Dans les Vosges, le Tour a pris un tournant décisif car en plus d’enfin offrir un terrain de jeu propice à une course mouvementée, on a assisté à des retournements de tendance, à des événements aux répercussions énormes et disons-le, à une véritable révolution. Une nouvelle tête couronnée est tombée, les anciens vainqueurs sont tous éliminés[1] de la course au titre. Par conséquent le Tour n’a jamais semblé aussi ouvert. Comme les Français ont enfin de la réussite et la jeunesse tricolore se révèle aux yeux du public en confirmant tout ce que les spécialistes pensaient d’elle, on se prend à rêver…

Non-partant : Mathias Frank (IAM), qui a fini l’étape de la veille malgré une fracture au fémur. En outre Bart De Clercq (BMC) a abandonné en début d’étape.

Comme souvent sur un tracé de ce genre (plus de 130 kilomètres relativement plats puis une concentration de difficultés à la fin), tout le monde semblait vouloir être à l’avant. On a donc assisté à énormément d’attaques et de contre-attaques favorisée par du vent soufflant la plupart du temps de dos. Les nombreuses accélérations ont même provoqué des cassures. Sylvain Chavanel (IAM), particulièrement actif, est finalement parvenu à s’échapper avec Niki Terpstra (OPQS). Un trio est parvenu à se joindre à eux : Blel Kadri (ALM), Simon Yates (OCE) et Adrien Petit (COF).

Pour une fois, le peloton a laissé les échappés prendre une avance très conséquente, plus de 10 minutes, presque 11. Chavanel, le mieux classé au général, était à plus de 26 minutes, il ne représentait donc aucun danger. Pendant cette phase, on cherchait la bagarre car elle était inexistante entre les hommes de tête mais aussi entre ces derniers et le peloton. Elle a eu lieu au sprint intermédiaire entre les spécialistes de cet exercice. Bryan Coquard (EUC) a encore vaincu ses rivaux même si ça ne servait à rien. Battre Marcel Kittel (GIA) et Peter Sagan (CAN) ne peut pas faire de mal. Peu après, il s’est mis à pleuvoir à torrent sur la route du Tour.

Les équipiers des leaders ont accéléré à environ 40 bornes de l’arrivée. La pluie posait problème. En plus d’Astana, Katusha (pour Joaquim Rodriguez) et Belkin (pour Bauke Mollema) ont très rapidement fait décroitre l’avance du quintette avant le début de la première des 3 difficultés placées en fin d’étape, le Col de la Croix des Moinats (2e catégorie). Pour avoir une chance, les hommes de tête avaient intérêt à se bouger, d’autant que les Tinkoff d’Alberto Contador et les Garmin d’Andrew Talansky sont montés en tête de peloton pour en mettre une couche supplémentaire.

En l’espace de quelques kilomètres le groupe de 5 s’est transformé en 5 hommes seuls. En effet, Chavanel a fort logiquement choisi de repartir seul, Kadri a réagi, pas les autres, il a eu beaucoup de mal à le rejoindre. Placé au classement des grimpeurs, il avait un double objectif lors de cette journée. Yates a tenté de revenir sur le duo mais à vrai dire le plus gros danger semblait se trouver en tête de peloton où l’équipe Tinkoff menait un train très rapide. Décidé à aller chercher les points pour le maillot à pois, Kadri a alors lâché Chavanel qui semblait pourtant plus fort. Tous les coureurs participants à l’échappée ont dû poursuivre en solo. Kadri a réussi un joli numéro, il a maintenu son avance sur le peloton (plus de 4’30) et a augmenté sa marge sur ses anciens compagnons.

Au sommet Kadri avait déjà près d’une minute d’avance sur Chavanel, le maillot à pois était déjà à coup sûr sur ses épaules. La plus grande surprise de cette montée est la contre-performance de Michal Kwiatkowski (OPQS), le maillot blanc, vu par certains comme un gros outsider : il a craqué après moins de 5km de montée (aidé par ses coéquipiers, le jeune Polonais a fait la descente à fond pour retrouver sa place dans le peloton mais la cause était entendue le concernant). Joaquim Rodriguez, pas en forme ces dernier temps, avait lâché l’affaire beaucoup plus tôt.

En tête, le coureur d’AG2R devait gérer son effort, il fallait éviter les pièges (route détrempée, par moments avec la pluie en bonus, énormément de public) sans se mettre trop dans le rouge car il lui restait une descente et une dernière montée après avoir pris les points du Col de la Grosse Pierre (2e catégorie). C’est dans cette ascension très escarpée (des portions à 13%) que Tony Gallopin (TLB) a craqué. Pierre Rolland (EUC) a aussi eu du mal, il a lâché juste avant le sommet tout comme Jakob Fuglsang (AST).

