Le super-G féminin a été lancé avec une demi-heure de retard à cause du vent et de la neige (généralement le vent chasse la neige fraiche et lustre la piste). Les conditions météo et la visibilité s’annonçaient changeantes, le tracé très technique (avec aussi des parties de glisse), de quoi nourrir le suspense et offrir un vrai spectacle. La très belle course attendue allait-elle être perturbée, voir rendue inéquitable par Eole ? Pour l’éviter, on a un abaissé la cabane de départ de quelques dizaines de mètres.

Pour tout dire, dans les rangs français, on n’espérait pas grand-chose de cette épreuve. Marie Jay Marchand-Arvier, vice-championne du monde de la discipline en 2009, a hérité du dossard 1. Ce tirage a fait son bonheur. Sur un super-G comme celui-ci, partir avec un petit dossard peut être un avantage, mais partir avant tout le monde ne l’est en réalité pas souvent. Contrairement aux suivantes, vous n’avez pas l’opportunité de voir à la télé ce que ça donne à vitesse réelle, donc de repérer les pièges non décelés lors de la reconnaissance. Jennifer Piot (4) était un peu mieux lotie. Tessa Worley (24) et Margot Bailey (30) devaient partir après les meilleures, ce qui peut être positif… ou vous plomber. On allait le découvrir.

A domicile (elle est licenciée au club de Vail), Lindsey Vonn était très attendue, si j’avais dû parier de l’argent, je n’aurais pas cherché plus loin. Mais j’aurais aussi mis une pièce sur Anna Fenninger, Tina Maze, Lara Gut et Viktoria Rebensburg. Pourquoi ? Elles sont au-dessus du lot, tout simplement. Cette piste est nouvelle, elle a peu été pratiquée par les filles sur le circuit (uniquement la saison passée, plus lors de l’entraînement la veille de ce super-G), un paramètre censé favoriser les Américaines, bénéficiaire du privilège de la nation organisatrice (ses athlètes peuvent s’entraîner sur la piste des compétitions lors des semaines et mois qui précèdent les championnats).

Ce super-G très compliqué, plein de pièges, pouvait donner lieu à un jeu de massacre. Et une loterie avec le vent. Vous pouviez tirer le gros lot en vous élançant pendant une accalmie ou au contraire être condamné si le sort vous est défavorable avec un départ dans la tempête ou, plus pernicieux encore, une bourrasque qui vous sort de la trajectoire à un très mauvais moment. Attention, les principales causes de perte de temps restaient les erreurs de reconnaissance, mauvais choix tactiques et l’incapacité à tenir sa ligne.

Au moment où Marie allait se lancer – avec le sourire – la course a été – déjà – interrompue… Youpi… Encore trop de vent. Elle a été arrêtée alors que la balle était déjà dans la chambre, le percuteur n’attendait qu’un appui sur la gâchette… Finalement, elle est partie 3 minutes plus tard. On a tout de suite eu confirmation de ce qui était annoncé, à savoir beaucoup de difficultés. C’était loin d’être parfait, avec des appuis qui tapaient pas mal et de la neige qui chassait par endroits car seul le fond était dur, pas la surface. Un gros travers lui a fait perdre quelques dixièmes. Son temps a très rapidement été battu (de 3 dixièmes) par Elena Curtoni (2) et on pouvait imaginer que les meilleures iraient encore beaucoup plus vite. Jennifer Piot n’y est pas parvenue, au contraire, elle a skié assez propre mais sans emmagasiner de vitesse, du coup ça a fait très cher à l’arrivée.

Pendant un moment, si les filles reprenaient pas mal de temps sur le bas, elles en perdaient beaucoup au milieu et finissaient donc assez loin. Quand elles finissaient, car Daniela Merighetti (9) est tombée sans gravité. Néanmoins, il y a eu une petite interruption, surtout à cause du vent. Dans la foulée, Viktoria Rebensburg (10), retardée au départ, a fait ce que je l’imaginais faire, c’est-à-dire prendre la tête. Et nettement de surcroît : 9 dixièmes ! Elle a pris près d’une seconde à Curtoni rien que sur le bas.

Julia Mancuso (11) a ensuite sorti MJMA du podium en terminant 2e à 87 centièmes. La première Américaine en lice a dû se coltiner un vent violent. Je ne sais pas si elle a entendu le soutien du public particulièrement excité au moment de son passage. Nadia Fanchini (12) a eu beaucoup de chance avec la météo mais a perdu beaucoup de temps sur la fin. L’Italienne a gâché une belle opportunité. Etrangement, la course a encore été interrompue suite à son passage, un peu plus longtemps cette fois. Kajsa Kling (13) a alors pris la 2e place à 69 centièmes. Très insuffisant pour espérer une médaille car les meilleures étaient encore en haut. Le public s’est réveillé pour Stacey Cook (14), vainqueur de la descente d’entraînement de la veille, qui est venue se classer dans le paquet à un peu plus d’une seconde. On a alors assisté à ce que je vais qualifier de surprise positive du jour[1] : Cornelia Hütter (15) a en allumé vert tout du long pour prendre la tête en améliorant le temps de référence de 52 centièmes.

Hütter pouvait-elle rester au sommet ou allait-elle être ramenée dans le rang par les grandes favorites ?

