aux fuyards dont l’avance n’avait jamais dépassé 1’40, elle a doublé, puis Cannondale a pris les choses en main. Parlons de première manifestation de "l’effet Westra".

Ça tombait de partout, Kittel et Démare ont vu le bitume de très près, il semble que Tejay Van Garderen (BMC) aussi, mais surtout, on a revu Froome à terre. Cette fois, il n’est pas reparti. Il n’aura même pas atteint le premier secteur pavé ! L’échappée y est entrée juste après l’annonce de cet abandon. Pour éviter les problèmes, l’équipe de Contador menait le peloton qui comptait alors 2 minutes de retard sur les 7 hommes de tête.

Je n’ai pas du tout fait attention au sprint intermédiaire car la course commençait déjà à être très confuse. On s’y perdait, ça commençait déjà à péter de partout, on se serait cru dans les tranchées. Pas celle d’Arenberg (où l’étape ne passait pas… elle aurait provoqué un carnage). Sagan a profité de la situation pour prendre les points qui restaient sans avoir vraiment à lutter, c’est tout ce qu’on retiendra de ce sprint intermédiaire.

A l’avant, Taaramae a été le premier lâché, mais à vrai dire l’important n’était pas là, il se situait à quelques centaines de mètres : Alejandro Valverde (MOV) et Tejay Van Garderen étaient déjà distancé quand les attaques sur les pavées ont opéré la sélection attendue parmi les leaders. Pierre Rolland (EUC) et Alberto Contador étaient en galère, pas du tout à l’aise… contrairement à Vincenzo Nibali (AST), étonnamment à l’aise. L’Italien adore la pluie, vient du VTT, mais n’a pas du tout d’expérience sur les pavés, tout juste y a-t-il reconnu l’étape et reçu quelques conseils basiques de spécialistes des pavés. En principe un Sep Vanmarcke (BEL) devait le larguer, en réalité pas du tout, non seulement Nibali a pu suivre, mais mieux, il se sentait suffisamment bien sur le vélo pour faire rouler ses équipiers afin de profiter des difficultés rencontrées par ses concurrents au classement général. Les Garmin ont donné un coup de main car Andrew Talansky était là. Du coup les hommes de Contador ont dû l’attendre pour tenter de l’aider à limiter la casse. Il restait encore 45 bornes à parcourir… Outch !

Le groupe Nibali comptait peu de membres, il s’est encore réduit car certains ont oublié de tourner, ils ont fini dans l’herbe peu après le début du 3e secteur pavé. C’est le cas de Jurgen Van den Broeck (TLB), auteur d’un magnifique soleil[2], mais aussi de Talansky. Sep Vanmarke et Lars Boom en ont profité pour partir ensemble. Les 2 Belkin ont encore compliqué la situation, leur accélération et ces chutes ont provoqué de nouvelles cassures. Résultat, on n’y comprenait plus rien, il y en avait partout, on ne savait plus du tout qui était où. Bien sûr, ça a continué à tomber après les pavés, notamment un équipier de Nibali qui se trouvait juste devant lui (il a évité le gadin de très peu). Une hécatombe.

Devant mon écran, j’avais mal à la tête. On voyait un gars dans un groupe, 30 secondes plus tard on nous l’annonçait ou on le retrouvait dans un autre, les écarts semblaient être pris au sablier ou peut-être même au cadran solaire tant leur précision laissait à désirer. On y a vu un peu plus clair après quelques nouvelles péripéties : Dumoulin est tombé dans un rond-point, il s’est comme évaporé, Westra s’est relevé pour attendre puis a fait le travail pour le groupe Nibali, ce qui a eu pour conséquence finale un regroupement presque général des différentes grappes de coureurs parties devant le maillot jaune. En effet, le reste de l’échappée et les Belkin ont été repris par le groupe Nibali, décidé à creuser l’écart sur celui de Contador et Valverde. Encore "l’effet Westra" ! On s’est donc retrouvé avec 16 hommes à l’avant dont 3 porteurs de maillots distinctifs du Tour : avec ses pois, Cyril Lemoine (COF) accompagnait Sagan (vert) et Nibali (jaune), lui-même soutenu par Lieuwe Westra et Jakob Fuglsang. OPQS avait 4 représentants (Michal Kwiatkowski, Matteo Trentin, Mark Renshaw et Tony Martin), OGE en avait 3 (Jens Keukeleire en plus de Hayman et Clarke), Belkin les 2 déjà cités. Gallopin était seul, Fabian Cancellara (TFR) aussi, mais en général sur ce genre de parcours le Suisse vaut 3 hommes.

A quelques centaines de mètres, on trouvait le groupe Contador-Valverde qui, pour schématiser, était le peloton. Du moins, on l’a longtemps cru. En réalité, au moins un autre groupe était intercalé, celui comprenant plusieurs Français dont Jean-Christophe Péraud et Romain Bardet (ALM), mais aussi Talansky et a priori Van den Broeck.