Une grande partie de la descente était dans le brouillard, la pluie y tombait de façon très violente. Une belle galère ! Kadri a été très intelligent, il a évité de prendre trop de risques, contrairement à Talansky, encore tombé – ça devient une habitude – et qui a eu du mal à repartir à cause d’un problème mécanique. Le puncheur du Sud-ouest a continué à engranger au fil des kilomètres : 5 points à chacune des premières difficultés puis les 2 derniers points de la montée vers La Mauselaine (3e catégorie), soit 12 unités supplémentaires au classement de la montagne (17 au total), donc le maillot à pois, et pour agrémenter le tout, le trophée – plus prime et dossard rouge – du plus combatif de l’étape. Le plus important était encore de pouvoir franchir la ligne d'arrivée avant les autres, il l’a fait en conservant 2’17 d’avance sur son premier poursuivant.

Toujours à fond en tête de peloton, les Tinkoff ont encore fait exploser quelques coureurs, notamment Fränk Schleck (TFR) et Jurgen Van den Broeck (TLB). Cette sélection a incité d’autres équipes à apporter du renfort à la formation dirigée par l’homme le plus clean de l’histoire du Tour, Bjarne Riis, ceci… jusqu’à l’accélération de Contador à la flamme rouge. Vincenzo Niballi (AST) est parti avec lui, Alejandro Valverde (MOV) a craqué.

Chavanel a alors été repris, Richie Porte (SKY) a essayé de revenir sur le duo des favoris, Thibaut Pinot (FDJ) et Romain Bardet (ALM) étaient quelques mètres plus loin. Pinot a pu s’accrocher à Jean-Christophe Péraud (ALM) pour limiter la casse. Tout à la fin, Contador a attaqué Nibali pour lui reprendre 3 misérables secondes, Porte a fini intercalé entre le maillot jaune et le duo Pinot-Péraud (le jeune a sprinté pour doubler l’ancien), Valverde a terminé juste après, devançant Tejay Van Garderen (BMC) de rien du tout. Bardet a franchi la ligne en 9e position, concédant 31 secondes à l’homme dopé par son boucher (^^). Si on prend les écarts par rapport à ce dernier, ça donne :
Contador (0), Nibali (+3"), Porte (+7"), Pinot (+11"), Péraud (+11"), Valverde (+19"), Van Garderen (+23"), Bardet (+31"), Mollema (+38").
Rui Costa (LAM) et Mikel Nieve (SKY) ont pris 44 secondes, Brice Feillu (BSE) 1’17, Van den Broeck et Rolland 1’20, Daniel Navarro (COF) 1’27, Laurens Ten Dam (BEL) a terminé avec Schleck à 1’34, 5 secondes avant Kwiatkowski, Gallopin était juste derrière, contrairement à Talansky, largué à 2’20 du "Condor" qui ne mange pas que de la charogne, ou encore Leopold König (TNE), qui a concédé près de 3 minutes sur une ascension de 3e catégorie… Ça pique ! Pour être largués si loin, il fallait être lâché au moins depuis le 2e col.

Le plus cocasse est l’explication donnée par Contador pour expliquer son attaque : il n’était pas sûr d’avoir été devancé, il pensait que tous les échappés avaient été repris.

Cette étape a commencé le nettoyage au classement général, Fuglsang a conservé sa 2e place mais parmi les 24 premiers on ne trouvait déjà presque plus que des concurrents ayant déjà fini au moins une fois dans le top 15 ou même top 10 d’un grand Tour (20/24[2]).

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Avec enfin une première victoire d’étape, une forte présence dans le top 10 à l’arrivée (5 sur 10), 3 AG2R dans les 9 premiers (synonyme de victoire par équipe sur la journée), plus un maillot à pois et un dossard rouge, les efforts des coureurs français ont enfin été récompensés. De quoi lancer parfaitement le week-end de la fête nationale.

  • Etape 9 : Gérardmer-Mulhouse (170km).

Compte tenu de son parcours jalonné de 6 difficultés répertoriées pour le prix du meilleur grimpeur (3 de 3e catégorie, 2 de 2e et 1 de 1ère), il était à peu près certain que cette étape allait être remportée par un membre de la grande échappée du jour. Elle débutait directement par un col de 2e catégorie, le Col de la Schlucht, où Thomas Voeckler (EUC) a basculé en tête devant Nicolas Edet (COF), Tom Dumoulin (GIA) et Joaquim Rodriguez. Ils faisaient partie d’un groupe important (17 hommes) comptant aussi des garçons comme Jan Bakelants (OPQS), Arthur Vichot (FDJ), Amaël Moinard (BMC), Alessandro De Marchi (CAN), Cyril Gautier (EUC), Tony Gallopin, ou encore Brice Feillu.

