La Raptor a été abandonnée au profit de la Birds of Prey, l’autre piste de Beaver Creek, où se disputeront toutes les épreuves techniques. Elle était bien gelée. Surtout à 10h du matin, moment du départ de la première manche. L’entraîneur de Tina Maze a été tiré au sort pour tracer, il a fait quelque chose d’assez large, plutôt typé super-G, parti-pris assez logique compte tenu à la fois de son objectif (favoriser son athlète) et du terrain. Cette piste a pour un relief très particulier avec pas mal de secteurs assez plats entrecoupés de plusieurs murs plus ou moins longs disséminés à différents endroits, les mouvements de terrain y sont nombreux. Parfois ça remonte, du coup, derrière, difficile de ne pas mettre une porte en aveugle… Il faut être bon à la glisse, fort tactiquement et techniquement, avoir très bien réussi sa reconnaissance. La dimension physique aussi est très importante. 1’10 par manche, à cette altitude, ça brûle !

Une des inconnues de cette course était liée au calendrier de la Coupe du monde. La FIS n’a programmé aucun géant entre celui de fin décembre et celui des Mondiaux. Environ 1 mois ½ sans épreuve. Pas facile pour les pures spécialistes de la discipline et pour les pronostiqueurs. Les premières n’ont pu se tester, prendre confiance si elles en avaient besoin (c’est le cas des Françaises), les seconds ne pouvaient que spéculer à partir de rien de très pertinent.

Dernière remarque avant d’en arriver à la course. La France pouvait engager 5 filles au lieu de 4 car en tant que championne du monde en titre, Tessa Worley était qualifiée d’office hors quota. Pourtant engagée dans une démarche de reconstruction globale de l’équipe féminine, la fédé n’a pas fait le choix de distribuer un 5e dossard. Il est vrai qu’aucune fille n’a fait le nécessaire en CdM pour l’obtenir, et certainement pas une jeune à que cette expérience aurait pu être profitable. En parlant de dossards, sachez qu’au tirage au sort Anémone Marmotta a récolté le 10 et Tessa Worley le 12. Adeline Baud et Taïna Barioz sont encore assez loin du top 15 à la WCSL, elles ont dû s’élancer respectivement avec le 24 et le 29.

Il y a 2 ans, le dossard n°1 avait porté chance à Tessa. Maria Pietilae-Holmner (1) n’en a pas fait le même usage. Sa manche sans faute manquait visiblement d’engagement, ce que le chrono a confirmé rapidement, et déjà à l’issue du passage suivant, celui de Tina Maze (2). Auteur d’une petite faute en haut, la Slovène a trop marqué certains appuis, on voyait par moments de grandes gerbes de neige jaillir de ses skis. Ça restait du bon ski a priori. Ceci dit, j’avais beaucoup de mal à évaluer le rythme de cette manche. Je ne suis pas le seul. Comment imaginer à cet instant que la triple médaillée de ces débuts de championnats allait rétrograder jusqu’au 4e rang à… 1"10 de la première place provisoire ? Attention, on ne parle pas ici d’une contre-performance, sinon avec quels mots devrait-on qualifier la prestation de Mikaela Shiffrin (3), reléguée à plus de 6 dixièmes de celle à qui elle rend plus d’une décennie ? Il y a eu pire. Après des performances prometteuses lors de l’épreuve par équipes, Eva-Maria Brem (4) était attendue à un niveau correspondant à son statut, celui de leader de la Coupe du monde de la spécialité (avec 3 podiums en 4 courses). Elle est sortie avant le premier inter en faisant du saut à skis sur un mouvement de terrain. Erreur de reconnaissance ou erreur tactique, le résultat est le même. A écouter les mauvaises langues, le syndrome du favori qui se rate complètement le jour-J serait une spécialité française. La preuve que non[1].

Avec Jessica Lindell-Vikarby (5), l’impression visuelle a pour la première fois été corroborée par la performance. Cette impression était bonne, l’engagement et l’intensité étaient omniprésents, elle ne relâchait jamais. Ceci lui a permis de prendre pas mal de marge pour finir provisoirement en tête (-0"20) en ayant été moins rapide que Maze sur le bas. On enchaînait avec Kathrin Zettel (6), beaucoup plus lente en raison d’un manque d’activité sur les skis, d’une incapacité à prendre de la vitesse et donc plus généralement d’une incapacité à trouver le bon rythme.

