Ce triplé, ces chi*ns du jury – oui, je ne digèrerai JAMAIS cette injustice – ont tout fait pour empêcher Mahiedine Mekhissi-Benabbad de le réaliser la veille. Il s’agissait d’un triplé sur 4 ans alors que concernant Diniz on parle d’un triplé sur 8 ans (car il n’y a pas de 50km marche aux ChE l’année des JO). Le public l’a découvert en 2006, il avait gagné sous la pluie, sortant de l’anonymat en gagnant pendant le journal de 13h, il a confirmé en 2010 au terme d’une échappée solitaire débutée dès le début de la course. Ensuite, il a été disqualifié à Daegu de façon assez terrible (pour marche irrégulière), puis à Londres pour une raison totalement scandaleuse : il a utilisé une bouteille à un moment où ce n’était pas permis… le gars était tombé, il n’était déjà plus lucide, s’arrose après une chute, on le tue pour cette raison. Pire, on ne lui avait même pas signifié sa disqualification pendant la course, déjà à l’agonie il a fait 15 bornes au courage, voire même en pilotage automatique, juste pour garder sa place de finaliste, mais surtout pour finir. Et on l’a laissé faire sans rien lui signifier, histoire de bien l’achever après la course. L’an dernier, il a sombré après avoir reçu des cartons avant d’avoir fait 2 bornes. Bref…

Cette fois, en début de course, il a laissé partir les 2 Russes médaillés chez eux aux derniers Mondiaux, à savoir Mikhail Ryzhov et Ivan Noskov. Il a préféré opter pour un retour progressif lors de la première demi-heure, puis a accéléré. Parti seul, il a été rejoint par le seul Ryzhov. Après moins d’1h10, soit moins du tiers de la course (16km), on l’a vu se mettre une poche de glace à la hanche, où il a été blessé ces derniers mois. On sentait déjà la galère arriver. Je voyais venir une salop*rie comme une glissade sur les rails du tramway (le circuit a été tracé en plein dessus) ou autre tuile de nature à plomber un peu plus le moral de tous les membres de l’équipe de France.

Après 20 bornes, sous un déluge (il pleuvait dès le début), dans le vent, le duo avait 25 secondes d’avance sur le 3e. Le champion du monde en titre, l’Irlandais Robert Heffernan, est revenu sur le 2e Russe et l’a doublé à ce moment. Avant d’atteindre la mi-parcours, l’écart creusé par le duo de tête dépassait la barre des 40 secondes, ça devenait très intéressant, pour ne pas dire prometteur. Seulement on le voyait régulièrement chercher à agir contre des douleurs ou des problèmes de maillot et faire des gestes étranges. Que se passait-il ? Mentalement, ça semblait très compliqué. Mais on l’a aussi vu rire. C’était vraiment bizarre, le Rémois semblait finalement très bien gérer la situation. Sans doute les craintes des observateurs (commentateurs comme téléspectateurs) s’expliquaient-elles plus par les mauvais souvenirs des précédentes compétitions et par l’absence d’information fiable permettant de comprendre ses agissements. L’hypothèse selon laquelle il aurait eu besoin de s’arroser dans le short en raison d’un problème digestif – en clair, il se serait fait dessus en pleine course faute de pouvoir s’arrêter aux toilettes mobiles au moment de son souci – paraissait incompatible avec la performance incroyable qu’il réalisait. Il semble surtout avoir déchiré son short quand il a mis sa poche de glace. En réalité, les soucis gastriques étaient réels, on en a eu la confirmation beaucoup plus tard.

Après 1h30 de course, peut-être a-t-il voulu jouer son va-tout, il en a remis une couche pour lâcher Ryzhov. Il allait à une vitesse totalement dingue. Après 26 bornes, si le premier Russe était encore tout proche (4"), le trio irlando-russo-slovaque (Matej Toth, le Slovaque, s’est joint à eux) comptait 58 secondes de retard. 2 km plus loin, l’avance du duo de tête – car Ryzhov est revenu – était montée à 1’21 ! Le Russe a pris la tête afin de s’envoler seul pendant qu’à l’arrière le Slovaque accélérait, mettant dans le rouge ses 2 compagnons de chasse. Heffernan a été lâché. En tentant de réagir, Diniz a reçu une mise en garde, il lui fallait se maîtriser. Au 30e kilomètre, il était à 6 secondes, la premier Russe est passé à 1’34, juste devant Toth, l’Irlandais avait reculé à 1’47.