Quand la gestion s’est opérée, De Marchi est reparti, il a été rejoint par Tony Martin (OPQS). De nouveaux contre-attaquants ont tenté de s'inviter à la fête. Ils étaient très nombreux, 27, représentant 17 formations différentes. Presque un petit peloton. Il restait énormément de chemin à faire, dont beaucoup de montée, et 43 bornes après la dernière ascension répertoriée. A l’arrière, Blel Kadri était déjà en galère… Dans le cyclisme actuel, les efforts de la veille se paient souvent, il y a quelques années les coureurs étaient au taquet jour après jour sans faiblir. Ceci vaut à tous les étages. Dès le début de l’étape certains ont pris un éclat, un gruppetto s’est formé dans l’ascension du premier col, on y trouvait notamment Démare (FDJ), Renshaw (OPQS) et Kittel.

Revenons à l’avant. Europcar était en force dans ce gros groupe (Rolland, Gautier, Pichot, Quéméneur et Réza), on y trouvait aussi 6 duos représentant Cofidis (Edet, Navarro), Belkin (Kruijswijk, Boom), AG2R (Chérel, Montaguti), Bretagne-Séché (B. Feillu, Bideau), BMC (Moinard, Van Avermaet) et Katusha (Rodriguez, Spilak). Il faut y ajouter les hommes seuls : Tony Gallopin (TLB), José Joaquin Rojas (MOV), Rafael Valls (LAM), Sylvain Chavanel (IAM), Tiago Machado (TNE), Fabian Cancellara (TFR), Matthieu Ladagnous (FDJ), Sergio Paulinho (TCS), Christian Meier (OGE) et Kristijan Koren (CAN).

Fort logiquement le groupe a explosé dans la montée, la seconde partie a essayé de recoller dans la descente. Rodriguez était piégé dans cette 2e partie. Quand les 2 groupes de poursuite ont de nouveau formé une seule entité, ça n’avançait plus, du coup les Europcar ont pris la barre pour relancer l’allure et tenter d’aller chercher les 2 hommes de tête. La victoire d’étape était encore à leur portée.

Pendant ce temps, emmené par les Astana, le peloton continuait à contrôler, un train était imposé pour limiter la casse, on trouvait à l’avant trop de coureurs potentiellement dangereux pour rouler tranquillement. Pas question de laisser un quart d’heure d’avance aux échappés.

De Marchi a pris les 2 points du Col de Wettstein (3e catégorie) puis à la Côte des Cinq Châteaux (3e catégorie). Il visait clairement le maillot à pois et n’avait du tout envie de permettre le retour des concurrents présents dans le peloton de poursuivants. D’ailleurs la marge du duo s’est un peu accrue dans cette montée pour atteindre la minute. L’entente et la motivation des 2 hommes rendaient le duo plus efficace que les chasseurs aux intérêts divergents. Le peloton maillot jaune commençait quant à lui à lâcher un peu de lest, il a basculé 3’45 après le coureur italien.

Dans la Côte de Gueberschwihr (2e catégorie), Bideau est venu aider les Europcar qui continuaient à concéder des secondes au duo de tête. De Marchi y a encore pris le maximum de points, portant son total à 9. Rodriguez a fini par contrer pour lui aussi aller chercher les points restant en jeu. Edet aussi car la 4e place octroie un point dans ce classement des grimpeurs.

Tony Martin a continué à envoyer du pâté dans la descente, c’était impressionnant ! Grâce à la moto allemande, le duo a sans cesse augmenté son avance. Il n’amusait pas le terrain ! Pourtant pas en promenade, le groupe de chasse était incapable de tenir le même rythme. Plusieurs de ses membres ont même lâché prise (Réza, Chavanel, Boom).

A ce moment de la course je me demandais quelle était la volonté de l’équipe Astana. La stratégie la plus pertinente était sans aucun doute d’abandonner volontairement le maillot jaune à Gallopin (11e à 3’27) afin de se décharger pendant quelques jours des inconvénients dus à sa détention (temps perdu au protocole, travail en tête du peloton pour le défendre, etc.). Même avec 5 minutes d’avance le jeune Français pouvait difficilement représenter un début de concurrent pour Nibali, à peu près sûr de le récupérer à court ou moyen terme. Pendant cette période les Lotto allaient peut-être même aider Astana à réguler la course, permettant aux équipiers de l’Italien ne s’économiser un peu.