Anna Fenninger (7) a alors tué le concours. En athlétisme féminin, ça équivaut à 7m15 au saut en longueur ou 82 mètres au lancer du marteau. Au premier essai bien sûr. Elle a mis tous les ingrédients nécessaires, l’activité, la glisse, les bonnes trajectoires, la fluidité, et tout le reste. Au chrono, ça s’est traduit par des écarts énormes : -0"41 au 1er inter (donc parfait en haut), -0"55 au 2e, et -0"90 à l’arrivée. Les 7 meilleures de la discipline[2] étaient toutes passées, ces écarts étaient d’autant plus impressionnants. Ses adversaires ont dû prendre un sacré coup au moral, surtout celles qui pensaient être placées à distance raisonnable pour encore jouer le podium. D’un coup, elles ont été renvoyées à plus de la seconde ½. Ceci dit, quand une fille domine à ce point, les autres ne sont plus réellement ses adversaires.

Lara Gut (9) pouvait espérer profiter de ce tracé assez favorable aux skieuses à leur aise en super-G, Tina Weirather (8) venait de lui montrer la voie en se classant 4e à 1"35, malheureusement la Suissesse a poursuivi sa mauvaise saison en géant par une sortir rapide. Elle aussi a été pigée en sautant sur un mouvement de terrain. C’est malheureux, ça n’a rien de dramatique. Le drame s’est produit moins de 2 minutes plus tard. Aussi à cause d’un mouvement de terrain. Les circonstances et les conséquences sont à pleurer. L’écrire me fait tomber le moral au plus bas, alors imaginez dans quel état psychologique doit se trouver Anémone Marmottan (10) !

Il y a déjà un moment que "Momone" est en équipe de France, elle a connu des hauts et des bas, a fini par trouve une belle régularité, surtout la saison passée. Comme par hasard, en l’absence de Tessa, alors qu’il lui a fallu devenir le leader de l’équipe après avoir vécu dans l’ombre de sa copine depuis des années, elle a réussi sa meilleure saison, montant même pour la première fois sur un podium en Coupe du monde, c’était à Äre en mai. Même ses JO avaient été assez positif (8e et 13e). Son début de saison restait très correct (2 abandons, une 11e place et une 8e). Ces Mondiaux étaient une formidable occasion de s’affirmer. Je ne la connais pas personnellement mais depuis toujours, dans toutes les interviews, dans les reportages, ou même en observant son langage corporelle, elle m’est apparue très timide. Tout le contraire de Tessa, très à son aise quand il s’agit de communiquer, ou encore d’Anne-Sophie Barthet, particulièrement exubérante. Anémone est plutôt du genre à devoir forcer sa nature, à manquer de confiance en elle. Se lâcher est une challenge en soi. Or pendant cette manche, elle y était totalement parvenue. C’est d’autant plus terrible.

Aurait-elle pu être sacrée championne du monde ? Non, évidemment, Anna Fenninger était trop forte. Aurait-elle pu être médaillée ? C’est une réelle possibilité, il lui aurait fallu confirmer en seconde manche, bien sûr. Le fait est que jusqu’à son accident, car accident est le terme juste, sa manche était fantastique, pleine d’engagement, l’état d’esprit était admirable. Rendez-vous compte que le tracé n’était vraiment pas fait pour elle car pas assez tournant, que la partie de glisse en haut lui était très défavorable (d’ailleurs elle pointait déjà à 0"38 au 2e inter, ce qui restait très correct). Son chrono au 2e inter (à 0"44 du temps de Fenninger) est resté le 2e meilleur jusqu’à la fin. Au pire, c’était une 4e place… sans cette faute. Le mouvement de terrain à l’entrée du dernier mur… N’est-ce pas l’endroit où Ondrej Bank s’est envolé lors du super-combiné, ce qui nous a valu le moment d’effroi de ces championnats ? Anémone a commis une faute, d’où un déséquilibre, son genou a été soumis à une pression anormale, il a lâché. Elle en a sans doute pour plusieurs mois. Cocktail de déception, de frustration, de douleur, de coup au moral en pensant à tout ce qui est gâché et qu’il lui faudra refaire pour retrouver son niveau. C’est déprimant. La poisse.

