De cette journée, retiendra-t-on le titre de Benjamin Compaoré au triple saut ? Malheureusement, non. Pourtant sa performance mériterait d’être particulièrement mise en exergue en insistant sur l’obstination de l’ancien champion du monde junior (en 2006) à poursuivre son rêve malgré des années de galère dues à de multiples problèmes physiques.

De cette journée, retiendra-t-on les résultats des finales féminines du saut à la perche et du lancer du javelot ? Hors de République Tchèque, de Serbie et de Grèce, j’en doute fortement.

Bien sûr, en Russie les 3 titres obtenus par les athlètes nationaux auront marqué QUELQUES esprits (dans ce pays la passion est telle pour ce sport… que les tribunes du Stade Luzhniki étaient clairsemées l’an dernier lors des Championnats du monde).

De cette journée, on retiendra essentiellement une décision qui tue la joie au profit de la triche. Le jury d’appel de la fédération européenne[1] qui récompense le manque de sportivité et d’honnêteté pour sanctionner de façon totalement disproportionnée et par conséquent inique une erreur de comportement qui n’a gêné qu’une seule entité : le sponsor de la compétition. Car oui, sachez-le, l’obligation de toujours porter son dossard de façon bien visible n’est absolument pas relative à la nécessité de pouvoir identifier les concurrents pendant la course mais la volonté du sponsor de s’afficher sur le ventre ou le torse de chaque concurrent sur toute image d’athlète prise dans le stade. On a privé d’un titre l’un des plus grands champions de l’histoire de l’athlétisme européen parce que pris dans l’euphorie de l’instant il n’a plus fait la promotion de SPAR… Bien sûr, pour tenter d’avancer une justification morale à cette sentence, on cherche à nous emmener sur le terrain du manque de respect envers ses adversaires, il aurait eu une attitude impardonnable en cherchant à les humilier par ce geste.

Oui, Mahiedine Mekhissi-Benabbad a humilié ses adversaires. Il l’a fait en courant son 3000m steeple beaucoup plus vite qu’eux. Cet Espagnol insignifiant qui même en chargeant la mule s’est pris 80 mètres dans la face a pu se sentir rabaissé. En réalité le Français ne l’a pas rabaissé car on ne peut rabaisser ce qui est déjà en-dessous de tout. Si enlever son maillot avant la ligne est un geste scandaleux devant impérativement donner lieu à disqualification, que dire de l’attitude d’un Ezekiel Kemboi qui a pour habitude de sprinter en diagonale vers le couloir 6 ou 7, de celle d’un Usain Bolt qui en 2008 a battu un record du monde du 200m en arrêtant de courir au bout de 70 mètres pour célébrer sa victoire, ou encore de nombreux sprinteurs habitués à faire tout un cinéma lors des séries aux JO et aux Mondiaux ? Personne n’a jamais pensé à leur adresser la moindre remontrance. Au contraire, ceux qui adoptent ce genre d’attitudes sont qualifiés de showmen.

Oui, mais MMB a enlevé son maillot, c’est différent, c’est un méchant vilain déviant, il a osé reproduire un classique du football, quel scandale ! D’ailleurs, même en football, on n’a pas le droit de célébrer un but en retirant son maillot. Et en foot on marque le but avant d’enlever son maillot alors qu’en l’occurrence MMB l’a fait à 100 mètres de l’arrivée, donc avant d’avoir gagné. Bon, ça, je l’ai lu et entendu un paquet de fois depuis quelques heures. Un petit rappel s’impose. Il y a encore quelques années, retirer son maillot était parfaitement toléré, c’est devenu interdit et synonyme de carton jaune automatique pour 2 raisons :
-beaucoup de joueurs le faisaient pour montrer un message écrit sur le t-shirt porté sous le maillot, ce qui commençait à poser des problèmes dus au contenu des messages (beaucoup de messages religieux ou politique, de soutien aux supporters indésirables, etc.);
-au début des années 2000 et en particulier au moment de la Coupe du monde 2002 la mode était aux maillots composés de 2 épaisseurs seulement en partie cousues d’une à l’autre, si bien qu’une fois retirés il fallait plusieurs minutes pour parvenir à les remettre. Retirer son maillot faisait donc perdre énormément de temps à tout le monde.
La FIFA a réagi. On est bien loin d’une histoire de manque de sportivité ou de répression d’une envie de chambrer ses adversaires. S’il avait voulu se moquer, il se serait arrêté juste avant la ligne et aurait attendu de les voir arriver pour la franchir à reculons en leur faisant coucou avec la main. Un peu comme quand un joueur décide d’entrer dans le but avec le ballon ou pire, fait une Paul-Georges Ntep. En fin de saison dernière l’attaquant du Stade Rennais a arrêté le ballon sur la ligne pour le pousser au fond de la tête, c’était à Reims.

Evidemment, je vais revenir sur ce sujet de façon approfondie car en réalité la décision définitive de disqualification n’est absolument pas motivée par un manque de fair-play, comportement offensant ou autre, elle s’appuie sur 2 articles du règlement des compétitions sans aucun rapport avec ce qui lui a été reproché dans un premier temps. Vous comprendrez à quel point ce déni de réalité du terrain est honteux. Mais reprenons le fil de la soirée dans l’ordre.

Les demi-finales du 400m haies féminin et les qualifications du javelot masculin m’intéressaient peu, je dois l’avouer. Ceci dit, le coup du javelot planté dans un plot indiquant la ligne des 75m… Drôle.

Pour moi, le programme débutait vraiment par les demi-finales du 800m féminin. Rénelle Lamote avait un coup à jouer dans la première (3e meilleur SB juste devant la détentrice du 4e, presque à égalité), la mission semblait plus difficile pour Justine Fedronic dans la seconde (4 filles avec un SB inférieur à 2’).

Lamote s’est rabattue en 2e position un peu à l’extérieur, elle a rapidement été doublée mais a pu se sortir du piège, il ne fallait surtout pas se faire enfermer. C’est aux 600m que ça a attaqué, la Française n’a alors pas pu suivre, ça allait trop vite. La couse s’est gagnée en 2’00"36, un temps dans l’absolu à sa portée. Sans doute a-t-elle épuisé trop d’énergie en bataillant pour son placement dans le premier tour, le lactique a dû monter plus violemment que prévu. Le stress aussi a dû jouer. Elle est restée collée à la piste. Cette première sélection va beaucoup l’aider pour la suite. A la fin de sa course elle était en pleurs, inconsolable après ce dernier tour de piste raté.

Passons à la seconde demi-finale. Tassée au moment où les filles se rabattaient, Fedronic a échoué à la corde en 4e position. Ce n’est pas allé très vite, les Britanniques ont attaqué à 300m de l’arrivée, la Française n’a pas pu soutenir leur rythme. La course, lente, n’a pas permis aux filles présentes d’être repêchées au temps. Les 3 premières sont arrivées détachées, la 4e a terminé en 2’01"24, les chances de passer au chrono étaient réelles en courant à son meilleur niveau (2’00"41).