L’écart a augmenté jusqu’à dépasser les 6 minutes (retard par rapport au duo de tête) puis a été stabilisé un long moment. Gallopin est finalement devenu maillot jaune virtuel mais ce maillot ne tenait qu’à un fil en raison de la perte de temps continue du groupe de poursuivants. A vouloir tous laisser les Europcar faire le travail seul, les membres du "peloton de chasse" ont tous gâché leurs chances de remporter l’étape.

Sans surprise Martin est passé en tête au sprint intermédiaire, il était logique qu’un partage des récompenses s’opère au sein du duo. Mais tout a une fin. La bonne entente italo-allemande a volé en éclats. Pas en raison de l’intervention des alliés et d’une guerre avec les Russes. Ça s’est fait naturellement. A 59km de l’arrivée, dans les premières pentes du Markstein (1ère catégorie), Martin a largué De Marchi. Il faut dire que le groupe commençait alors sérieusement à réduire l’écart sous l’impulsion de Perrig Quéméneur en mesure d’accélérer le rythme en remplaçant Alexandre Pichot dans le rôle de locomotive (celui-ci a mis le clignotant après avoir fait son travail). Comme le grand, le petit peloton a perdu du monde par l’arrière. La pluie s’est alors mise à arroser le Tour.

Tony Martin a véritablement réussi un énorme numéro. Une fois seul, il a augmenté son avance par rapport à tout le monde ! Pour le reprendre la seule solution était de s’y mettre en nombre. Pendant presque toute la journée les Europcar ont roulé sans être aidés, les autres équipes qui disposaient d’au moins 2 membres au sein du groupe devaient bosser, faute de quoi elles jouaient perdantes en se croyant plus malignes. Tant pis pour elles, elles peuvent s'en mordre les doigts.

Navarro s’est décidé à accélérer… sans poursuivre son effort. Quelques concurrents ont finalement pris des initiatives, Moinard a secoué le cocotier et fait exploser le groupe, mais il était déjà bien tard. Etrangement, les hommes encore capables d’aller assez vite dans la montée ont commencé à mieux s’entendre. Sans surprise, Rodriguez a sprinté au sommet pour passer 3e devant Edet, mais de toute façon Tony Martin était déjà pratiquement certain de s’adjuger le maillot à pois (grâce au 2 points à prendre au Grand Ballon, classé en 3e catégorie). Pour ce qui est du maillot jaune, tout allait désormais dépendre de l’attitude des Astana dans la descente puis sur le plat jusqu’à l’arrivée car Gallopin, toujours membre de ce gros groupe, comptait près de 2 minutes de marge au classement général virtuel par rapport à Nibali quand les 2 pelotons ont passé le Markstein.

La pluie ne tombait plus dans l’ascension du Grand Ballon, De Marchi était pratiquement à sec (^^), le groupe l’a avalé. Au moment où il était à portée de fusil sans être encore rejoint, Rodriguez a placé une petite attaque pour aller le doubler afin de prendre le point encore à distribuer au classement des grimpeurs. L’Espagnol ne pouvait dévoiler plus clairement son ambition sur ce Tour. Certains au sein de ce groupe ont décidé de faire la descente à fond, notamment Moinard… Mais Martin aussi. Or la moto allemande est au moins aussi à l’aise en descente que sur le plat.

De façon surprenante, Pinot a placé une accélération en tête du peloton… Je pense qu’il a voulu être seul devant pour faire la descente sans prendre trop de risques et surtout en évitant les chutes. Il est originaire de ce coin de la France, connait les routes, c’était plutôt malin.

Désireux de maximiser l’écart entre lui et le peloton, Gallopin a dû faire une bonne partie du travail par lui-même. Heureusement Moinard, Feillu et quelques autres ont collaboré, jouant les équipiers de circonstances. Mais plus les Europcar, lassés d’avoir dû bosser seuls pendant si longtemps. Comme ça n’allait pas assez vite, Gallopin s'est lancé seul dans la descente en donnant tout. Chérel est parvenu à le rejoindre, pas vraiment à l’aider. Du coup le gros groupe de poursuivants a repris le duo. Cette fois, ça roulait très bien. Enfin ! S’entendre 70 kilomètres avant aurait été beaucoup plus profitable à tout le monde. Les coureurs intéressés par le général (Rolland, Machado, Feillu) avaient tout intérêt à rouler avec le futur porteur du maillot jaune. Les Europcar n’ont pas fait semblant. Cancellara a dû donner 1 ou 2 relais, une aide à peine symbolique (il apprécie beaucoup Gallopin qui était son garde du corps avant son transfert chez Lotto, ça ne lui aurait rien coûté de donner quelques coups de pédale supplémentaires).