Les blessures au genou, Marmott’ connaît déjà. Tessa (12) a découvert ça l’an dernier. Elle essaie de s’en remettre. Physiquement, pas de problème. Mentalement, c’est plus compliqué. Son retour à la compétition s’est trop bien déroulé, 7e à Sölden. Du coup, toutes les prévisions ont été bouleversées, les attentes de tout le monde – y compris les siennes – ont changé, la machine s’est déréglée, elle s’est mise à douter. Il lui aurait fallu un bon géant en CdM au mois de janvier pour se relancer, ou au moins savoir où elle en était. Bien sûr, elle ne pouvait savoir Anémone durement touchée au moment de son propre départ, et heureusement, sinon elle serait descendue en chasse-neige ! Remarquez, c’est presque revenu au même. 2"40… Une cata, ne nous le cachons pas. D’ailleurs elle n’a pas cherché à le cacher, c’était dans la tête, il lui fallait prendre des risques pour aller vite. Faux rythme, virages trop larges, un gros travers… Elle n’a pas su se libérer. Autrement dit, Tessa a continué à subir cette sorte de blocage post-traumatique.

Pour l’équipe de France, ce géant était en train de virer au cauchemar.

Si Federica Brignone (13) a copié Brem au même endroit, un autre phénomène d’imitation assez improbable a atteint les 3 concurrentes suivantes. Viktoria Rebensburg (14), Sara Hector (15) et Frida Hansdotter (16) ont successivement concédé 1"70, 1"69 et 1"71 à Fenninger… en se classant toutes juste devant le duo Shiffrin-Zettel, ex-aequo à 1"72. Sachant que Pietilae-Holmner pointait à 1"65. Plutôt serré pour une manche avec de tels écarts, non ? Si une de ces filles semblait capable d’aller beaucoup plus vite sur ce terrain, il s’agissait clairement de l’Allemande. Rebensburg est moins performante en géant cette saison, elle l’est beaucoup plus en vitesse, je m’attendais donc à la voir claquer une grosse manche en profitant de ce tracé typé super-G. Raté. C’était beaucoup trop rond.

Normalement, à ce stade de la course, les meilleures sont toutes passées, la piste se dégrade, donc le top 10 de la manche est à peu près figé. Pas cette fois. Nina Løseth (18) a réussi une belle perf en faisant perdre une place à toutes ses filles (0"49 et 0"78 aux chronométrages intermédiaires, 1"40 à l’arrivée). Michaela Kirchgasser (19) a fait beaucoup mieux ! Sur la lancée de ses médailles au super-combiné puis par équipes, la moins attendue des Autrichiennes engagées s’est hissée au 2e rang à tout de même 81 centièmes de sa compatriote bien seule au-dessus du lot (au 2e intermédiaire elle était bien derrière Anémone, déjà à 0"57).

Manifestement, la piste s’est stabilisée, on voyait beaucoup de concurrentes limiter les dégâts, au moins sur le haut. Néanmoins, une série en a remplacé une autre, les 6 partantes suivantes ont toutes pris cher. Dont Adeline Baud (24), 1 centième plus rapide que Tessa. C’était beaucoup trop moyen, elle a skié comme Tessa, pas à fond. Aux Championnats du monde, ça passe ou ça casse, il faut tout mettre, on pardonne les fautes d’engagement, pas le manque d’engagement. Ceci dit, sa particularité est de souvent se réveiller en seconde manche après avoir plus ou moins manqué la première.

Logiquement, maintenant, c’était fini, le classement ne devait plus bouger. A ce stade de la course toutes les filles ayant une chance sérieuse de terminer au sein du top 10 en fin d’épreuve devaient déjà être en bas, à l’approche du dossard 30 le niveau baisse nettement. Surtout qu’aux Championnats du monde chaque grosse nation est limitée à 4 engagées. Ça vaut pour l’Autriche, la Suède, ou encore l’Italie, capable de parfois placer un paquet de filles en seconde manche lors d’épreuves de CdM. A ma grande surprise, une dénommée Marta Bassino (27) a pris le départ, elle n’est pas totalement inconnue au bataillon (championne du monde juniors), elle l’est presque. Cette Italienne a 18 ans, bientôt 19. Elle s’est classée 7e à 1"53 après avoir eu de très bons chronos intermédiaires. Peu après, Taïna Barioz (29) est sensiblement passée dans les mêmes temps (environ 4 dixièmes au 1er inter, à peine plus de 9 au 2e) pour lui subtiliser cette 7e place. Taï s’est classée 7e à 1"52 malgré de petites fautes d’engagement sur le haut. Elle n’était pas attendue, elle s’est lâchée, sauvant ainsi la première manche de l’équipe de France. Du moins ce qui pouvait encore être sauvé.