Le manque d’expérience et le fait de courir 2 jours de suite dans un contexte nouveau ont certainement joué. Elles sont jeunes, il faut qu’elles se construisent. Peut-être notre deux fois All-American (finaliste des championnats NCAA) a-t-elle eu son pic de forme trop tôt dans la saison, je crois qu’elle a battu son record à Monaco mais elle a surtout beaucoup voyagé loin de chez elle depuis des mois. L’éloignement de son cadre habituel – sa famille et ses ami(e)s lui manquent, elle l’a exprimé sur les réseaux sociaux – a manifestement fini par jouer en accentuant la fatigue générée par sa série.

J’ai mis la vidéo parce que pour la première fois sur internet vous pouvez entendre Justine Fedronic parler en français.

Engagé dans la première demi-finale du 110m haies, Thomas Martinot-Lagarde est bien parti mais n’a pu tenir le rythme. William Sharman et Sergey Shubenkov ont lutté pour la première place, ils ont fait la même course, 13"16 (+0.4m/s) avec le même temps de réaction. Le Britannique a battu son record perso à cette occasion. Ils étaient 3 pour la 3e place, tout le monde s’est jeté sur la ligne, Lawrence Clarke a devancé Erik Balnuweit et TML, seulement 5e en 13"50, un chrono très en-dessous de son meilleur niveau, légèrement supérieur à son temps des qualifs.

Pascal Martinot-Lagarde et Dimitri Bascou étaient favoris de la seconde demi-finale. Toutefois, ils étaient entourés de garçons très expérimentés dont certains ont un excellent PB nettement inférieur à leur SB.

Les 2 Français ont fait un départ de folie… mais la fin de course de PML… MOUAAAAAH ! Il s’est fait plaisir ! Il a fait 100m en touchant légèrement beaucoup de haies puis a arrêté de courir après la dernière haie. Magique ! 13"17 (+0.4), peinard. A la vue son attitude lors des dernières foulées, j’avais envie de dire qu’il a "bolté des c*ls !" En regardant le ralenti et en écoutant l’interview après la course, mon opinion a changé. Ce qui pourrait passer pour du chambrage ou une clownerie était plus une expression de rage. Il rêvait de disputer la finale avec son frère. Voir avant la course que son ainé ne passerait pas l’a mis dans un état de rage qui en a fait une sorte de machine de guerre. D’où ce masque pendant toute la course, à aucun moment il n’a souri. En passant la dernière haie, ne pouvant plus ni être rattrapé, ni tomber, il a laissé s’exprimer cette rage avec des gestes que certains se plairont à critiquer violemment en l’accusant de tout et n’importe quoi.

Bascou a sauvé sa 3e place en 13"33, doublé seulement par Balazs Baji. TML n’est donc pas passé, il était loin du compte, le 4e, le 5e et le 6e de la seconde demi-finale ont tous couru en 13"39.

La première barre de la finale féminine du saut à la perche était posée à 4m35 du sol. C’est très haut pour un début de concours, peu de filles ont l’habitude de commencer si haut. D’ailleurs rare sont les concurrentes à être passée dès leur première tentative. Marion Lotout fait partie de ces filles. Après des qualifications très difficiles, elle aurait pu se reprendre pour réussir une belle finale, malheureusement rien n’est allé dans son sens. Victime d’une contracture avant le concours, elle s’est ensuite retourné le pouce, la journée s’est terminée par un zéro faute de parvenir à dompter les conditions (il y avait du vent). Des championnats à oublier.

Les tiers de finale du 200m féminin et les demi-finales du 200m masculin ont eu lieu dans la foulée, quelques heures après les séries, le lendemain des demi-finales et finales du 100m. Pour celles et ceux qui ont doublé, l’accumulation de fatigue pouvait jouer des tours, le but était de se qualifier tout en se préservant.

Myriam Soumaré a pris un super départ, a viré en tête à l’entrée de la ligne droite et a pensé à s’assurer la victoire avant de relâcher progressivement sur les 40 derniers mètres. 22"56 (+0.3m/s, SB) au terme d’un course propre, assez économique, c’est parfait. Et cette fois elle a battu Dina Asher-Smith, histoire de s’assurer un bon couloir en finale.

Dans le 2e tiers de finale Dafne Schippers a déroulé de façon extrêmement impressionnante, elle a mis une bran-bran à toutes les autres pour finir en 22"48 (-0.6) en se promenant… Sauf surprise, l’or et l’argent du 200m seront remis aux 2 mêmes que pour le 100m.

Mais la surprise pourrait venir de la jeune Jodie Williams, qui a couru en 22"90 (+0.3) en ayant fait la même impression… et en ayant encore plus relâché. En résumé, je mise sur ce podium : 1. Schippers, 2. Soumaré, 3. J. Williams. Une autre Williams s’est qualifiée, il y a 2 mois d’écart entre elles, elles ne sont donc pas les nouvelles sœurs Williams.

Pendant le podium du 100m haies avec Cindy Billaud, Antoinette Nana Djimou a lancé son poids à 14m35 (817pts), améliorant sa première marque à 14m13. Ceci faisait provisoirement d’elle la 3e du concours. Elle avait encore de la marge (PB à 14m84 en plein air, 15m41 en salle), il fallait lancer plus loin. Raté. Elle était très déçue de ne pas avoir pu reproduire ce qu’elle a fait à l’échauffement.

Heureusement, ses principales concurrentes ont lancé moins loin, notamment Nafissatou Thiam (14m29, 813pts) dont le record est à plus de 15m. Nadine Broersen a même fini avec un meilleur jet un mètre moins long que la marque de la Française (soit 66 unités de moins), une véritable contre-performance pour elle. Anastasiya Mokhnyuk a bien limité la casse en battant son record personnel (13m69, 773pts), Carolin Schäfer a dû se contenter d’un SB (13m37, 752), Lilli Schwarzkopf a pu s’en sortir honorablement grâce à un dernier essai à 14m44 (823pts) grâce auquel elle a pu gratter quelques points à tout le monde au lieu d’en perdre.

A l’issue de la 3e épreuve de l’heptathlon, la Belge occupait la première place (2982) devant la Néerlandaise (2962) et l’Ukrainienne (2888). Elles restaient à portée d’Antoinette (4e, 2862) et des 2 Allemandes (2861 pour celle qui a un nom de produits pour les cheveux, 2849 pour l’autre).

Revenons à la course avec les demi-finales du 200m masculin. On trouvait Christophe Lemaitre dans la première, Ben Bassaw dans la seconde.

Lemaitre a pris un départ moyen, la 2e partie du virage n’a pas été bonne, il a pris du retard, mais son placement et ses longues foulées lui ont suffi pour gagner en 20"26 (-0.4m/s) en contrôlant en fin de ligne droite. Il semble capable de passer sous les 20 secondes. A condition de bien récupérer. Le problème risque d’être l’enchaînement des séries, demi-finales et finales, il en sera à 6 courses en 4 jours.

Bassaw, en aveugle au couloir 8, avait la tâche très difficile, ses chances de passer à la place étaient maigres. Il a terminé 5e en 20"62 (10e temps général) dans une course nettement dominée par Adam Gemili qui s’est même permis de tourner la tête à droite et à gauche plusieurs fois au cours des 70 ou 80 derniers mètres pour terminer en 20"23 (-0.4) en essayant de montrer qu’il était en grande forme. N’ayant pas disputé le 100m, il est beaucoup plus frais, j’ai bien peur de le voir se parer d’or devant Lemaitre.