Martin a fini en savourant son coup triple : victoire d’étape, maillot à pois et prix du combatif du jour. Le même triplé que Kadri la veille. (Déjà le 5e succès allemand en 9 étapes.)

2’45 plus tard, Cancellara a pris la 2e place en réglant Van Avermaet au sprint. Finalement, Astana – donc le peloton – a concédé exactement 5’01 à ces hommes intercalés. L’idée était bien de lâcher le maillot, pas de se mettre en danger pour la suite du Tour, le rythme n’était donc pas celui de cyclotouristes. Dommage. 10 minutes, ça aurait pu être sympa. Cet écart était toutefois suffisant pour assurer au "petit" Gallopin de porter le maillot jaune pour la première fois de sa carrière. Le 14 juillet qui plus est. Le garçon est veinard, sa fiancé l’attendait juste derrière la ligne. Il a donc eu droit à une galoche – une galoche pour Gallopin – de Marion Rousse, championne de France il y a 2 ans, consultante pour Eurosport, hôtesse du prix de la combativité pendant les 3 semaines de l’épreuve, magnifique toute l’année (elle est sur la bannière actuelle du blog). Ça a fait de belles images pour la télé et de belles photos pour les journaux !

Et voici le résumé… sans Jean-René Godart ! (C’était son jour de repos.)

Au classement général, le nouveau leader possédait 1’34 d’avance sur Nibali, Machado est remonté à la 3e place (à 2’40), Rolland à la 8e (à 4’07, soit 1 seconde devant Contador). Hormis sur la fin, le 4e du dernier Giro n’a pas utilisé beaucoup plus d’énergie que pour rester bien placé au sein du peloton. Il s’est calé dans les roues pendant une très grande partie de l’étape.

Pour finir il faut signaler l’abandon d’Egoitz Garcia (COF), largué depuis le début de l’étape. Démare a quant à lui réussi à finir dans les délais au sein du gruppetto, il a donc gagné son 14 juillet sur le Tour avec le maillot de champion de France.

Pour le 14 juillet, les organisateurs ont réservé un parcours avec 62 points à prendre au classement du meilleur grimpeur répartis sur 7 difficultés répertoriées. Sans surprise, le début d’étape a été très mouvement, on a immédiatement vu des garçons comme Thomas Voeckler se lancer à l’attaque. Beaucoup ont tenté leur chance. 6 hommes sont partis avec lui : Amaël Moinard, déjà à l’attaque la veille, Giovanni Visconti (MOV), Markel Irizar (TFR), Arnaud Gérard (BSE), Christophe Riblon (ALM), mais aussi Lieuwe Westra, coéquipier de Vincenzo Nibali chez Astana.

Les Katusha de Joaquim Rodriguez n’étaient pas du tout d’accord pour laisser partir cette échappée, ils ont essayé de relancer l’allure, ont repris une contre-attaque, puis les Lotto ont semble-t-il essayé de calmer tout le monde, sans grand succès.

Jan Barta (TNE), Sagan et Rodriguez ont alors tenté de rejoindre les 7 hommes présents à l’avant. Difficile de revenir sur le plat à 3 contre 7. Mais en montée, avec un Rodriguez très motivé pour obtenir le maillot à pois, la jonction était inévitable. Sagan voulait seulement avoir l’opportunité de passer en tête au sprint intermédiaire après la descente de cette première ascension, le Col du Firstplan (2e catégorie).

Les Lotto ont un temps mené le train en tête de peloton – pour une fois, André Greipel était l’équipier de Tony Gallpin et non l’inverse – mais il s’agissait juste de réduire l’allure pour inciter les autres équipes à faire le travail. Une fois le retard stabilisé à 4’30, d’autres ont pris le relais, en particulier les IAM, dont un élément, Jérôme Pineau, est longtemps resté en chasse-patate. La marge des échappés a rapidement fondu.

Bizarrement, si le peloton était arrosé par une pluie torrentielle, les hommes de tête avançaient sur une route presque sèche…. Sauf au sommet où d’un coup, c’était la douche ! Une énorme douche ! Voeckler a sprinté, il a pris les 5 points, pourtant la ligne était 5 ou 6m plus loin qu’il ne paraissait et l’Espagnol a failli le doubler in extremis. Le Français a essayé de fuir seul dans la descente sous des trombes d’eau, Sagan l’a rejoint puis doublé. Le probable lauréat du maillot vert est un grand malade. Que de risques pris dans l’unique but de passer en solitaire sous la banderole du sprint intermédiaire ! Le groupe s’est ensuite reformé avec les retardataires.