Dans la foulée Wendy Holdener (30) a pris une bonne 15e place juste sous les 2 secondes. Ce dont tout le monde se foutait car les yeux étaient déjà rivés sur Lindsey Vonn (31), décidée à tout tenter malgré un genou douloureux. Devant ses fans et Tiger Woods, bien présent, elle s’est bien battue mais a commis une grosse faute au milieu, limitant à peine la casse. Elle s’est tout de même qualifiée 27e à 2"67. La manche a encore duré 100 ans car elles étaient 116 engagées. La 30e est passée à 3 secondes ½, à peu près 7 dixièmes de plus que la 29e… Il faut dire que Fenninger a mis une bran-bran à tout le monde, et que pas mal de filles sont sorties dont des favorites et outsiders, ouvrant la portes à des surprises.

Tout ceci nous promettait une seconde manche passionnante avec, pourquoi pas, un exploit de Taïna ou une remontée fantastique d’une de nos 2 autres rescapées, finalement 19e et 20e. Les conditions n’étaient pas particulièrement propices à ce genre de remontée car le soleil est plutôt resté caché, limitant le réchauffement de la neige. D’ailleurs on l’a bien vu pendant la course, l’état de la piste est resté bon, ou du moins il s’est stabilisé au bout d’un moment. Ainsi, il était encore possible de réussir un des meilleurs temps de la seconde manche en partant après plus de 20 concurrentes.

Mancuso et Vonn étaient qualifiées en fin de top 30, elles ont donc pu chauffer le public en début de session. La neige était un peu plus molle, ce qui arrangeait Vonn. Ça s’est beaucoup mieux passé pour elle. Il y a bien en une petite faute, rien de bien méchant. -1"17 à l’arrivée, 5e temps de la manche après le passage de toutes les concurrentes, 14e place au final. Après sa médaille de bronze au super-G, son échec en descente et sa participation désespérée au super-combiné, celle qui devait être la star de ces Mondiaux a au moins pu finir sur une bonne note.

Les 6 suivantes ont toutes été reléguées assez loin. C’était alors au tour de Tessa Worley. Ses 27 centièmes d’avance pouvaient ne pas peser bien lourd, il lui fallait réussir une grosse manche sur une piste alors en train de se dégrader. Relâchement et engagement étaient les clés. Elle devait envoyer sans se poser de question, sans bétonner ni prendre trop de marge. Plus agressive que le matin, la championne du monde en titre – pour encore quelques minutes – a allumé vert en finissant mieux que Vonn. -0"11 après être passée à +0"14 au 2nd inter. Il s’agissait alors du 2e temps de la manche (finalement le 8e). Prendre la tête de la course était hyper important pour son moral après cette première manche complètement ratée. Elle a retrouvé le bon état d’esprit, restera maintenant à enchaîner en Coupe du monde. J’ajoute qu’en terminant 13e de ce géant, Tessa a marqué des points au classement WCSL (aux ChM il faut entrer dans le top 15 pour en prendre), c’est important pour la suite.

Quid d’Adeline Baud ? Souvent excellente en seconde manche, elle partait sans avance (1 centième en réalité) et n’a pas réellement fait honneur à sa réputation. Elle a failli. Moins agressive que Tessa sur le haut, elle est restée à peu près dans les mêmes temps sans parvenir à terminer aussi bien, ceci à cause d’une grosse faute au début du mur final. D’où une 3e place provisoire à 0"16 devenue une 15e place en fin d’épreuve. Là aussi, le point positif est ce gain de points dans la lutte pour les meilleurs dossards. Elle s’en est bien sortie dans la mesure où elle a réussi à se relever alors qu’elle était à l’horizontale, donc sur le point de tomber. Sa main lui a servi à rattraper la situation, peut-être même a-t-elle tapé dans la porte. C’est dommage car sans cette faute la première place lui était promise avec une belle marge, un petit top 10 était à sa portée.

Tessa est restée leader au moment du TV break et jusqu’au début de la série de filles pointant à environ 17 dixièmes de Fenninger à l’issue de la première manche. (La surprise de la première manche, la Tchèque Katerina Paulathova, 17e avec le dossard 40, n’a pas confirmé, elle est tombée.)