Entre les 2 demi-finales, Benjamin Compaoré a débuté sa finale du triple saut en tuant le concours : 17m46 (-0.1), record personnel battu d’1 cm, meilleure performance européenne de la saison. Easy. En revanche le premier saut de Yoann Rapinier a avorté.

Au 2e essai, avec une bonne planche, il a encore sauté très loin mais sa jambe droite trainait en arrière, il a perdu 20 bons centimètres, ce qui a tout de même donné une 2e marque à 17m18. Mieux que les perfs des 2 Russes, Lyukman Adams (17m09) et Aleksey Fyodorov (17m04). Rapinier a dû assurer pour être dans les 8 et avoir l’assurance de sauter 6 fois (16m84, -0.3).

Sentant sa course d’élan ratée, le leader a fait un tout droit au 3e essai. Il me semble avoir fait l’impasse au suivant. Manifestement intouchable, il pouvait se le permettre et se reposer pour tout mettre sur le suivant. On en était à un stade où les seuls sauts intéressants étaient ceux de Rapinier, on pouvait réellement espérer un doublé français. Son 4e triple bond était supérieur à 17m, seulement il a un peu mordu.

Les positions sont restées figées très longtemps. L’ultime tentative de Rapinier a failli lui permettre de renverser la situation. Il a presque réussi le saut espéré. La planche était bonne, il lui a manqué seulement 4 centimètres pour la médaille. 17m01 (-0.1)… Aucun des 2 Russes n’a pu améliorer sa performance au dernier essai. Le titre était assuré. Le compagnon de Christine Arron avec qui il a une petite fille, les 2 étaient présentes – c’était la page people – a décroché le premier titre européen en plein air dans toute l’histoire du triple saut français. Il l’a fait devant tout son clan, Teddy Tamgo compris. La récompense est belle après tant de saisons gâchées par des blessures. Depuis son titre chez les juniors il n’a pu disputer que très peu de compétitions internationales majeures (5e aux ChE de Barcelone, 8e aux ChM de Daegu l’année suivante, 6e des ChM en salle et des JO en 2012) en étant presque à chaque fois victime de douleurs récurrentes (au talon en 2010) et les blessures aux mauvais moments (au quadriceps à 2 mois des JO, il a dû se faire opérer de la cheville en septembre dernier). Gagner au Stade de France en juillet dernier a dû lui faire beaucoup de bien. Cette victoire en Diamond League devant tous les cadors du moment lui a surement apporté la confiance nécessaire pour enfin atteindre un des grands objectifs de sa carrière.



Supplément : j’ajoute une seconde vidéo, le retour sur sa victoire, la fête et l’interview avec Christine Arron et leur fille.



Ce dénouement heureux a eu lieu quelques minutes après un autre dénouement encore plus heureux, le doublé français sur 3000m steeple.

Mahiedine Mekhissi ne pouvait pas ne pas conserver pour la 2e fois le titre de champion d’Europe du 3000m steeple. Sûr de lui, il a confirmé sa participation au 1500m dont les séries ont été programmées le lendemain de cette finale. Yoann Kowal était en droit d’espérer monter sur le podium.

MMB a débuté en fin de peloton, il s’est replacé sans trop attendre, le rythme était très lent, Kowal bien placé, tout se passait très bien, la situation était même idéale pour ce dernier, ancien spécialiste du 1500m (5e des ChE en 2010). Le vice-champion d’Europe d’Helsinki, Tarik Langat Akdag, a décidé d’accélérer vers la mi-course, MMB a suivi en 2e position, Kowal a alors perdu quelques places, il s’est positionné à la corde en 5 ou 6e position. MMB a décidé de prendre les choses en main au bout de 6 minutes de course, il restait un petit kilomètre. A 700m de l’arrivée Kowal s’est replacé derrière le Turc et le Polonais Krystian Zalewski. MMB était encore suivi à la cloche, moment où Kowal a attaqué pour passer 4e, entre-temps il avait été doublé par Angel Mullera, un des 2 Espagnols. Kowal a doublé Akdag dans le virage.

MMB s’est envolé en posant une mine à l’entrée de la ligne droite opposée, Kowal a doublé Mullera aux 200m, il revenait comme une balle sur le Polonais. Et soudain, à 100m de l’arrivée, ayant déjà 2 bonnes secondes d’avance, donc course gagnée sauf chute stupide sur la dernière barrière, envahi par l’euphorie, MMB a déconné en faisant quelque chose d’inédit en athlétisme. Le double champion d’Europe, double vice-champion olympique et double médaillé mondial dans cette spécialité n’a pas mesuré les conséquences de son geste : enlever son maillot. Il l’a porté à la main, puis avec les dents, l’a remis juste après la ligne, mais peu importe, le "mal" était fait. J’ai mis des guillemets à "mal" car ce geste n’a fait de mal à personne, même pas à l’orgueil de ses adversaires, trop occupés à ramasser leurs poumons éparpillés sur la piste.

Le grand vainqueur a terminé en 8’25"32 (2’40"10 au dernier kilomètre, dernier tour en 1’00"93 en ayant ralenti), nettement devant son coéquipier (8’26"66), lequel a profité de la dernière barrière pour doubler le Polonais (8’27"10). Les 2 Espagnols ont pris facilement 50 et 60 mètres dans la gueule, Mullera a terminé en 8’29"16, l’autre en 8’30.

Devant cette situation jamais vue, j’ai immédiatement pensé à la règle obligeant les concurrents à porter leur dossard visible. Le carton jaune brandi par le juge-arbitre (ou à sa demande) juste après l’arrivée m’a rassuré, les officiels avaient su raison garder en appliquant l’article 125.5 relatif aux comportements inconvenants. Autrement dit, enlever son maillot a été jugé comme du chambrage. (Au passage, lisez la règle 125.6… A-t-elle été modifiée depuis Moscou suite au scandale du 4x100m féminin ? Même question pour l’article 146.9 que vous trouverez un peu plus bas.)

IAAF_Juge-arbitre.jpg

Mais voilà, après réclamation puis appel – car la première réclamation a été rejetée – des Espagnols, le jury d’appel a finalement décidé une disqualification motivée par la violation des articles 143.1 et 143.7 qui concernent respectivement le port d’"une tenue propre, conçue et portée de manière à ne pas offenser"/la "tenue approuvée par leur Organisme national dirigeant", et le dossard (il ne s’agit pas officiellement de l’article 143.8 qui met en lumière le véritable objectif : assurer la visibilité du nom du sponsor).

IAAF_tenues_et_dossards.jpg

Depuis que je suis l’athlétisme, j’ai très rarement entendu parler de disqualifications autres que pour des fautes en course et faits de dopage. Pour mauvais comportement ou matériel non réglementaire, ça peut arriver dans des cas particulièrement exceptionnels (en général le matériel est vérifié avant la compétition). Je peux comprendre que pour de la course sur route on puisse concevoir telle sanction compte tenu du nombre de participants, mais dans le dernier tour d’une épreuve sur piste avec numéro sur le short et des concurrents aussi loin les uns des autres, non. En l’occurrence, rien ne justifiait une interprétation extrêmement stricte d’une règle qui, on va le voir, ne l’est pas en elle-même.