Mené par des Cofidis, le peloton a basculé moins de 3 minutes après la tête de la course. Une contre-attaque s’est formée dans la descente avec Tony Martin et Michal Kwiatkowski (OPQS), Reto Hollenstein et Marcel Wyss (IAM), plus Rein Taaramae (COF). Le peloton s’est quant à lui scindé en 2 mais la première partie a attendu la seconde. Traduction, ça n’allait pas très vite. On ne peut dire de même concernant le quintette lancé en chasse-patate. Au lendemain de son énorme numéro, Martin a encore réussi à produire un effort impressionnant, cette fois pour rapprocher son jeune leader de l’échappée.

Le groupe détaché depuis déjà un long moment a logiquement explosé sur les pentes du Petit Ballon (1ère catégorie). Sagan, Gérard et Barta ont lâché prise alors que Westra et Voekler partaient en duo. Moinard puis Rodriguez ont pu recoller. Soit l’Espagnol a amorti l’accélération, soit il commençait à coincer. Idem pour Visconti, lui aussi revenu après avoir été distancé. Le groupe de chasse a aussi perdu un élément, Hollenstein n’a pu soutenir le train imposé par Martin. Dans le peloton, personne ne prenait ses responsabilités, les Lotto ont alors dû se remettre à la barre. Greipel en tête du peloton dans un col… On comprend aisément le nouvel accroissement des écarts. A l’arrière, on galérait déjà bien. Edward King (CAN), largué très vite, a abandonné dans cette ascension, peut-être même avant. Le champion de France, Arnaud Démare, s’est retrouvé pratiquement seul assez loin derrière le peloton. Une belle galère pour un 14 juillet.

Etonnamment, on a vu Riblon et même Barta rejoindre leurs ex-ex-compagnons d’échappée. Toujours emmené par Martin, le quatuor a repris Sagan et Irizar, ce qui promettait un regroupement général peu après le sommet. Rodriguez a attaqué de suffisamment loin pour surprendre Voeckler – pas assez attentif, il aurait dû être au marquage au lieu de rouler en tête – et faire cette fois le plein de points. L’Espagnol est du coup passé premier du classement provisoire devant le Français et… Martin, bientôt capable de se mêler à la lutte pour les points.

Le peloton a basculé au sommet avec un retard suffisant pour faire de Kwiatkowski le maillot jaune virtuel (environ 4’30 après Rodriguez). Voeckler a encore fait la descente à fond, espérant sans doute retarder la jonction et éventuellement lâcher Rodriguez (il ne fallait pas y compter). Cette descente sur route mouillée était piégeuse, Machado l’a appris à ses dépens, il y a chuté, on a cru à son abandon au lendemain d’une étape au terme de laquelle il était remonté à la 3e place au général, finalement il a repris la route après plus de 10 minutes de soins.

Comme prévu, le regroupement s’est opéré dans le Col du Platzerwaesel (1ère catégorie). La physionomie de la course était claire : 13 hommes à l’avant avec 3 des 4 maillots distinctifs et le peloton à 4’30. Cet écart a augmenté de 30 secondes d’un coup suite à la chute de Contador, méchamment amoché au niveau du genou droit. Le médecin a mis un peu de temps à le soigner, le peloton a ralenti pour l’attendre… mais entre l’intervention du docteur, le changement de chaussure et de vélo (je n’ai pas vu d’image claire, on a dit son vélo explosé par l’impact), il a pris 4 minutes de retard. Le peloton ne pouvait plus attendre, tant pis pour Contador. Le leader de Tinkoff est tombé juste avant le début de la montée, tout en bas de la descente, la route n’était pas large, ça devait aller vite… BOUM ! Selon les témoins de cet accident non filmée, il aurait lâché son guidon en passant dans ce qui serait un nid de poule. Ceux qui le suivaient ont eu de la chance de l’éviter. Son mécano l’a aidé à gagner 30 secondes, puis un train de 3 puis 4 coéquipiers a tenté de l’aider. Démare s’est mis dans les roues tant qu’il a pu, donc pas bien longtemps. Mais avec Astana désormais en tête de peloton – chose nécessaire pour revenir sur Kwiatkowski, véritable menace au général – les espoirs de retour étaient réduits.