L’accélération de Ryzhov était un coup de poker, il n’a pas creusé un gros écart et a pris une demande de disqualification. Rappelons-le, la 3e est synonyme d’élimination. En 20 bornes, on a vite fait d’en prendre une 2e, il faut alors ralentir si on veut rester en course. Le Français a profité de la situation pour recoller au passage des 32km. Les poursuivants sont passés à 1’38 et 2’02… Heffernan a même été doublé par un Ukrainien, Ihor Hlvan.

1’51 de marge à 16km de l’arrivée, ça faisait beaucoup, les échappés étaient maîtres de leur destin, ils pouvaient s’assurer une médaille en contrôlant. Seulement le duo franco-russe n’ambitionnait pas simplement de monter sur le podium, l’objectif de chacun était la victoire. Ils ont presque semblé se relayer. En marche athlétique il n’y a pas d’aspiration donc je serais plus tenté d’évoquer une sorte de défi lancé tour à tour au fil des tours. La situation était devenue favorable grâce à l’arrêt de la pluie. Avec des conditions climatiques désormais idéales et beaucoup d’avance, les risques d’implosion diminuaient. Toutefois, à plus d’une heure de la fin de course, rien n’était garanti, surtout en continuant à ce rythme effréné.

Diniz a décidé d’en remettre une… pile pendant la pub de France 3. Mauvais timing. Il a pris des risques pour reléguer son dernier adversaire à quelques mètres. Un juge a mis en garde les 2 hommes. Il restait 6 tours, le Français semblait nettement plus frais, ça s’est vite confirmé. Le Russe a pris cher, 14" en 2 bornes. Désormais, la mission était simple à exprimer, moins à réaliser : tenir. A vrai dire, compte tenu de sa forme du jour, des écarts et de l’ascendant psychologique pris sur ses adversaires, le plus dur était fait.

Tenir, Ryzhov en était incapable, il a explosé en vol au point de se faire doubler par Toth à 4 bornes de l’arrivée. Et pour cause ! Diniz était parti pour battre le record du monde, le rythme était infernal ! Les écarts sont devenus monstrueux car il ne faiblissait pas, le différentiel d’allure l’accroissait encore et encore. Le Rémois était dans sa bulle, la célèbre bulle champenoise. Son travail technique pour avoir une démarche moins sanctionnée par les juges a payé et lui a probablement offert en bonus une aisance supplémentaire. Ses foulées ont gagné en efficacité.

Avec à la main son petit drapeau tout entortillé, Diniz a pulvérisé le record du monde, conservant pour la 2e fois de suite son titre européen. Il n’a pas vengé son compère de club, le mal est fait, en revanche il a remis toute l’équipe – et sa propre carrière – en ordre de marche. Comme MMB, il a connu son moment de folie à 100m de l’arrivée. Le voir s’arrêter aux tables de ravitaillement pour empresser quelqu’un de lui donner quelque chose a provoqué un émoi chez tous les spectateurs, personne ne s’y attendait, on ne savait pas ce qu’il faisait. Il voulait un drapeau portugais. Pourquoi ? En hommage à sa grand-mère[1]. Son stop and go imprévu à la table de l’équipe lusitanienne lui a fait perdre quelques secondes, il a pu se le permettre car sa marge était conséquente. Son record du monde aurait pu être encore plus phénoménal. 3’32"33, c’est 1’41 de moins que le record précédent établi en 2008 par Denis Nizhegorodov !