Je me suis vraiment plongé dans le règlement. Je suis encore plus dégoûté après l’avoir fait. La décision est scandaleuse, honteuse, et je le dis clairement, injuste. Elle est même gravissime car le règlement a été trahi par l’instance censée le faire respecter. Le jury d’appel est coupable d’une tentative de meurtre dont la victime n’est pas seulement un athlète mais l’athlétisme.

Ce qui frappe quand vous lisez ces textes est leur précision. Tout est extrêmement strict et normé. On parle de millimètres, de millièmes de seconde. Et dans tous les cas où une sanction est encourue, elle est mentionnée en toutes lettres. Ainsi, pour le steeple, «le non-franchissement d’une haie entraînera la disqualification» conformément à ce qui est précisé par l’article 169.7.

IAAF_steeple.jpg

Que faut-il en conclure ? Que dans son règlement l’IAAF entend respecter le principe de la légalité des délits et des peines[2], ou du moins s’en inspirer pour que ses décisions soient inattaquables juridiquement. Tout ce qui est interdit l’est expressément. En l’occurrence, la lecture a contrario du texte concernant la tenue et les dossards induit une interdiction. S’il est obligatoire de les porter, ne pas les porter est une infraction. Seulement, le texte n’indique absolument pas qu’une sanction est encourue, a fortiori il n’indique pas quelle sanction pourrait l’être. Dès lors, on peut évacuer l’adage dura lex, sed lex.

Or pour disqualifier un athlète, le règlement DOIT le préciser. Où en est-il question dans les articles 143.1 et 143.7 ?
Le premier semble même plus concerner les équipementiers et les fédérations nationales que les athlètes eux-mêmes. Quand vous lisez la note après avoir lu le premier paragraphe, vous êtes en droit de poser cette question : si «les athlètes doivent porter un maillot dont l’avant et l’arrière sont de même couleur», pourquoi ajouter que «l’organisme dirigeant compétant pourra spécifier, dans la règlementation relative à une compétition, que les maillots des athlètes devront obligatoirement être de la même couleur à l’avant et à l’arrière» ? La seule explication plausible pourrait tenir le sens de «doivent», il ne s’agit manifestement pas ici d’une obligation absolue, plutôt d’une sorte de recommandation ou de demande de bon sens dictée pour une raison pratique (comme quand on vous met un panneau "interdiction de plonger" devant un plan d’eau, de mettre une étiquette avec votre nom sur vos bagages quand vous prenez un train ou encore de rester silencieux dans une bibliothèque), d’où l’idée d’ajouter une note indiquant la nécessité de le spécifier dans le règlement de la compétition pour en faire une véritable obligation. Comment peut-on motiver une disqualification individuelle par un article se contentant de donner des directives aux équipementiers et d’édicter des devoirs auquel on peut se soustraire faute de sanction donc de réelle force obligatoire ?
Le second concerne uniquement l’identification des athlètes, c’est sa raison d’être, le corolaire étant de pouvoir éviter les erreurs de comptage des tours et la triche, notamment par substitution de concurrents. En l’absence de tout problème d’identification ou de possibilité de tricher, comment peut-on oser utiliser cet article pour priver le vainqueur – incontestable – de son titre ?

Si on décide d’appliquer la lettre de ces textes, on ne peut sanctionner a posteriori leur transgression (on peut néanmoins opérer un contrôle a priori pour empêcher ceux qui ne les respectent pas de prendre le départ). Si on veut sanctionner[3], on est obligé de se livrer à une interprétation. Celle faite de ces règles par le jury d’appel est totalement contraire à leur esprit.

J’ai fouillé dans cet énorme document téléchargeable sur le sitre de l’IAAF (intitulé IAAF Competition Rules 2014-2015) pour chercher si la disqualification pouvait être justifiée autrement, c’est-à-dire par une règle permettant d’infliger cette sanction pour n’importe quelle obligation non respectée. Il existe une règle spécifique appelée "disqualification", la 145. Voici ce qu’elle dit (j’ai juste pris ce qui concerne notre cas).

IAAF_disqualifications.jpg



L’alinéa 2 se rapporte aux articles 125.5 (comportement antisportif ou inconvenant) et 162.5 (sur le départ), il ne nous concerne donc pas en l’espèce, le jury d’appel ayant écarté son application. L’alinéa 1 renvoie aux règles techniques (les règles 100 à 263) et… ne nous apprend rien ne plus (tout comme le chapeau) car elle ne donne aucun pouvoir, elle traite juste des conséquences de cette disqualification, confirmant ainsi le flou à propos des contraventions à l’article 143. On y comprend juste une chose : MMB ne pouvait être exclu des championnats si le jury choisissait de sanctionner le non-port du maillot et du dossard, en revanche pour le geste jugé inconvenant, il encourait un renvoi à la maison. Bien entendu, je n’ai pas pu lire la motivation exacte de la décision, seule leur "base légale" est indiquée dans l’annonce des résultats (ceci résulte des premières lignes de la règle 145).

Que faut-il comprendre ? Que nous dit le jury d’appel ? Il envoie ce message au grand public : ne pas porter son dossard et son maillot pendant 3,3% de la course est une grave enfreinte au règlement technique qui justifie de priver son auteur d’un titre acquis sur la piste sans avoir gêné le moindre adversaire, eu un comportement inconvenant[4] ou commis quelconque faute de nature à améliorer sa performance (tricher d’une façon ou d’une autre, empiéter du mauvais côté de la lice, etc.). On nage en plein délire. Pourtant il ne s’agit pas de natation malgré la présence de la rivière. En filigrane, en écartant l’application de l’article 125.5, le jury reconnait le droit de chambrer, de fêter sa victoire bien avant la ligne… du moment qu’on porte son maillot et son dossard. Ezekiel, Usain, vous êtes sauvés ! Ou alors ce jury a reconnu qu’absence de volonté d’offenser ses adversaires. Dans ce cas, chambreurs de tous poils, tremblez, les membres du jury d’appel peuvent lire dans vos pensées !

A vrai dire, ne pas respecter le texte concernant le maillot est également permis, sauf si vous vous appelez Mahiedine Mekhissi. Les athlètes qui enlèvent leur maillot – voire le déchirent – sont légion, on a eu l’occasion d’en voir un paquet lors des précédents championnats mais aussi lors de celui-ci. Si quelqu’un ose encore avancer qu’il y aurait une différence entre enlever son maillot+dossard PENDANT et après la course, j’ai un argument irréfutable à lui opposer : le texte dit expressément que le tour d’honneur fait partie de la compétition, donc pourquoi voulez-vous faire une distinction clairement rejetée par le règlement ? Si le jury en fait une, il viole les textes dont il est le garant. Or en l’appliquant uniquement à l’encontre du Français, il fait clairement cette différence.