Lara Gut (16) a souvent mis les skis en travers sur le haut sans toutefois perdre beaucoup de temps, elle restait dans le coup sur les 2 premiers intermédiaires, mais ensuite ça a chiffré. Seulement 3e provisoire à 1"02 sur une piste où elle avait réussi un doublé la saison passée en Coupe du monde, c’est décevant. Pour moi aussi car après les Françaises, je suis pro-Lara, ceci depuis 2009. J’ai été séduit par son niveau, sa fraîcheur, son tempérament, sa personnalité détonante… Elle parle parfaitement plusieurs langues, ne cherche pas à cacher ses émotions. Et en plus elle est super mignonne, ce qui ne gâche rien… Nicole Hosp (17) n’a pas été en mesure d’inquiéter les premières, elle a skié à l’envers jusqu’à sa sortie prématurée. A vrai dire, Hosp, tout le monde s’en foutait, car seule comptait Lindsey Vonn (18).

La star locale a pris cher sur le haut, on ne la sentait pas dans la trajectoire. Après la course, elle a évoqué le vent, ça pouvait ressembler à une excuse un peu facile, seulement on ne peut lui donner tort. Elle n’a vraiment pas été aidée. Le problème des sports de plein air est que les conditions peuvent changer d’un concurrent à l’autre ou en favoriser un plutôt qu’un autre (exemple : Myriam Soumaré aurait remporté le 100m des ChE de Zürich sans le vent de face, Dafne Schippers a pu en profiter car son gabarit lui permet de mieux résister au vent). Lindsey a été très mal servie, ses adversaires directes ont été moins pénalisées par les caprices de la météo. Elle a perdu trop de temps sur le haut, essentiellement à cause de ce vent. Seulement, elle n’est pas faite comme les autres, 42 centièmes de retard au 2e intermédiaire, normalement, c’est rédhibitoire. Pas pour elle. A l’inter suivant elle était presque revenue à égalité. A l’arrivée, elle était devant pour 0"11 ! Il lui fallait désormais attendre en sachant son temps assez nettement améliorable sur le haut.

Seulement Tina Maze (19) avait envie de gâcher la fête. Et elle y est parvenue. Beaucoup mieux partie (-0"28), elle a ensuite fait jeu égal avec Vonn (-0"29) avant de limiter la casse là où l’Américaine a été excellente. Il lui restait seulement 12 centièmes de marge en entrant dans la dernière section. Au grand damne du public, l’allégorie de la polyvalence[2] a conservé exactement le même écart sur la ligne d’arrivée.

Ça sentait la victoire de la Tina victorieuse cette saison dans toutes les disciplines sauf le super-G. Une autre Tina, Tina Weirather (20), a réussi une course correcte, loin toutefois des standards nécessaires pour aller chercher une breloque. Elle a fini à une seconde pleine (suffisant toutefois pour pointer au 6e rang du classement final). Elisabeth Görgl (21) était beaucoup mieux partie, dans les temps de Maze, seulement elle est sortie… Restait donc la belle Anna Fenninger (22), championne olympique en titre. Exellente – pour ne pas dire exceptionnelle – en haut (-0"33), la jolie brune a ensuite lâché des centièmes tout du long… Il lui en restait 3 à l’arrivée ! 3 centièmes qui changent l’or en argent. A 3 centièmes près, le titre était partagés, la médaille de Tina restait du plus précieux des métaux et on jouait l’hymne slovène. A mon avis, ce n’est que partie remise.

Fenninger devant Maze à 3 centièmes et Vonn à 15 centièmes… paie ton podium ! Ça pèse lourd en médailles et globes de cristal ! Il s’agit tout simplement du top 3 au classement général de la Coupe du monde (où Tina devance Anna).

Il nous restait Tessa Worley (24), dont on attendait surtout une prise de marques sur cette piste. Elle a pris très cher, 3"11, soit un peu moins que Jennifer Piot, toujours dernière. Margot Bailey (30) a fait à peine mieux, 2"89. On peut donc difficilement parler de réussite pour l’équipe de France : Marie 14e, Margot 23e, Tessa 24e, Jennifer 26e. Globalement, ça reflète leur niveau actuel.

On aura assisté à une belle course grâce à un scénario de qualité contenant une bonne dose de suspense, scénario renforcé par une belle distribution puisque les stars à l’affiche ont tenu leur rang : Fenninger devant Maze et Vonn, une 4e surprenante mais ensuite Rebensburg 5e, Weirather 6e, Gut 7e… (Au passage, vous aurez remarqué que mon prono n’était pas dégueulasse, j’avais 4 des 5 premières dans le désordre… même si c’était facile.) En plus de tout ceci, que de belles images ! Ces flocons virevoltant dans le vent, ces bourrasques déplaçant des gerbes de poudreuse traversées par les skieuses, le tout illuminé par le soleil... Magnifique !

Espérons avoir des courses au moins aussi belles jusqu’à la fin des championnats. Avec si possible des médailles françaises. Parce que sans médaille pour les Bleus, c’est quand même tout de suite moins bien !

Notes

[1] Une bonne perf d’une fille peu attendue. Par opposition à surprise négative, synonyme de contre-performance inattendue.

[2] Elle participe à TOUTES les courses de la saison, personne d’autre ne le fait, y compris chez les hommes… et pour couronner le tout elle gagne dans toutes les disciplines.