Shiffrin s’est réveillée. C’est mauvais signe pour ses concurrentes en vue du slalom de samedi. La jeune championne de Vail a conservé presque toute son avance, ou plutôt elle en a perdu la moitié en haut et a presque tout repris ensuite en se montrant très agressive. Première pour 0"64, elle a très vite été détrônée par Zettel, auteur du même temps le matin mais plus rapide de 32 centièmes grâce à une première section du niveau de celle de Tessa. Son meilleur temps de manche a été nettement battu peu de temps après par Rebensburg, particulièrement impressionnante. Entre-temps, Hansdotter, dont l’entraîneur a tracé la manche (assez semblable à la première), a mangé plus de 8 dixièmes par rapport à l’Autrichienne.

J’en reviens à Rebensburg. Ces derniers temps l’Allemande avait du mal en géant, mais là, en mode full attack, elle a fait sauter la banque. Même sans regarder les chronométrages intermédiaires, on voyait qu’elle survolait la manche. -0"02, -0"26, -0"40, -0"75… Elle a écrasé ses adversaires dans chaque section. Il en restait 10, néanmoins on pouvait déjà parier sur sa présence sur le podium à l’issue de l’épreuve

Hector et Pietilae-Holmner, les 2 Suédoises suivantes, n’avaient pas de marge sur Rebensburg. L’une a chassé l’autre de la… 4e place provisoire. Elles ont concédé bien plus d’une seconde, la première dans un style agressif très brouillon, sa compatriote à cause qu’appuis trop marqués qui ont dû lui faire perdre de la vitesse. Il en restait encore 8 après le TV break, dont la jeune Bassino et Taïna Barioz, les invitées surprises. Quand est venu leur tour, le soleil illuminait de nouveau la piste depuis déjà quelques minutes, un réchauffement du revêtement n’était pas à exclure. L’Italienne de 18 ans a commis une grosse faute dès la 2e porte puis est sortie en se laissant piéger par le mouvement de terrain qui a coûté son genou à Anémone. Le sort réservé à la meilleure Française de la matinée est encore pire. Il y avait beaucoup de place entre Rebensburg et la 2e provisoire, elle pouvait au moins s’intercaler. Malheureusement, sa course a pris fin dès le premier tiers du parcours. Allégée sur un mouvement de terrain, elle a perdu l’équilibre, donc le contrôle de sa trajectoire, un coup de frein est devenu obligatoire pour éviter de rentrer de plein fouet dans une porte. Il y a des jours où rien ne va, Taïna commence à avoir de l’expérience dans une autre catégorie de jours, ceux où on croit que ça se passe bien… et en fait non. Cet abandon a assuré l’EdF de 2 top 15, du fond de top 15 alors que 2 bons top 10 étaient envisageables en skiant sans faute majeure.

A ce moment, j’étais complètement blasé. Bien sûr, j’ai continué à suivre cette course dont l’épilogue était proche. Nina Løseth a en partie gâché sa bonne performance du matin, elle a pris cher, ce qui l’a fait sortir du top 10 (11e au final). Tina Weirather (5) s’en est beaucoup mieux tirée en s’invitant d’office à la cérémonie des médailles, à laquelle participent les 6 premiers du classement de chaque épreuve. La seule représentante du Lichtenstein a si bien limité la casse qu’une médaille n’aurait pas été volée. L’autre Tina a seulement concédé une demi-seconde à Rebensburg sur cette manche, ce qui lui a fait se classer provisoirement au 2e rang à 15 centièmes du leader. Son regret sera certainement d’avoir perdu un peu de vitesse en haut du dernier mur, car c’est la raison pour laquelle son bon ski d’attaque n’a pas été récompensé. En effet, elle a vite perdu espoir de monter sur le podium. Mais étrangement, la Tina star n’y est pour rien. Tina Maze avait mes faveurs dans la mesure où j’ai une dent contre Rebensburg depuis des années et où être témoin d’un grand chelem de la Slovène m’aurait bien plu. Avec 6 dixièmes de marge, il y avait moyen de moyenner. Mon impression est qu’elle en voulait trop, or être trop à l’attaque conduit parfois à produire un ski brouillon. Ceci dit, j’ai cru voir une amélioration après le mauvais début de manche, le chrono n’a pas confirmé. Il lui restait 16 centièmes d’avance au 2nd inter, elle s’est complètement manquée en bas : +0"34, déjà en sursis.