Concernant le dossard, c’est pareil, on jongle entre «devront» et «pourront», il n’y a aucun sanction, la force obligatoire est atténuée par des possibilités d’aménagement. Si au moins la motivation incluait les autres alinéas de l’article 143 concernant les dossards, notamment le 8 qui imposer de les porter sans qu’ils soient «obstrués de quelque manière que ce soit» (celui censé garantir la visibilité du sponsor), et le 10 aux termes duquel «aucun athlète ne sera autorisé à participer à une compétition quelconque sans le nombre approprié de dossards et/ou d’identifications», le détournement de la règle sera mieux masqué. Car en principe, si entre 2 essais un sauteur met un survêtement sur lequel il n’a pas de dossard ou va se cacher sous une couverture/serviette à l’image d’une perchiste russe bien connue, l’article 143 devrait être appliqué avec la même sévérité.

On ne va pas se mentir, l’histoire est beaucoup plus basique, arrêtons de nous voiler la face, les gars n’avait rien trouvé pour le disqualifier faute de pouvoir transformer le carton jaune en carton rouge, ils ont cherché autre chose, ils ont trouvé ce put*in d’artifice pour remplacer la décision du juge-arbitre par ce qui leur plaisait. La sanction a été décidée, on a ensuite tenté de trouver une motivation qui tienne à peu près debout. Ça reste particulièrement bancal. Je ne serais pas étonné d’apprendre qu’un Finlandais[5], un Britannique et/ou un Irlandais membre de ce jury ait profité de la situation pour se faire MMB en personne ou tout simplement un Français.

Même si on devait accorder au jury un droit de le disqualifier pour ces faits, ce que je conteste, la disproportion évidente de la sanction décrédibilise totalement l’athlétisme. Comment peut-on justifier de nier la domination incontestée d’un champion pour une faute si bénigne ? Loin de moi l’idée de discuter le caractère idiot de cette célébration façon footballeur, anticipée qui plus est. Néanmoins, il faut savoir rester mesuré, l’injustice est dans le caractère excessif de la punition. Le juge-arbitre n’a pas fait preuve de clémence en choisissant le carton jaune, il a tout simplement fait preuve de raison, rejetant le travestissement de la réalité sportive qu’aurait induit un rouge et noir (le carton de la disqualification est bicolore). L’exclusion d’une course ou d’un concours avant, pendant ou après son déroulement devrait être réservée aux fautes jugées suffisamment graves ou répétées (dans le cas de la marche et des mouvements dans les starting-blocks sans faux-départ) pour avoir donné lieu à la mention de cette sanction dans le règlement technique. Dans la quasi-totalité des situations où elle est encourue, elle vise à réprimer une tricherie (ex : contourner une barrière de steeple, courir lors du sprint final d’une épreuve de marche), une gêne infligée par le fautif à un/des adversaires (ex : bousculer, changer de couloir lors d’un sprint pour faire barrage), ou encore l’obtention d’un avantage anormal (ex : empiéter dans le couloir intérieur lors d’un virage ou donner le témoin hors zone, ce qui réduit les distances à parcourir), sans même parler de dopage et de manipulation de résultats.

Dans le cas de cette célébration maladroite, tout excluait la disqualification, tant l’analyse des règles utilisées pour la motiver – je n’ai déjà expliqué précédemment – que l’analyse des raisons pour lesquelles elle est encourue dans d’autres cas. Il n’y a aucune adéquation entre la faute et sa sanction. C’est comme si un candidat au baccalauréat ayant obtenu une moyenne de 19/20 était recalé par le jury pour être venu en short à l’oral de latin.

Enlever son maillot pour fêter sa victoire n’a pas amélioré sa performance, n’a pas mis en péril à la régularité de la compétition, n’a aucunement porté préjudice à ses concurrents ou même à l’esprit du sport. Le seul préjudice pouvait être commercial. On n’a pas vu SPAR écrit sur son torse dans la dernière ligne droite. Dans ce cas, une sanction financière s’imposait : privation de prime de victoire, amende… Ça aurait dissuadé tout le monde de l’imiter !

En réalité, le véritable préjudice dans cette histoire n’a pas été provoqué par le geste de MMB mais par la décision et ses conséquences.

D’une part, elle a spolié le vainqueur incontestable et incontesté d’un triplé inédit sur 3000m steeple.

D’autre part, elle a récompensé un type foncièrement malhonnête comme le prouve son passif et sa réaction suite à la course. Être prêt à tout pour récupérer une médaille de bronze qu’il sait ne pas avoir mérité est révélateur de la véritable nature de cet individu. Sachez-le, il a été au cœur d’un scandale en 2012 quand la presse espagnole a révélé des échanges de mails avec son entraîneur pour planifier ses prises d’EPO et d’hormones de croissance afin de ne pas se faire prendre par la patrouille. Cette histoire avait obligé sa fédération à l’exclure de la sélection… au sein de laquelle il a été réintégré après avoir attaqué cette décision devant le T.A.S., qui a donné raison en raison de l’absence de contrôle positif. En 2013, il s’est fait choper mais a sorti une A.U.T. pour se sortir de la m*rde. Cet Angel Mullera n’a rien d’un ange.

Surtout, elle a gâché la fête de Yoann Kowal devenu soudain champion d’Europe à son corps défendant. Le plus beau jour de sa carrière – peut-être de sa vie car il a fait sa demande en mariage pendant le tour d’honneur – s’est transformé en une espèce de cauchemar. On lui a bousillé sa joie, bousillé son podium. Il était hyper heureux d’être 2e derrière un coéquipier pour qui il a énormément de respect, un coéquipier qui a tout fait pour l’encourager avant et même pendant la course, qui l’a aidé à monter sur le podium en construisant ce 3000m steeple afin de favoriser ce doublé. Imaginez un peu le malaise, on a fait de lui le complice forcé d’une spoliation manifeste en l’obligeant à monter sur la plus haute marche du podium pour récupérer une médaille d’or remportée par un autre et écouter un hymne qu’il ne savourera pas pleinement. Kowal se retrouve à la fois receleur de bonheur volé et… privé de son propre bonheur. Tout ça pour satisfaire un individu du type de Mullera qui n’aurait rien voulu entendre quand Kowal et Mehdi Baala sont allés lui parler (info entendue mais non confirmée).

L’inconséquence des membres du jury d’appel surpasse largement celle de MMB. Si leur but était de décrédibiliser l’athlétisme, ils l’ont atteint, c’est du très haut niveau, cette décision inique est aussi puissante qu’un 9"62 sur 100m… Ça va faire le buzz, on va en parler dans le monde entier, malheureusement pour ce sport, on risque de ne pas en parler en bien tant le sentiment d’injustice (l’injustice est réelle) et le casier judiciaire du récompensé sont lourds. Pour avoir retiré son maillot dans l’euphorie, il a été puni plus sévèrement que la plupart des dopés. Vive l’athlétisme ! La prime à la malhonnêteté, la spoliation des vainqueurs honnêtes pour récompenser des imposteurs, les classements décidés en coulisses 3 heures après les courses et non sur la piste, c’est le sport comme on l’aime ! Encouragez vos enfants à pratiquer ce sport très formateur en matière d’enfilage à sec !