Martin étant tout seul à faire le travail dans le groupe de tête, l’écart s’est de nouveau réduit, mais pas tant que ça. Ce garçon est une machine. Rodriguez a une nouvelle fois attaqué de loin pour prendre les points devant Voeckler, incapable de suivre le rythme d’un véritable grimpeur (34pts pour Rodriguez, 29 pour Voeckler). Le Français l’avait compris, sprinter avec l’Espagnol n’était pas une stratégie pertinente, il a donc sagement laissé faire. La tête du peloton a basculé avec 4 grosses minutes de retard sur Kwiatkowski. Gallopin avait déjà du mal à s’accrocher. Contador, entouré de 4 équipiers, est passé encore 3 bonnes minutes plus tard. On l’a compris ensuite, sa cause était perdue. L’Espagnol s’est souvent accroché à la voiture, pourtant il ne parvenait pas à doubler les attardés, l’abandon était inéluctable. Il a dit adieu à ses partenaires avant de mettre pied à terre et de monter dans la voiture. Contador s’est arrêté au cours de la descente, une descente particulièrement dangereuse en raison de la pluie et d’un épais brouillard.

Et pendant ce temps, à l’avant, Tony Martin emmenait toujours le groupe de 10. Il a même réussi à faire augmenter l’avance de l’échappée ! Hallucinant. Rodriguez et Voeckler ont seulement accéléré pour passer dans cet ordre – sans réelle baston – au Col d’Oderen (2e catégorie). Conduit par les Astana aidés par un Lotto, le peloton comptait 4’30 de retard, il a véritablement embrayé dans la vallée pour enfin réduire l’écart. Les hommes de Nibali l’ont mis en file indienne en effectuant un clm par équipe, toujours avec un Lotto pour donner un coup de main.

Seul, Martin ne pouvait plus rivaliser. L’écart diminuant fortement pour passer sous les 3 minutes, d’autres équipes ont eu des idées, notamment les Movistar d’Alejandro Valverde. A 3 équipes pour chasser les échappés, le sort de ces derniers ne faisait plus guère de doute. Il restait un peu moins de 40 bornes et surtout 3 ascensions.

Sans surprise Rodriguez et Voeckler sont encore passés dans cet ordre au Col des Croix (3e catégorie). La marge était désormais de 2’45. Dans le Col des Chevrières (1ère catégorie) l’affaire s’annonçait très compliquée pour les hommes de tête, d’autant que les leaders se mettaient en place pour lancer les offensives et/ou répondre à celles des autres. Sky et Movistar étaient devant, Gallopin s’est replacé, les Europcar et AG2R étaient en 2e ligne, les Astana en 3e. Martin s’est ENFIN garé sur le côté pour laisser Kwiatkowski partir avec Voeckler, Rodriguez, Visconti, Moinard, plus Riblon, rapidement décroché à son tour. Le Polonais, l’Espagnol et l’Italien ont accéléré dans les pentes les plus terribles, lâchant les Français. Kwiatkowski et Rodriguez étaient les plus forts, ils ont largué le 3e homme.

Mené par Cancellara puis par les Astana, le peloton continuait à se faire plus menaçant en grattant des secondes. Beaucoup de coureurs souffraient en essayant de s’accrocher tant bien que mal. Dans les pentes à 18%, Gallopin a craqué, tout comme Talansky ou encore Rolland. Ils essayaient de résister, c’était trop dur.

Rodriguez s’est bientôt trouvé seul en tête, Kwiatkoski ne pouvait plus le suivre. Mais ses espoirs de gagner l’étape avaient disparu, le groupe des leaders naviguait désormais à moins de 2 minutes. Le Polonais a explosé en vol, il s’est fait doubler par Visconti puis rejoindre par Moinard. Dans la descente, il y a eu regroupement à 4. Le maillot blanc ayant compris qu’il était limite dans la montée, il a tout donné dans la descente.

Alors qu’il figurait en tête de peloton, Michele Scarponi (AST) a fait un magnifique tout droit dans un virage de la descente, il est allé heurter une botte de paille et s’est retrouvé à voler au-dessus de son vélo. Des spectateurs avaient en la mauvaise idée de se mettre là, dans le virage, face à la route… Alors leçon n°1 : toujours se mettre dans les montées, jamais dans les descentes car les coureurs passent beaucoup plus vite, on les voit seulement un instant. Leçon n°2 : si vous vous mettez dans une descente, il faut se mettre dans les virages qui nécessitent de freiner très fort, mais surtout pas à l’extérieur des virages, toujours à l’intérieur, et suffisamment loin de la route pour éviter tout accrochage ou impact.