A la fin, Heffernan l’attendait pour le féliciter, il n’est pas rentré directement après son abandon quelques kilomètres auparavant (il y a eu 5 abandons et 3 disqualifications), il tenait à assister à l’exploit et à féliciter son auteur. Le vice-champion d’Europe a franchi la ligne 3’48 après Diniz. Malgré l’écart, Toth a aussi réussi une très grosse performance, il a battu le record de Slovaquie. Noskov, le 2e Russe, est revenu de l’arrière, il a doublé Ryzhov – à l’agonie – pour s’adjuger la médaille de bronze. Il a fini à 5’08 en ayant la satisfaction d’avoir battu son meilleur temps. 11 des 26 arrivants – 6 des 10 premiers – ont eu la même. Ce n’est pas le cas du favori, finalement 4e à 6’34. Le médaillé d’argent de Moscou s’est mis dans le rouge trop tôt et trop longtemps pour résister aux chasseurs. Néanmoins, il a devancé les 2 Ukrainiens, arrivés 5e et 6e à quelques secondes d’intervalle… plus de 12 minutes après le Français !

J’avoue être parmi les très nombreux qui le pensaient incapable de remonter sur un podium à ce niveau. Après le coup de la poche de glace, j’en étais d’autant plus convaincu. Cet exploit réussi à l’occasion de ses derniers championnats d’Europe crédibilise totalement son projet de fin de carrière athlétique. Il a 36 ans et compte arrêter après Rio où il a prévu de tenter de doubler 20km et 50km. Pas de doute, Diniz en est capable, les modifications de son entraînement (il s’est même mis à la natation suite à une blessure) et de sa technique portent déjà leurs fruits. Toutefois, ce record doit beaucoup au scénario de la course avec le rythme très rapide imposé par les Russes dès le début, puis la bagarre entre les 2 hommes portant des dossards colorés (celui du champion en titre et celui de l’Européen le plus rapide de la saison). Il sera très difficile de le battre.

L’exploit est d’autant plus monumental qu’il s’agit du 1er record du monde lors de championnats d’Europe depuis… celui du 4x100m de l’équipe de France à Split en 1990[2].

Pour ajouter encore un peu de saveur à ce titre, on notera qu’il a permis à la France de reprendre la tête la tête au classement des médailles.

J’ai fait 2 vidéos, une de près de 2 heures coupée en 2 car sur Dailymotion je n’avais pas droit à plus d’une heure par vidéo… et une version courte. J’y ai mis le podium même s’il a eu lieu l’après-midi.

La version courte.

Pendant la marche, disputée en ville, des épreuves ont eu lieu au stade.

La première bonne nouvelle a été apportée par Mélina Robert-Michon. La vice-championne du monde de Moscou a eu la bonne idée de se qualifier directement pour la finale du lancer du disque dès son premier jet (le premier du premier groupe). 63m62, c’est 6 mètres de plus que la marque exigée. Vite fait, bien fait. En bonus, elle a évité la pluie dont les autres ont été victimes.

Les qualifications du lancer du poids féminin, OSEF, 16 engagées pour 12 retenues, ça ne rime à rien.

En revanche la suite de l’heptathlon était beaucoup plus importante. Antoinette Nana Djimou a débuté l’épreuve de saut en longueur par une marque médiocre (5m86) due à d’une très mauvaise planche. Le 2e essai a été plus réussi, 6m25 (-0.1m/s), meilleure perf de sa saison (elle a peu sauté) malgré une planche très moyenne. C’est 17cm de moins que lors de son titre à Helsinki il y a plus de ans, seulement elle n’avait pas sauté aussi loin depuis. La 3e tentative, un peu désaxée, a été moins bonne malgré une prise d’envol plus précise.

Cette performance lui a permis de prendre la 3e place du concours derrière 2 des 3 Allemandes. Claudia Rath a atterri 7cm plus loin (6m32, ça fait 949pts), Carolin Schäfer a pris 943 unités en retombant à 6m30. Avec ses 927pts, Antoinette a grignoté sur Anastasiya Mokhnyuk (6m24, 924pts), Nafissatou Thiam (6m18, 905pts) et Nadine Broersen (6m16, 899pts). Les 2 représentantes du Benelux sont les seules candidates au podium à avoir enregistré leur top performance au 1er et non au 2e essai.

Difficile de faire plus serré à 2 épreuves de la fin : Schäfer 4788pts, Thiam 4756, Broersen 4740, Nana Djimou 4720, Mokhnyuk 4714. Soit 5 filles départagées en 74 points, ce qui correspond à moins de 4 mètres d’écart au javelot. C’est très peu. Prometteur pour Antoinette, la plus forte dans le 6e des 7 travaux de l’heptathlon.