Rebensburg pouvait difficilement croire au titre, et même à la médaille, car les 3 dernières candidates au titre allaient s’élancer avec un très bel avantage. Celui de Jessica Lindell-Vikarby (3) était de 8 dixièmes, son entraîneur avait tracé la manche – ce qui n’a pas réussi aux autres Suédoises – et toutes les infos nécessaires étaient remontée jusqu’à elle. Au second intermédiaire, il lui restait la moitié de sa marge, je la croyais en plus mauvaise posture. En bas, tout est parti en quenouille. Quelques appuis difficiles lui ont fait lâcher près d’une demi-seconde et échouer à la 2e place provisoire pour… 9 centièmes. Faut-il blâmer le réchauffement de la neige ? On ne peut écarter cette hypothèse à l’aune des courses précédentes, cette section de la piste a souvent été sujette à ce problème depuis le début des Mondiaux.

Rebsensburg avait désormais l’assurance d’obtenir une breloque, restait à savoir laquelle allait lui échoir. La marche de Michaela Kirchgasser approchait les 9 dixièmes, elle est passée aux points de chronométrage dans les temps de Lindell-Vikarby… mais a mal terminé. De petits travers et un gros coup de frein sur le dernier mouvement de terrain lui ont coûté plusieurs places. Elle s’est classée 1 centième derrière Maze.

Il n’en restait donc qu’une, Anna Fenninger (1). Que pouvait-il lui arriver ? Manifestement, rien. Et pas seulement grâce à première manche de mutante qui lui aurait permis de gagner même en s’arrêtant à chaque porte pour en signer le drapeau. J’exagère à peine. 1"70, c’est énorme, on voit très rarement ce genre d’écarts au départ d’une seconde manche, sauf en super-combiné. La logique voulait que Fenninger bétonne, ne prenne aucun risque. Pourquoi se mettre en danger ?

Qu’a-t-elle fait ? Tout le contraire ! Elle a attaqué, a lâché 21 petits centièmes en haut… puis a repris de l’avance pour passer à -1"80 au second intermédiaire. Pendant sa manche, elle ne pouvait évidemment pas connaître les temps, elle a donc continué à fond au lieu de se calmer pour assurer le coup. C’est alors qu’une énorme faute aurait dû l’envoyer dans le décor. Comment a-t-elle fait pour éviter une chute rédhibitoire et continuer sa course ? Difficile à dire. Normalement, une erreur pareille vous prive de toute chance de médaille, vous finissez pour sauver les meubles. Passée près de la catastrophe, Anna en a remis une couche dans cet esprit, elle croyait son avance disparue et s’imaginait obligée de tout donner pour au moins monter sur la boîte. A la surprise générale, y compris la sienne, le chrono a affiché -1"40 à son arrivée. Hallucinant. Inexplicable. Fou. Le 2e temps de la manche en partant 30e et en commettant une faute énorme. L’Autrichienne est partie en déséquilibre et a fait du chasse-neige pour se reprendre, presque un stop and go. Elle pouvait se permettre d’en faire 3…

L’Autriche s’en sort donc avec un nouveau titre, Fenninger partage le trôle de Reine des Neiges du Colorado avant le slalom. Je n’aurais pas parié sur Rebensburg et Lindell-Vikarby en argent et en bronze, même si la Suédoise avait gagné ici il y a 2 ans, mais elles n’ont pas usurpé leur place. 1"40 entre les 2 premières mais 15 centièmes entre la 2e et la médaillée en chocolat, c’est… à l’image de cet étonnant géant, serré à certains niveaux, pas du tout à d’autres. Weirather, auteur du 3e temps de la manche, s’est retrouvée privée de podium pour 6 centièmes, ce qui doit picoter.

D’un point de vue français, on peut difficilement se réjouir, Tessa 13e, Adeline 15e, Taïna qui loupe l’occasion d’améliorer ses dossards et de faire le plein de confiance, Anémone qui y laisse un genou et son moral. La galère. Heureusement, demain, le géant masculin devrait mieux se passer, les 4 cartouches du fusil sont toutes susceptibles de rapporter à l’équipe une nouvelle médaille. Le ski alpin tricolore en a bien besoin.

Notes

[1] Quand ça arrive à un Français, donc à un concurrent qu’on suit plus particulièrement, on le remarque et on s’en souvient plus facilement, d’où cette légende stupide gonflée aussi par un amour prononcé pour l’autoflagellation, qui pour le coup est vraiment une spécialité française.

[2] Du moins au classement WCSL.