Le duo Kwiatkowski-Rodriguez est arrivé au pied de la Planche des Belles Filles avec une avance d’environ 1’30 sur le peloton. Les anciens membres de l’échappée ont été avalés les uns après les autres, il en restait seulement 5 et bientôt 3 à aller chercher. Comme d'habitude Rodriguez a attaqué pour tenter d’aller chercher la victoire d’étape en solitaire. En attaquant suffisamment tôt, des membres du groupe Nibali pouvaient évidemment lui contester ce succès. Navarro a été le premier à se lancer, un coup d’épée dans l’eau.

A 3 bornes de l’arrivée Rodriguez semblait bien dans le dur, il possédait moins d’une minute de marge par rapport au groupe des favoris. Nibali a choisi ce moment pour poser une mine. Kwiatkowski s’est fait enrhumer. Pinot et Bardet ont été parmi les rares à pouvoir répondre. Porte a essayé de partir, Péraud est allé le chercher pour accélérer à son tour, il y en avait partout ! Du grand spectacle ! Nibali a creusé un écart sans pour autant donner l’impression de réellement voler au-dessus de la route. Le petit groupe formé de Porte, Van Garderen et des 3 Français n’était pas si loin. Valverde a pu les rejoindre. Les autres leaders ont tous craqué.

Nibali est passé à côté de Rodriguez sans l’attendre, l’Espagnol a essayé de rester dans la roue. A la flamme rouge, ils étaient ensemble et ont discuté, mais le "Requin de Messine" n’avait pas envie de laisser la victoire, il en a remis une couche pour gagner en solitaire. Et qui est arrivé 2e ? Pinot ! A seulement 15 secondes. Péraud a franchi la ligne en 4e position juste derrière Valverde (le duo à 20" du vainqueur), Bardet a fini 5e (à 22") avec Van Garderen. Porte a lâché 3 secondes supplémentaires.

Hormis Rolland – il a payé ses efforts de la veille et la fatigue accumulée lors du Giro – relégué à 4’24, ce qui a annulé la bonne opération effectuée 24 heures auparavant, et Talansky, pas remis de ses chutes (il a pris 10 minutes), les autres leaders attendus au général ont tous plus ou moins limité la casse en terminant dans le top 24 de l’étape, soit entre 50" et 2’13 perdues par rapport à Nibali. Kwiatkowski aurait peut-être pu conserver son maillot blanc en évitant de se cramer dans cette échappée (le 24e, c’est lui). Bardet en a profité pour prendre le maillot blanc et couronner une très belle étape des Français : 3 dans les 5 premiers, un maillot blanc, du temps repris au général sur presque tout le monde et la victoire d’AG2R au classement par équipes. La formation de Vincent Lavenu a même pris la tête au général.

Bien sûr, elle aurait pu être encore plus belle si Gallopin avait pu résister et conserver son maillot jaune. Il a fait de son mieux mais a fini l’étape à la 33e place, 4’46 après le vainqueur (peu après Brice Feillu), ce qui l’a relégué en 5e position au général à 3’12. Le profil de l’étape et les conditions météorologiques étaient nettement trop favorables à Nibali pour permettre au Français de garder ses couleurs. Kadri a aussi perdu son maillot, c’était tout aussi prévisible, tout comme la prise de pouvoir de Rodriguez qui aura pris un paquet de points au classement de la montagne (51 à l’issue de l’étape). "Purito" a fini au ralenti après le grimpeur.

Et les autres prix du jour ? Tony Martin a remporté le prix du combatif du jour (le 2nd de suite), le prix SNCF de la meilleure locomotive et le prix Suzuki de celui qui fait passer son vélo pour une moto.

J’ai raté l’abandon de Mathew Heyman (OGE), tout comme l’arrivée de Machado… hors-délai avec un coéquipier, Adreas Schillinger, détaché pour l’aider. Ils ont fini à 43 minutes, plus de 10 minutes après l’arrière du gruppetto ! Le jury a pris en compte le temps perdu pour se soigner avant de repartir et la combativité du garçon pour décider de repêcher le duo. Dans une règle il y a la lettre et l’esprit.

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Les Français sont 4e, 5e, 6e et 8e… presque à mi-Tour de France[3], tous classé dans un mouchoir de poche (entre 3’01 et 3’45 de retard sur Nibali), mais tout près de Porte et Valverde. Je sens que je vais adorer ce Tour 2014 !

Notes

[1] Retraités, suspendus, non-sélectionnés ou blessés suite à une ou des chutes donc contraints à l’abandon.

[2] Les 4 autres étant Costa, Gallopin, Thomas et Machado.

[3] 10 étapes sur 21, la dernière est plus une parade.