Un des moments les plus attendus de la journée était la série du 1500m de MMB. Après sa course de la veille, il n’a quasiment pas dormi. La disqualification et la façon dont elle est intervenue lui ont fait très mal moralement, il s’est cru viré des championnats, puis a pensé à déclarer forfait car le cœur n’y était plus. Le staff de l’équipe de France a fait le forcing pour le convaincre de ne pas abandonner. Mehdi Baala – probable futur DTN – lui a longuement parlé, même Bouabdellah Tahri s’est isolé avec lui pour le remotiver. Quand on se souvient des très mauvaises relations entretenue entre le représentant de la nouvelle génération et les 2 grandes figues de l’ancienne, des différents dont le point d’orgue a été la bagarre à Monaco (entre hommes, une baston est souvent le meilleur moyen de débuter une réconciliation), on mesure le travail effectué par Ghani Yalouz pour créer une cohésion en équipe de France. Avec le temps, en apprenant à se connaître, tout le monde a mis de côté ce qui générait ces dissension, tout le monde soutien et aide ses coéquipiers. L’athlétisme est presque devenu un sport collectif au lieu d’une somme d’individualités rivales.

Finalement, après une très mauvaise nuit au cours de laquelle il a très peu dormi, Mahiedine s’est présenté au départ de la première demi-finale du 1500m. La mission était très difficile. Une course à 16, l’obligation de finir parmi les 4 premiers ou à défaut d’accrocher une des 4 places qualificatives au temps (en sachant que les concurrents de la seconde demi-finale seraient renseignés sur la performance nécessaire pour se les adjuger). Ce n’était donc pas facile du tout. Contrairement aux attentes, la course n’a été très tactique, MMB a subi, il était en fin de peloton, on le sentait hors du coup, il semblait cramé psychologiquement. A 200m de l’arrivée, à l’orgueil, il a tout de même essayé d’attaquer en partant de très loin. Doubler un tel paquet de concurrents dans la dernière ligne droite nécessitait de se décaler jusqu’au couloir 4… Quel finish ! Son accélération rageuse lui a permis de finir comme une bombe en 4e position ! ENORME !

Dans la seconde série, Florian Carvalho s’est placé en début de peloton, Ilham Tanui Özbilen puis Homiyu Tesfaye (des Africains naturalisé) ont accéléré et mené le rythme, le Français s’est alors un peu fait enfermer. La porte s’est ouverte dans la ligne droite opposée avant l’arrivée, il n’a pu en profiter. Le Français s’est fait balader et n’a pu finir que 6e en doublant sur le fil un Espagnol. Sachant qu’un autre Espagnol est tombé. Bien fait pour eux. Malheureusement, cette course a été trop lente pour repêcher quelqu’un (4 dixièmes de trop pour le Français), en étant un peu plus malins ils s’octroyaient 8 places au lieu de 4. Le Britannique Chris O’Hare a gagné facilement, Özbilen a sauté, premier non-qualifié (pour 1 dixième de seconde).

Avec une journée complète pour récupérer, MMB devrait pouvoir aborder la finale dans de bonnes conditions physiques. Espérons qu’il puisse aussi en profiter pour se remettre la tête à l’endroit afin d’aborder cette seconde chance avec l’état d’esprit nécessaire pour le remporter. On peut difficilement en faire le favori de l’épreuve, néanmoins avec la motivation supplémentaire née de cette injustice et sa forme qu’il tient, un podium parait clairement envisageable.

Notes

[1] Si j’ai bien compris le grand-père paternel de Diniz – dont il porte le nom de famille – venait du Portugal, il y est retourné pour finir sa vie, la grand-mère du marcheur y est partie avec lui et y est décédée il y a quelques semaines ou mois. De plus Diniz fait pas mal de stages là-bas, c’est un pays auquel il est attaché.

[2] En 2002, déjà sur 50km marche, la perf de Robert Korzeniowski était considérée comme une meilleure performance mondiale de tous les temps, pas encore comme un record du monde, les règles concernant le circuit étaient probablement différentes.