Non-partant : Fabian Cancellara.

Après la journée de repos, les organisateurs ont prévu une étape de transition pour baroudeurs ou sprinteurs capables de passer les difficultés. Les côtes étaient nombreuses mais les seules répertoriées s’enchaînaient en fin d’étape quelques kilomètres avant l’arrivée. Forcément, certains coureurs avaient coché cette journée. Un quatuor a d’abord tenté sa chance, on y trouvait notamment Jérémy Roy (FDJ) et Jérôme Pineau (IAM). Le peloton a vite repris ce groupe. Sylvain Chavanel (IAM) puis Peter Sagan ont tenté le coup, là aussi sans succès. Finalement, un trio formé de Cyril Lemoine (COF), Anthony Delaplace (BSE) et Martin Elmiger (IAM) a reçu un bon de sortie. L’avance des 3 hommes a dépassé les 6’30 puis a décru quand les Orica-GreenEdge ont décidé de faire cause commune avec les Cannondale pour défendre les intérêts de leurs leaders, ceux-ci ayant le profil pour triompher dans un final de ce genre.

Lemoine a fait en sorte de remporter le sprint intermédiaire car il n’y a pas de petit profit. On a ensuite assisté à une petite baston entre les 5 concurrents classés entre la 2e et la 6e place au classement du maillot vert, Sagan a laissé faire. Compte tenu de son avance très conséquente, pourquoi se fatiguer à sprinter pour quelques points quand on ambitionne de remporter l’étape ? André Greipel (TLB) a réglé Marcel Kittel (GIA) et Alexander Kristoff (KAT).

A l’arrière, Andrew Talansky (GRS) a été vite largué, il aurait dû abandonner mais a insisté pour continuer malgré les douleurs au dos dues à ses 2 chutes violentes des jours précédents. Ses chances de finir seul dans les délais semblaient à peu près nulles. Même son équipe n’y croyait pas, elle s’est mise à rouler à fond pour réduire le retard du peloton par rapport aux échappés. Ce train très rapide mené dans la Côte de Rogna (3e catégorie) a donné lieu à un premier écrémage, de nombreux coureurs ont lâché prise pour former le gruppetto. Sans surprise, le vainqueur du Critérium du Dauphiné a mis pied à terre. Il s’est assis sur une rambarde de sécurité en attendant de monter dans une voiture de directeurs sportif pour rentrer directement à l’hôtel… Pourtant il est reparti. WTF ?!?

Delaplace aussi a cédé dans cette ascension, il a été lâché par ses compères de l’échappée (puis par le peloton). Il ne restait plus qu’un duo en tête. Jan Bakelants (OPQS) a attaqué quand la marge de ces 2 hommes s’est réduite à une grosse minute, il est parti avec Tom-Jelte Slagter (GRS). Elmiger a ensuite laissé Lemoine derrière lui. D’autres ont aussi eu l’idée de contre-attaquer, Nicolas Roche (TCS) est le seul à avoir réussi son coup. Un quatuor éphémère s’est formé, Roche et Bakelants étaient les plus forts, ils ont laissé Elminger et Slagter en chemin.

Astana était obligé d’assurer la régulation en tête de peloton en espérant sans doute que les circonstances de course incitent une autre formation à faire le travail à sa place. Les Europcar ont pris une première initiative avec Perrig Quéméneur et Pierre Rolland. Sans grand succès. Fort logiquement, les équipes qui avaient déjà annoncé la couleur plus tôt ont alors remis le couvert. Orica-GreenEdge et Cannondale n’avaient aucune raison de laisser faire.

Difficile, la Côte de Choux (3e catégorie) n’a pas permis aux poursuivants de rejoindre le champion de Suisse, toujours isolé à l’avant. Certains ont essayé de s’en servir pour fausser compagnie au peloton. Cyril Gautier (EUC) et Jesus Herrada (MOV) y sont parvenu, néanmoins un regroupement général semblait inéluctable, les écarts étaient trop réduits. Le quintette formé dans la Côte de Désertin (4e catégorie) ne pouvait sérieusement espérer l’emporter. Simon Gerrans (OGE) et Sagan était trop motivés, leurs équipes allaient forcément continuer à imposer leurs volontés au reste du peloton.

Roche a bien tenté de relancer dans la Côte d’Echallon (3e catégorie), c’était peine perdue. Elmiger a craqué, Gautier a tenté de fuir seul. Il n’y avait rien à espérer. Néanmoins l’Irlandais a ensuite essayé à son tour de fausser compagnie à ses partenaires. Il lui restait suffisamment de jus pour reprendre un peu de marge. Les autres ont été repris. A noter que Michele Scarponi (AST) est encore tombé, cette fois dans la montée.