A l’avant, OPQS et OGE ont roulé avec Astana dans l’espoir de profiter de leur surnombre (la formation belge espérait aussi propulser Kwiatkowski vers les sommets du classement général). A l’arrière les Tinkoff, les Movistar et les BMC ont fait leur possible pour limiter l’écart à défaut de le réduire.

Un nouveau secteur pavé a offert une nouvelle opportunité pour attaquer, un quatuor (Boom, Cancellara, Sagan et Fuglsang) s’est détaché, il a vite été repris par une partie du groupe emmené par les Astana encore présents. Nibali a lui-même pris quelques relais. D’autres ont été éliminés à la pédale ou à la loterie (les crevaisons de Gallopin et Vanmarcke expliquent leur disparition, Gallopin est alors redevenu un simple équipier, il a dû attendre Van den Broeck).

Tout semblait à peu près stabilisé, on trouvait 3 ou 4 strates :
1. Westra envoyait du lourd pour emmener son leader,
2. Van den Broeck avec Gallopin et d’autres lâchés de l’ancien groupe de tête,
3. plusieurs Garmin faisaient le travail en tête du groupe intercalé auquel Bardet et Péraud appartenaient toujours,
4. les Tinkoff, BMC et même Movistar bossaient respectivement pour Contador, Van Garderen, Valverde, et pas mal d’autres leaders, dont Richie Porte, le plan B de Sky, et Thibaut Pinot (FDJ), néophyte sur ce terrain.

Concernant l’existence d’un groupe Lotto (le 2e des 4), il s’agit d’une déduction, je n’ai aucune certitude. Ses membres étaient forcément quelque part, après analyse des éléments en ma possession je pense qu’ils se trouvaient à cet endroit.

Une crevaison a fait passer Péraud du 2e au 3e groupe, puis en entrant sur un secteur pavé Geraint Thomas (Sky) a accéléré, Porte étant bien calé dans sa roue. En l’espace de quelques kilomètres le duo est parvenu à intégrer le 2e groupe. Néanmoins l’alliance de circonstances à l’arrière semblait annoncer une jonction très probable, voire inéluctable, les 3 Garmin plus Thomas allaient avoir du mal à maintenir l’écart compris entre 20 et 30 secondes.

Bien sûr, pour tous les concurrents retardés, quelle que soit leur position dans la course, espérer se rapprocher de Nibali relevait de l’utopie. Au prix d’un effort monstrueux, Westra a carrément réussi à provoquer une cassure en partant avec ses patrons. Le 3e "effet Westra". Qui pouvait sérieusement imaginer voir un trio Astana détaché en tête à 12 ou 13km de l’arrivée ? Seul Boom a réagi. Piéger Sagan et Cancellara sur ce mini Paris-Roubaix, il fallait le faire ! Une fois la fusée Nibali lancée, le propulseur Westra s’est détaché pour retomber dans l’atmosphère et finir avec les grands battus (Sagan, Cancellara, Keukeleire, Kwiatkowski et Lemoine, celui-ci ayant ensuite été à son tour éliminé par une crevaison sur les derniers pavés).

Il restait une petite dizaine de bornes, tout le monde avait intérêt à rouler, Boom a collaboré en visant la victoire d’étape, les Astana jouaient le général. Le Néerlandais a profité de l’ultime secteur pavé pour se tailler, seul. Personne n’a été en mesure de l’inquiéter, il a remporté la course. En bon spécialiste du cyclocross, Boom espérait ce genre de conditions dantesques, il aime la boue. D’ailleurs, parmi les non-spécialistes de classiques flandriennes, la plupart de ceux qui ont réussi leur journée viennent du VTT ou pratiquent le cyclocross l’hiver. Ils savent y faire quand ça secoue et quand ça glisse.

Le rappeler me paraît important, le Néerlandais a obtenu une belle victoire… d’étape. Même prestigieux, ce succès est incomparable avec un triomphe lors de Paris-Roubaix, épreuve nettement plus longue et difficile à laquelle participent les meilleurs coureurs de classiques. En y réfléchissant on s’en rend compte, il vaut une des victoires de Kittel au sprint, pas plus. Elle aura surtout de la valeur dans son pays car La dernière victoire néerlandaise sur le Tour de France datait de… 2005 ! Les victoires de coureurs dopés de la Rabobank depuis cette date ont caché cette statistique. Ceux qui scoraient étaient les étrangers de l’équipe.

Partout hors des Pays-Bas, tout l’intérêt de ces pavés résidait en réalité dans ses conséquences concernant la lutte entre les leaders. Qui allait le mieux s’en sortir ? Qui allait se faire éliminer prématurément ou au contraire prendre un avantage ? De cette journée on retiendra sans doute plus le coup de maître réussi par Nibali, surtout s’il lui permet de remporter le Tour. "Le Requin de Messine" a profité de l’énorme travail de ses équipiers qui ont fait en sorte de tout le temps le placer devant, il a pu éviter les chutes. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles Westra a amplement mérité son titre de combatif du jour. Il a été l’homme clé de l’étape. Le cyclisme sur route est un sport individuel pratiqué en équipe, parfois il se mue en véritable sport d’équipe, on s’en rend compte lors de journées comme celle-ci.