Les Espagnols avaient le droit de porter réclamation. Et c’est bien le problème. Le règlement limite la recevabilité du protêt à 2 conditions, une temporelle (dont on se fout en l’espèce) et à une grotesque : être "dans le même tour de l’épreuve". J’avoue ne pas être sûr de bien comprendre, j’ai l’impression que si vous êtes par exemple engagé dans une série du 800m vous avez le droit de protester contre ce qui s’est produit dans n’importe quelle autre série. En réalité je suis certain d’avoir bien compris cette absurdité, j’aimerais simplement ne jamais en avoir eu connaissance.

IAAF_reclamations_et_appels.jpg

Il est urgent de modifier les règlements pour éviter les abus et les réclamations antisportives (attendez-vous à quelques retouches rapides dans le texte, mais pas forcément dans le bon sens). Réduire la recevabilité des réclamations ne créerait pas d’injustice, bien au contraire, on obligerait juste le juge-arbitre et les différents juges impliqués sur le terrain à bien faire leur travail en vérifiant eux-mêmes l’existence d’irrégularités au lieu d’attendre qu’on les leur signale par des réclamations. Ils sont déjà censés le faire, et en l’occurrence, ils l’ont bien fait en mettant un carton jaune justifié sans donner des proportions démesurées au geste du vainqueur.

A mon humble avis, voici 2 conditions alternatives à ajouter pour la recevabilité d’une réclamation portant sur la performance d’un adversaire :
1. concerner une irrégularité ayant procuré un avantage à son auteur (exemple : prendre des appuis dans le couloir intérieur, se rabattre trop tôt, mordre un saut), et/ou généré un préjudice réel et direct à au réclamant (ex : en se déportant dans votre couloir l’adversaire vous bloque irrégulièrement le passage) sans avoir été sanctionnée sur le terrain de compétition avant l’annonce des résultats ;
2. concerner une erreur manifeste (exemples : une marque clairement mal mesurée, un mauvais comptage des tours ou des points, un essai validé à tort) ou un défaut d’application du règlement (exemple : accepter la modification de dernière minute d’un relais) commis(e) par les officiels à l’avantage d’un concurrent et qui porte ainsi indirectement atteinte aux intérêts du réclamant.

En appliquant ces règles de recevabilité à notre affaire, la délégation malhonnête serait restée dans son coin sans pouvoir se plaindre. Le carton jaune n’aurait pu être remis en cause, comme dans n’importe quel autre sport. En l’occurrence, d’après ce qu’en a dit le DTN, Gahni Yalouz, les Espagnols n’ont pas directement porté réclamation concernant le geste du Français mais contre cette décision du juge-arbitre. Honnêtement, je n’étais plus en état pour me replonger dans le livre de l’IAAF pour chercher à comprendre la nuance, toujours est-il qu’avec ma proposition, faute d’avantage procuré à MMB, le clan Mullera serait resté là où était sa place.

En outre, si on considère que le juge-arbitre et le jury doivent avoir pouvoir de sanctionner les infractions aux règles techniques n’indiquant aucune sanction spécifique, un barème de sanctions devrait être établi comme c’est le cas pour la règle 9 (paris et autres délits de corruption) et la règle 40 (dopage). Actuellement, il n’existe aucune sanction alternative à la disqualification, sauf pour les épreuves de marche (c’est beaucoup plus compliqué), le carton jaune existe aussi dans les règles relatives au départ, et donc aux comportements antisportifs ou inconvenants. Du coup, dans le cas qui nous concerne, les possibilités se résumaient à aucune sanction, carton jaune (et rouge en cas de récidive) ou disqualification. On pourrait imaginer des amendes, privations de prime (en meetings ça peut se produire), ou même interdiction de tour d’honneur, obligation de s’arrêter pour mettre fin à l’infraction[6].

Je n’ai pas peur de l’affirmer: en motivant sa décision à partir des articles 143.1 et 143.7, le jury d’appel a trahi le texte de la règle, l’esprit de la règle, la réalité sportive, la justice sportive, la morale et l’athlétisme tout entier. Cette disqualification devrait donc être annulée par le T.A.S. car juridiquement elle ne tient pas un instant. Ceci dit, dans la règle 60.2 (B), l’IAAF interdit de contester ce genre de décisions auprès du T.A.S., une interdiction assez scandaleuse.

IAAF_litiges.jpg

Malheureusement, en athlétisme, on est habitué aux décisions iniques ou a minima incohérentes. Le respect dû aux athlètes est souvent en option, on oublie régulièrement qu’il s’agit d’êtres humains. La compétition fait suite à des heures d’un entraînement pratiquement quotidien pendant des semaines, des mois, des années, pas toujours dans des conditions agréables. Vous surmontez les douleurs, les blessures, vous vous qualifiez pour les championnats, vous bataillez avec vos adversaires et/ou contre vous-même… C’est alors que des juges ou les membres d’un jury viennent lâchement vous planter un coup de poignard dans le cœur. Grisés par leur pouvoir, ils se foutent totalement des conséquences de leurs décisions. Et quand ils font mal leur travail, qui morfle ? Jamais eux, toujours les athlètes. Des cas, je peux vous en citer plein.

Yohann Diniz (au 50km marche des JO de Londres 2012) et Chantal Dallenbach (au marathon des ChE de Munich 2002) disqualifiés après la course pour ravitaillement hors zone alors qu’ils avaient fini à l’agonie loin du podium (Diniz était tombé, il avait pris une bouteille pour nettoyer le sang)… Aucun officiel n’a eu les c*uilles de leur annoncer la disqualification pendant la course, ils ont décidé de les laisser se dépouiller jusqu’à l’arrivée au péril de leur santé.

De même, il y a 2 ans aux ChE d’Helsinki beaucoup de concurrents ont été disqualifiés à cause du virage inhabituellement étroit (la piste a été refaite avec une forme peu commune, du coup on a resserré les virages à cause du terrain de foot je crois, tout le monde se faisait éjecter à leur sortie), les juges se faisaient plaisir. Etait-il impossible de trouver un stade avec une piste normale ?

Autre exemple de zèle arbitral, le saut à 6m07 de Renaud Lavillenie aux ChE en salle début 2013. Le juge lui a refusé le record de France car si la barre était restée en l’air… elle ne reposait plus sur les taquets mais juste au-dessus, ayant légèrement rebondi pour se poser sur le support métallique des taquets. Depuis, cette règle bidon a été modifiée.

Des incohérences ? Prenons le cas de Fabrizio Mori[7] qui a pris plusieurs appuis dans le couloir intérieur en demi-finale du 400m haies aux ChM de Séville en 1999, a été disqualifié puis réintégré car sa faute n’avait pas changé grand-chose au résultat, puis a battu Diagana en finale le lendemain ou le surlendemain.

Un autre exemple nous concerne particulièrement : en finale du 3000m steeple des ChM de Daegu en 2011, MMB s’est fait couper la route en plein sprint final par un Kenyan, la faute était évidente, la disqualification de ce Kenyan s’imposait, Bob Tahri, 4e, aurait dû monter sur le podium… mais les réclamations ont été rejetées.

Elle est belle la justice sportive !