En principe la descente était favorable à un homme seul. En pratique, avec près de 20 bornes à faire après le sommet, avec encore plusieurs sprinteurs dans le peloton et Tony Martin (OPQS) en tête de celui-ci (sans doute pour Matteo Trentin), Roche a vite été repris. Au passage, j’aimerais comprendre comment il a pu recevoir le prix du combatif du jour ! A croire que les membres du jury sont restés à l’apéro jusqu’à 16h45… Ils ont dû louper la chevauchée d’Elmiger. Bref. L’improbable Allemand a tellement envoyé dans la descente qu’il a fait exploser le peloton, un groupe d’une dizaine de concurrents – dont Nibali – s’est détaché. Trop de monde était piégé pour éviter le regroupement, néanmoins quelques-uns auront connu une belle frayeur.

A 14km de l’arrivée, Tony Gallopin (LTB) a profité d’une portion ascendante cachée au milieu de la descente pour tenter de s’échapper seul. Joli démarrage, c’était bien tenté, son but étant de prendre un peu de marge pour finir la descente à fond sans emmener personne dans sa roue. Sagan s’est mis en 2e position du peloton derrière son lieutenant afin de ramener le jeune Français dans le rang. Ces accélérations ont provoqué de nouvelles cassures – Rui Costa (LAM) a plusieurs fois été piégé – et ont désorganisé le peloton. Dans cette descente très rapide mais néanmoins technique, Sagan a dû lui-même faire le travail pour revenir sur Gallopin. Au prix d’un gros effort, Michal Kwiatkowski (OPQS), Michael Rogers (TCS) et Sagan ont rejoint le Français qui fort logiquement s’est mis dans les roues pour récupérer quelques instants. Derrière, la chasse ne s’organisait pas réellement, du coup le Polonais a relancé. Très intelligemment, Gallopin a attendu le bon moment pour placer un contre, personne n’a voulu se dépouiller pour les autres, et surtout pas pour Sagan.

Au moment où le Francilien a agi il restait 2,5km, le moment était idéal pour faire all in. Etant assez rapide au sprint mais moins que Sagan, étant assez bon contre-la-montre, 2 options se présentaient à lui, il a choisi la plus intelligente en misant sur la psychologie. C'était très prévisible, le Slovaque a répondu à la première accélération, il ne pouvait le faire à chaque fois car il se serait cramé. A un moment il allait forcément se lasser de faire l’effort pour recoller et demander aux autres de rouler avec lui… sans obtenir la moindre aide. Le premier à attaquer n'avait pratiquement aucune chance de réussir, contrairement au(x) suivant(s). L’idée était donc de patienter en attendant qu'un autre se lance, puis de laisser le chien de garde (Sagan) s'épuiser à lui courir après et à le neutraliser, et, pile à cet instant, de placer une attaque suffisamment franche pour se détacher et creuser en quelques secondes un écart à même de dissuader Sagan de s'occuper de son cas. Son contre a eu l’effet escompté, il a provoqué cette bascule psychologique. Le Slovaque s'est résigné, découragé ou dégoûté en prenant conscience que, seul contre tous, ayant un gigantesque panneau lumineux accroché au-dessus du casque, celui de favori, il était condamné à l'échec. En somme il a ressenti un ras-le-bol, ne pas réagir à l'attaque de Gallopin devenait une espèce de vengeance envers les 2 adversaires piégés avec lui... même s'il s'agissait d'une vengeance suicidaire. En quelques sorte, il leur disait «vous ne voulez pas que je gagne, tant pis pour vous, vous ne gagnerez pas non plus, vous aussi vous l’aurez profond dans le fi*n

Pour le jeune Français, restait à tenir seul jusqu’à la ligne d’arrivée. La longue ligne droite y menant n’était pas du tout favorable mais comme dans le trio personne ne voulait se sacrifier pour les autres… il a pu résister au peloton. C’était très juste au point d’être classé dans le même temps que son dauphin et tout le peloton, il ne fallait pas 20m de plus ! Tactiquement, il a été fantastique. Et Sagan, qui aura encore fait bosser son équipe toute la journée, s’est de nouveau fait piéger. Il n’a même pas disputé le sprint (9e). 8e top 10 en 11 étapes… sans gagner. L’homme vert est un drôle de phénomène !

Le sprint du peloton a été réglé par John Degenkolb (GIA) devant Trentin, mais honnêtement, on s’en fout. Gerrans, qui a aussi fait bosser les siens en espérant remporter l’étape, a fini 5e. 35 coureurs ont franchi la ligne ensemble (plus 5 légèrement décrochés). Brice Feillu (BSE) et Rui Costa sont les seuls parmi les 25 premiers au classement général à avoir concédé du temps (1’36), c’est anecdotique (le Portugais est tout de même sorti du top 10). Andrew Talansky était déjà 26e, il a pris cher à cause de ses chutes et a franchi la ligne 32’05 après Gallopin, 12’ après l’avant-dernier de l’étape, c’est-à-dire avec la voiture-balai au c*l. Mais dans les délais.