Concernant les autres leaders, la situation a évolué au cours des 10 derniers kilomètres. Une partie du groupe Contador – environ une dizaine de coureurs – a rejoint celui longtemps intercalé, puis sur la fin Thomas et Porte ont tenté une dernière attaque pour reprendre quelques secondes à la plupart des concurrents pour le général. Talansky a essayé de faire de même sans grande réussite, il a seulement gratté 6 secondes. Le butin est maigre, mais pour un homme seul la tâche était compliquée.

Dans l’ordre, si on regarde qui était censé pouvoir candidater pour être dans le top 10 au général à la fin du Tour, voici le classement à l’arrivée de l’étape : Fuglsang et Nibali à 19 secondes du vainqueur, Kwiatkowski 7e à 1’07, Van den Broeck avec Gallopin à 2’02, Porte 20e à 2’11, Talansky 22e à 2’22, puis à 2’18 le groupe comprenant Pinot, Rui Costa (LAM), Valverde, Bardet (les 4 arrivés à la suite de la 24 à la 27e places), sans oublier Van Garderen, un peu plus loin Mollema, 34e à 2’44, Contador finissant seulement 37e à 2’54. L’Espagnol a pris un bel éclat, tout comme Péraud, qui en bon vététiste réussissait une très bonne étape mais a payé très cher de la poisse. Plusieurs crevaisons lui ont fait perdre beaucoup de temps, il a décroché de groupe en groupe pour finir à 3’46 avec Leopold König, leader de NetApp. D’autres ont dit adieu à leurs espoirs – en avaient-ils réellement ? – de jouer les premiers rôles autrement qu’en tentant de remporter des étapes, voire de porter le maillot à pois : 4’16 pour Mathias Frank (IAM) et Pierre Rolland… 8’10 pour Fränk Schleck (TFR) et Brice Feillu (BSE).

Relevons aussi la 10e place de Lemoine, premier Français au général. Encore une fois, une crevaison lui a coûté un top 5 ou 6, il aurait pu finir 2e du groupe réglé par Sagan pour se gaver de points, le maillot vert ne devrait pas lui échapper sauf abandon ou série de galères improbables. Il est capable de passer des côtes et des cols pour aller sprinter là où les autres ne passeront pas.

Au général, tout est chamboulé. Nibali est premier devant Fuglsang à 2 secondes, Sagan est 3e à 44 secondes, Kwiatkowski suit 6 secondes derrière. Pour trouver les autres leaders on descend encore un peu dans le classement, Van den Broeck est 6e à 1’45 (comme Gallopin, premier Français), Porte à 1’54 (il est tombé pendant l’étape, on ne sait pas trop quand, ça ne semble pas grave), Talansky, Valverde, Bardet, Van Garderen et Rui Costa sont tous à 2’11, Pinot est 15e à 2’25. Ça reste très serré si tout ce petit monde joue la… 2e place (en principe Fuglsang jouera les équipiers, pas le général). Respectivement à 2’37 et 2’39, Mollema et Contador sont encore dans le coup mathématiquement mais s’ils rêvent de jaune, autant se rabattre sur l’apéro pour y avoir droit, Contador était vraiment à la rue lors de cette étape. A partir de Péraud, 24e à 3’29, le Tour est probablement déjà perdu, le top 5 très compromis, le top 10 encore à portée mais il faudra carburer en montagne. Quant à Rolland, déjà à 5’18, je le verrais bien perdre 5 minutes supplémentaires de façon volontaire. Pour viser une victoire d’étape et les pois, ne représenter aucun danger au général est préférable, ça permet de partir de loin sans affoler le peloton. B. Feillu et F. Schleck étant à plus de 9 minutes, je les verrais bien partir dans des coups dès les Vosges.

Bien que courte en distance et en temps (vent favorable+seulement 152 bornes+scénario ayant obligé tout le monde à être à bloc en permanence, d’où une moyenne horaire élevée), cette étape aura sans aucun doute laissé beaucoup de traces, au classement, bien sûr, mais surtout dans les jambes et plus généralement le corps de ceux qui ont chuté.

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A suivre lors des prochaines étapes : le départ vers l’Est et les souvenirs de la boucherie de 14-18.

Notes

[1] Dont la particularité est de s’appeler différemment selon les sources : Ion Izagirre, Jon Izagirre, Ion Izaguirre ou encore Jon Izaguirre… sans parler du second nom de famille, Inzausti ou Insausti.

[2] Ou alors peut-être s’agissait-il de Lars Bak, toujours est-il que le Belge est réellement tombé.