Et attention, depuis le début de ces championnats on en a vu d’autres ! Je pense à l’étrange faux-départ d’Aikines – finalement médaillé de bronze – en finale du 100m (il y a eu rappel mais il n’a pas été sanctionné malgré un évident mouvement des épaules accompagné d’une pression prématurée sur les blocks, d’habitude quand un sprinteur fait ça, il dégage), ou pire, à la mauvaise mesure en finale du saut en longueur féminin (il parait que c’est fait avec un système vidéo à la place de la méthode traditionnelle). L’Allemande Bauschke a cru être sur le podium jusqu’au moment où un officiel est venu lui signaler la boulette juste avant le 6e saut. Fatalement, elle était effondrée. Si seulement les gars avaient fait leur taf correctement…

Revenons-en à la course. La vidéo ne s’arrête pas au passage de la ligne d’arrivée, vous vous en doutiez.

Ebranlé par ce pétage de plomb dû à l’euphorie, j’espérais ne pas assister à une démonstration de zèle des juges en me disant qu’au moins on avait l’assurance d’entendre la Marseillaise grâce au sprint final de Kowal. Le carton jaune m’a rassuré, l’info selon laquelle les Espagnols ont porté réclamation est tombée un peu plus tard, j’étais dépité par ce manque de sportivité, quand la sentence a été annoncée j’avais envie de vomir. Et d’autant plus en pensant à l’acharnement dont MMB allait – et va – être victime. Lui chi*r dessus ne coûte pas cher, c’est très facile, mais n’oubliez pas que ce garçon vit pour l’athlétisme, il est en stages 9 ou 10 mois par an, s’entraîne comme un fou, ne fait pas la course aux primes dans les meetings pour privilégier les différents championnats, et donc l’équipe de France. Se contenter d’assurer une 3e médaille d’or personnelle aurait suffi à beaucoup d’athlètes. Pas lui. Au lieu de tracer dès le début de cette finale histoire d’être tranquille, il a décidé de faire une course d’équipe pour permettre à Kowal de monter sur le podium à ses côtés. Ça prouve la véritable valeur du bonhomme,

Sur le coup, je n’ai pas réellement prêté attention à l’épilogue du saut à la perche féminin. Le titre s’est joué sur le dernier essai du concours quand Anzhelika Sidorova a passé 4m65 in extremis pour devancer Ekaterini Stefanidi, la Grecque, qui dominait alors le concours en ayant passé 4m55 puis 4m60 au 2e essai. Elle devançait alors Angelina Zhuk-Krasnova, une jolie blonde ayant eu besoin de ses 3 chances à 4m60 pour réussir son coup.

Sidorova était au-dessus de la concurrence, pourtant elle a failli échouer au pied du podium à cause d’un choix tactique très risqué. La jeune femme a d’abord cru devoir trainer comme un boulet un 1er échec à 4m35, puis passé les 2 barres suivantes dès la première tentative. L’impasse à 4m60 aurait pu lui coûter cher. Son saut salvateur était beau, il y avait de la marge.

On a assisté au triomphe de la nouvelle génération de la perche féminine européenne. Les 5 premières ont entre 21 et 25 ans (la plus jeune, Angelica Bengtsson, est ma préférée…), sur le podium c’est du 23-24 piges. Ou plutôt, je devrais dire de la perche russe car la 4e, l’Allemande Lisa Ryzih, est une Russe naturalisée[8], et la 7e de cette finale est aussi une Russe, elle a seulement 18 ans.

La première journée de l’heptathlon a pris fin par le 200m. Antoinette, Broersen, Mokhnyuk et Thiam ont pris part à la 2e série. La Française a hérité de la corde, sans adversaire au couloir 2. Dans ces conditions assez défavorable, 24"52 (-0.2m/s) est une très excellente performance. Elle a remporté sa course avec un SB. 931pts, c’est nettement mieux que les 902 unités de l’Ukrainienne, les 879 de la Néerlandaise, ou encore les 879 de la Belge (la plus lente des candidats crédibles au podium, 25"19), en revanche, c’est peu par rapport à Schäfer, vainqueur de la dernière course en 23"84 (-0.5m/s). L’Allemande la mieux classée au général après 4 épreuves a pris 996 points d’un coup, ce qui lui a permis de se replacer en 2e position (3845) entre Thiam (3851) et Broersen (3841).

4e avant le saut en longueur, le javelot et le 800m, Antoinette Nana Djimou garde toutes ses chances. Elle devance Mokhnyuk de presque rien (3793 contre 3790), les suivantes sont assez loin, le podium devrait donc se jouer entre les 5 concurrentes citées, voire les 4 premières car l’Ukrainienne est bidon au javelot, gros point fort de la Française. Son record est à 57m27.

57m27 au javelot féminin, c’est mieux que la dernière de la finale de la spécialité. Bien sûr, les meilleures ont lancé autour de 64 mètres, c’est beaucoup mieux, mais tout de même, c’est très fort !

Lors de cette finale, Barbora Spotakova a longtemps été dominée, elle en était restée à une marque à moins de 63 mètres réussie à son premier essai, enchaînant même 3 jets à moins de 60 mètres. Pour elle, c’est nul. L’Allemande Linda Stahl a été à la fois très bonne et régulière, plantant d’entrée son jav’ à 63m91 pour ensuite multiplier les marques à plus de 60 mètres (62m07 se moyenne sur les 5 mesures). Une autre fille a été très régulière, elle a réussi 6 lancers, tous derrière la ligne des 60m. La moyenne est légèrement inférieure (61m38) mais à vrai dire, la moyenne, on s’en cogne, seule compte la performance de pointe. La sienne, 64m21, lui a permis de battre le record national de Serbie et de prendre finalement la médaille d’argent. Tatjana Jelaca a été battue par la double championne olympique et recordwoman du monde (72m28), qui, comme elle, a profité de la 5e salve pour bouleverser le classement.

Spotakova a finalement remporté l’or pour 20 centimètres (64m41), une belle récompense quelques semaines – mois – après avoir donné naissance à son premier enfant. Depuis son retour, elle est invincible, ne pas reporter l’or aux Championnats d’Europe (2 fois médaillées) aurait laissé un trou dans son palmarès impressionnant (2 titres olympiques, 3 médailles mondiales dont une en or, record du monde, plusieurs fois vainqueur de la Ligue de Diamants, etc.).

Au moment de la finale du 110m haies, j’étais sous le coup de la réclamation des Espagnols. Je n’osais pas imaginer un résultat autre qu’une victoire de Pascal Martinot-Lagarde devant Sharman et Shubenkov (peu importe l’ordre derrière PML). Il semblait au-dessus du lot. Assez nettement de surcroît. En principe, Dimitri Bascou 4e en 2010 avait peu de chances de monter sur la boîte. Toutefois, s’agissant de sprint à obstacles, rien n’était gravé dans le marbre avant la course.

Cette finale s’est courue à 7 car un des Britanniques ne s’est pas présenté au départ. Du coup, Bascou s’est retrouvé tout à droite au couloir extérieur.

Le départ a été donné. Je n’ai rien compris. A l’arrivée, encore un choc : le Russe a gagné en 13"19 (+0.5m/s), les 4 suivants étaient quasiment sur la même ligne, Bascou est passé 2 ou 3e, mais surtout PML est totalement passé à travers !