(J'espère que vous appréciez les résumés - approximatifs - de Jean-René Godart. :sifflotte: )

Gallopin nous a sorti une étape admirable à tous points de vue. Il avait reconnu l’étape un jour où il s’entraînait dans la région en famille, ce qui explique pourquoi il savait parfaitement où attaquer en surprenant tout le monde. Restait à faire le nécessaire – et à avoir un peu de chance – pour être en position de mettre son plan en application. Après son début de Tour énorme, il a encore été très performant dans une étape accidentée. C’est une constante sur les parcours difficiles : 5e à Sheffield (une étape avec plein de petits grimpeurs), top 7 ou 8 minimum manqué à Arenberg à cause d’une crevaison (et du coup 18e), 3e à Nancy (là aussi il y avait des difficultés en fin de parcours), et encore pas mal du tout à Mulhouse où il a pris le maillot jaune au terme de l’échappée. Surtout, il a parfaitement su profiter de la journée de repos après un 14 juillet terrible. En jaune, il a tout donné jusqu’au sommet de la Planche-des-Belles-Filles, sous la pluie en plus. On appelle ça un Tour de France réussi !

Non-partant : Andrew Talansky.

Etonnant d’avoir mis 2 jours de suite la même étape ! Le parcours était sensiblement identique à celui de la veille, à quelques petites différences près : les difficultés répertoriées étaient un peu plus réparties et celles placées entre 30 et 20km de l’arrivée étaient un peu moins difficiles. Par conséquent les sprinteurs avaient plus de chances de pouvoir disputer la victoire d’étape. A condition de ne pas laisser faire l’inévitable échappée du jour.

Andrew Talansky, lui, n’avait pas du tout envie de refaire le même genre d’étape, surtout pas avec la grosse chaleur attendue toute la journée. Il n’a pas repris le départ au lendemain de son effort solitaire désespéré pour rentrer dans les délais. Sur le Tour de France, les coureurs repoussent souvent leurs limites pour ne pas abandonner. A un moment, il faut être raisonnable et savoir dire stop.

Après quelques tentatives, l’échappée du jour s’est formée au bout d’une dizaine de kilomètres. 5 hommes : Grégory Rast (TFR), Simon Clarke (OGE), David de la Cruz (TNE), Florian Vachon (BSE) et Sebastian Langeveld (GRS).

Vachon est passé en tête au sprint intermédiaire (qui n’a pas été disputé), il a ensuite dû y avoir une petite bataille en tête de peloton car Marcel Kittel est passé devant Bryan Coquard (EUC). Toujours est-il que l’équipe des sprinteurs allemands a mis le moteur en marche pour jouer la carte Degenkolb, encouragée à cela par la performance de ce dernier à Oyonnax où il a réglé le peloton. Giant a donc mis ses hommes à la barre pour contrôler l’écart (entre 3’30 et 4’). Une bonne nouvelle pour Astana.

De la Cruz, qui avait l’énorme total de… 2 points au classement du meilleur grimpeur, est allé en prendre un 3e au Col de Brouilly (4e catégorie). Idem à la Côte du Saule-d’Oingt (3e catégorie). Peu de temps après, alors qu’il ne se passait rien de notable… BOUM ! Il s’est démonté dans un virage, épaule explosée. Il a emmené Langeveld dans sa chute. Le champion des Pays-Bas a pu repartir, l’impact n’était pas trop violent le concernant. Les hommes de tête devaient-il attendre ? Avec encore plus de 90 bornes à parcourir et une avance en train de s’accroître (plus de 5’30), mieux valait en effet l’attendre. Aidé par sa voiture – mais on ne dira rien – il a pu rejoindre le trio qui avait temporisé. Fatalement, ils ont perdu une bonne partie de leur marge dans cette affaire. Sans parler de la perte de leur rythme de croisière.

Europcar a décidé de se mettre à la barre à un peu moins de 80 bornes de l’arrivée car l’arrivée pouvait convenir à Bryan Coquard. La possibilité de revenir sur le quatuor pour tenter une échappée dans une des 2 dernières difficultés n’était pas à écarter.

Dans le Col des Brosses (3e catégorie), Vachon n’a pu suivre. De toute façon, avec seulement 2 grosses minutes d’avance, l’échappée n’avait aucune chance de jouer la gagne. Clarke et Langeveld ont encore accéléré, Rast a lâché à son tour. Le nouveau duo a maintenu son avance autour des 2’10 pendant un très long moment.