Pour comprendre ce qui a pu se produire sur cette ligne droite, j’ai eu besoin du replay et des ralentis. J’ai fini par comprendre. Reste que je n’ai ensuite rien pigé à l’après-course, du moins pendant un long moment. C’était lunaire. Totalement hallucinant.

En réalité, PML a été déstabilisé sur la 2e haie, il a ensuite à peu près tout fait tomber, a commis une nouvelle faute assez grossière à la 8 ou la 9, le tout sans tomber et en parvenant assez miraculeusement à revenir pour finir 4e à 1 centième de la médaille, à 2 centièmes de l’argent. Mais voilà, c’est beaucoup plus compliqué que ça. En réalité, en plus d’être complètement déséquilibré en permanence, il a tapé plusieurs fois dans le Russe. Du moins c’est ce qu’il dit, il faudrait que j’observe très attentivement les images pour en être bien sûr, ça me semble étrange car le désormais double champion d’Europe en titre a rapidement creusé l’écart, je ne vois pas du tout quand ça a pu se produire, j’ai l’impression que le favori a manqué de lucidité et a cru taper dans son adversaire en tapant des haies.

Surtout, ses erreurs techniques n’ont pas été les seules de cette course, Sharman en a aussi commis de grosses (à la 7 et la 8) qui ont failli tout lui faire perdre après un excellent début de finale. Bascou n’a pas été en reste. Après avoir marché sur la 9e haie, le Français le moins attendu a dû compenser dans le dernier intervalle, du coup il n’a pas bien sauté la dernière, la réception l’a fait se déporter sur sa gauche et empiéter sur le couloir de Balazs Baji, le Hongrois. En s’arrachant pour finir et casser sur la ligne, Bascou a indirectement offert la breloque à son partenaire d’entraînement. En plus d’empiéter, il a eu le – mauvais – réflexe de lancer le bras gauche devant son adversaire direct pour l’empêcher de passer. Or PML et Baji ont été départagés à la photo, ils ont terminé dans le même centième, en 13"29, record de Hongrie. C’était hyper serré : 13"27 pour Sharman, 13"28 pour Bascou.

Dès lors, la disqualification était certaine, elle allait forcément tomber. Sans réclamation d’ailleurs, l’équipe de France n’étant pas du genre à demander la disqualification d’un de ses athlètes au profit d’un autre. La décision a été motivée par la règle 163.2, c’est-à-dire par l’obstruction, pas par la sortie de couloir (163.3). Pour être précis, il s’agit de la règle 163.2 (b), qui prévoit clairement la disqualification. On peut uniquement reprocher aux officiels leur manque de réactivité, ils ont mis beaucoup trop de temps à officialiser l’évidence.

Avant d’être au courant de cette décision, Pascal Martinot-Lagarde était parti faire son tour d’honneur en se croyant 3e. Hallucinant. On avait d’un côté un Bascou soucieux se sachant en sursis mais voulant y croire, il espérait encore conserver cette première médaille internationale. On avait de l’autre côté un PML totalement déconnecté de la réalité, dans son monde. L’interview que vous pouvez voir dans la vidéo est surnaturelle.

On l’attendrait vraiment gros comme une maison, ou même comme un palais présidentiel au Moyen Orient. Pas seulement parce qu’il est devenu récemment recordman de France en 12"95, mais surtout en raison de sa régularité impressionnante : cette saison il a déjà couru 7 fois en moins de 13"19, a dominé assez nettement en Diamond League (face aux meilleurs mondiaux), finissant toujours au moins sur le podium, souvent devant tous les autres, a cassé la fameuse barre des 13 secondes, on l’a vu au-dessus du lot en séries et en demi-finale. Le problème ? En équipe de France, il est toujours présent, toujours sur la boîte (sauf à Moscou où il est arrivé blessé, néanmoins à 22 ans[9] il en est déjà à 4 médailles internationales), mais n’arrive pas à gagner, même en étant supérieur à chacun de ses concurrents. Ainsi, cette hiver, il a terminé 2e des Championnats du monde en salle, puis s’est loupé lors des Championnats d’Europe par équipes (3e), et désormais en finale des Championnats d’Europe. D’un côté, à son âge, pour ses premiers grands championnats en plein air – en comptant uniquement ceux lors desquels il a pu défendre ses chances, référence à l’an passé – en tant que favori, le bronze n’est pas une catastrophe, il a tout le temps d’apprendre à gérer ces événements. De l’autre, annoncer qu’on est le plus fort dans la foulée d’une défaite assez cuisante, réagir de façon si étrange après sa course, ça donne une drôle d’impression ! D’autant plus quand vous voulez laisser la médaille à votre pote qui va se faire disqualifier. Ceci dit, comme tout était bizarre lors de cette soirée de la disqualification, on ne va pas trop insister.

En toute fin de session on a finalement eu droit au podium du triple saut (que j’ai inséré dans la vidéo du concours), mais comment voulez-vous l’apprécier dans ces conditions ? Je n’y suis pas parvenu. Celui du 3000m steeple a été repoussé d’une vingtaine d’heures en attendant l’officialisation des résultats. La confirmation des disqualifications a plombé la soirée et même la nuit. Envie de vomir.

En bref, ces championnats virent à la farce : pas de public, une météo foireuse au possible, des décisions d’arbitrage grotesques. La seule réussite est la mascotte. Il reste 3 jours, espérons que ça ressemble plus à de l’athlétisme lors de la seconde moitié de ces "Europ’".

Notes

[1] A vrai dire je ne sais pas si le jury et le jury d’appel sont envoyés par l’IAAF qui est censée chapeauter tout l’athlé mondial ou par la fédération européenne qui organise la compétition, je pense que les officiels sont nommés par l’EAF en appliquant les règles édictées par l’IAAF.

[2] Il ne s’agit pas à proprement parler de ce principe qui s’applique au droit pénal, mais l’idée reste la même : on ne peut sanctionner que ce qui était explicitement interdit et on ne peut édicter de sanction que si le texte qui justifie cette punition la prévoyait.

[3] En pratique, les raisons pour lesquelles on pourrait vouloir disqualifier un concurrent le sont autrement, les différents scénarii de tricherie sont sanctionnés par d’autres règles techniques.

[4] Qui ne pouvait être sanctionné qu’en appliquant l’article 125.5.

[5] Ils n’ont pas apprécié qu’MMB ait osé bousculer leur mascotte pathétique à l’arrivée de la finale il y a 2 ans à Helsinki.

[6] Dans le cas de la tenue et du dossard, on peut très bien imaginer l’intervention d’un juge de course obligeant celui qui ne les porterait pas correctement de s’arrêter pour les remettre correctement… Evidemment, c’est plus simple sur route que sur une piste, surtout dans une dernière ligne droite.^^

[7] Je vous le fait de mémoire, ça a 15 ans, je peux me tromper sur quelques points de l’anecdote.

[8] Elle est arrivée très jeune en Allemagne mais est d’une famille de perchistes soviétiques, donc c’est l’école russe.

[9] 23 ans le 22 septembre.