Le peloton ne revenait pas assez vite, c’est pourquoi Europcar a lancé le plan B dans la montée vers la Côte de Grammond (4e catégorie) : Perrig Quéméneur et Cyril Gautier ont attaqué dans l’espoir de revenir sur le duo de tête et/ou d’obliger les autres équipes de sprinteurs à se bouger à leur tour. L’équipe Giant a été obligée d’accélérer, ce qui a fait exploser… Marcel Kittel. Mark Renshaw (OPQS) est aussi passé par la fenêtre.

Plus frais, Clarke a profité d’un moment où Langeveld buvait pour attaquer. Seul à 25 bornes de l’arrivée avec en plus du vent, la fatigue des 150 bornes d’échappée et beaucoup d’adversaires en chasse, l’Australien était en sursis. Il a été repris avant le sommet par les 2 Europcar. Le peloton était à environ 50 secondes à 20 bornes de l’arrivée. Les Giant ont alors arrêté de rouler pour pousser les autres à le faire. Il s’agissait d’un coup de bluff. Astana a dû se remettre à la barre, ça risquait fort de ne pas suffire, Giant a donc dû reprendre en charge la poursuite.

Le train très rapide a fait quelques dégâts, Tony Gallopin – malade – n’a pu rester dans le peloton. Devant, il fallait relancer, Gautier a tenté de s’élancer seul dans la descente, Clarke n’a pas laissé faire. Quéméneur, cuit, a tout donné avant de mettre la flèche sous la banderole des 10km. Gautier a essayé de continuer à fond (toujours avec Clarke dans la roue), c’était peine perdue, d’autant qu’un Lotto s’est joint aux Giant pour mener la poursuite. Faute d’aide, Gautier s’est relevé. Lui aussi y est allé au bluff, il a essayé d’en remettre une en jouant sur l’effet de surprise, Clarke est parvenu à sauter dans la roue, Gautier a donc réellement réellement coupé son effort à 5 gros kilomètres de la ligne. Malgré cette attitude en fin de course, Clarke a été élu combatif du jour.

Cannondale a fait le travail assez tard… au bon moment en somme. Et c’est alors que Sep Vanmarcke (BEL), Sylvain Chavanel mais surtout André Greipel – très énervé contre le Français – sont tombés. Du coup, si la plupart des sprinteurs étaient encore présents, il manquait tout de même 3 importants : Renshaw, Kittel et donc Greipel.

Omega Pharma-Quick Step a fait un gros travail pour Trentin… Un gros mais mauvais travail car les membres de la formation belge ont lancé le sprint de trop loin. Arnaud Démare (FDJ) s’est fait encore enfermer au plus mauvais moment, il n’a donc pu réagir à temps à l’accélération impressionnante d’Alexander Kristoff. Le Norvégien a parfaitement profité du travail d’OPQS… Une victoire de coucou[1] ! Sagan a encore été battu… 2e à nouveau ! On ne compte même plus ses places d’honneur, c’est indécent. Démare a fini 3e. Trentin, qui avait fini 6e, a été déclassé pour avoir tassé Degenkolb.

Coquard a terminé 7e, du coup certains ont cru bon de critiquer la tactique d’Europcar. Je ne suis absolument pas d’accord. J’ai trouvé leur stratégie très intelligente, ils ont pris une initiative tout en ayant un plan de rechange en cas d’échec. L’offensive à 2 dans les dernières difficultés du jour était le seul type d’attaque susceptible de fonctionner sur une étape comme celle-ci, elle a mis à contribution 2 éléments incapables d’aider Coquard en cas de sprint tout en faisant bosser les équipes décidés à provoquer une arrivée massive. L’échec sur les 2 tableaux ne signifie pas que la stratégie était mauvaise, rappelons tout de même que sur le Tour de France les équipes motivées et les cadors sont nombreux, on peut aussi donner du crédit à l’homme le plus fort du jour. Rappelons aussi des réalités : il n’y a qu’un vainqueur par étape, la plupart des équipes qui font le maximum pour la remporter – toutes ne tentent pas leur chance – sont déçues après le franchissement de la ligne, et celles qui n’essaient rien l’emportent rarement, à moins de posséder un garçon capable de s’en sortir en costaud en étant resté caché toute la journée. En l’occurrence Giant, Cannondale ou encore OPQS ont mis leurs œufs dans le même panier… mais ont fait le voyage pour rien car Katusha a dégainé son flingueur pile au bon moment. Kristoff a dominé en combinant malice et puissance.

Gallopin a perdu sa place dans le top 10 du général en lâchant totalement l’affaire. Il a rétrogradé en 20e position, ce qui a bien sûr fait gagner une place à beaucoup de coureurs. Le héros de la première moitié de Tour est redevenu un "simple" équipier.

General_TdF_2014_apres_12_etapes.jpg

Et maintenant… les Alpes !

Note

[1] L’oiseau qui pique le nid des autres oiseaux.