A Kontiolahti, il ne fait pas froid, chose inhabituelle. L’épreuve a été organisée en fin d’après-midi, donc en nocturne, sur une neige très molle qui brassait beaucoup (avec supplément neige fraiche en train de tomber). Ce tracé a pour particularité sa grande côte particulièrement pentue suivie d’une grosse relance, il est très difficile, très favorable aux meilleurs skieurs. Toutefois, le pas de tir est assez exposé, quand il y a du vent, les risques de carnage sont élevés, ça rééquilibre.

La composition de l’équipe de France semblait particulièrement bien adaptée à cette course[1] avec Anaïs Bescond pour débuter (l’idée étant d’assurer au tir en de rester dans le coup en ne perdant pas trop de temps en ski), Marie Dorin-Habert pour envoyer du pâté sur la piste et rectifier la situation en cas de souci pour "Nanass". Malgré son tir debout très instable, Jean-Guillaume Béatrix a été préféré à Quentin Fillon-Maillet (en général excellent tireur, de plus en plus souvent performant en ski) et à Simon Fourcade (on ne sait jamais à quoi s’attendre avec lui, il peut être excellent, se planter complètement comme lors du dernier relais mixte avant les Mondiaux – ou s’emballer et craquer dans le dernier tour, il préfère nettement débuter lors du relais masculin, la pression est moindre), car il s’agit en principe un très bon skieurs dont le petit gabarit devait être un atout pour passer la côte. Garder Martin Fourcade dans le rôle de finisseur s’imposait évidemment. Vainqueurs en ouverture de saison puis 5e à Nove Mesto (uniquement à cause de la craquante de Simon), les Bleus faisaient figure de favoris. Parmi d’autres.

Hormis l’Allemagne qui a décidé de ne pas aligner ses meilleurs éléments, toutes les équipes ont joué le jeu, preuve que le relais mixte est devenu une épreuve importante. A domicile, Kaisa Mäkäräinen a décidé de prendre part à ce relais malgré le niveau très moyen de ses partenaires, je pensais la voir se réserver en vue de l’enchaînement sprint-poursuite prévu ce week-end. La Norvège a choisi sans choisir, elle a aligné les frères Boe car Svendsen n’est pas très en forme et Bjørndalen a encore besoin de quelques jours pour être au mieux après son séjour en altitude. De surcroît, il y avait trop d’incertitudes le concernant, il a zappé les dernières étapes de CdM pour se préparer. De plus, cette formation avait permis aux Scandinaves de l’emporter à Nove Mesto début février.

Si "Nanass" est partie très fort, elle a vite dû laisser faire Veronika Vitkova, désireuse de faire exploser le peloton dès la première boucle. Cette redoutable relayeuse est arrivée au tir couchée avec Susan Dunklee (USA) et quelques mètres d’avance. Le vent était faible, semble-t-il assez régulier. Pourtant, ça a pas mal pioché, Anaïs l’a fait une fois et est sortie 11e à 17 secondes. Etrangement, le Japon (Fuyuko Susuki) est sorti en tête devant la Russie (Yana Romanova) et le duo Slovaquie/Slovénie. La Tchèque a quitté le pas de tir à 10 secondes de la tête, suivie de près par la Norvégienne (Fanny Horn). Les écarts étaient encore assez anecdotiques sauf pour l’Italie (Dorothea Wierer) et l’Ukraine, déjà à plus de 30 secondes de la tête, voire pour l’Allemagne (à 24").

La Japonaise a inexplicablement creusé l’écart sur la plupart des filles, pas sur les plus rapides, à savoir Vitkova et Dunklee. Bescond a doublé pas mal de concurrentes, dont Nadezhda Skardino, la Biélorusse, une concurrente en principe de son niveau. C’est dans la grande côte que la situation s’est gâtée, la Française avait du mal à progresser, elle y a perdu du temps par rapport aux meilleures. Peut-être trouve-t-on ici l’explication de son mauvais tir debout. Elle a loupé les 2 premières puis une pioche, d’où une grosse pression au moment de lâcher sa dernière balle. Heureusement, la cible est tombée, sinon il lui aurait fallu tourner, on aurait pu dire adieu à la médaille.

La Nippone, la Russe et l’Autrichienne puis la Norvégienne, la Biélorusse et l’Italienne ont réussi le sans-faute pendant que "Nanass" galérait. La Tchèque a dû piocher 2 fois, L’Etatsunienne une. Résultat, Suzuki est conservé sa première place, Romanova suivaient à 6 secondes, Vitkova à 7, Hauser (Autrichienne inconnue) à 11, Dunklee à 15, Horn et Skardino à 20, Wierer à 27. Serré, donc. La France était déjà en grandes difficultés, 12e à 44". Et Bescond allait devoir skier seule, loin de la fille qui la précédait, à moins d’être rejointe par la Finlandaise (Mari Laukkanen) et l’Allemande (Luise Kummer) sorties 48 secondes après la Japonaise.

Suzuki a continué à augmenter son avance sur presque toutes les autres concurrentes, en particulier sur Romanova, en train de sombrer. Vitkova et Dunklee étaient presque les seules à réduire leur retard, la Tchèque a même réussi à lancer sa partenaire en position de leader. La plupart des grosses nations ont pu se replacer, ce qui rendait la situation de la France encore plus compliquée. Bescond a même un temps rétrogradé au 14e rang. Heureusement, elle a bien relancé après la côte, limitant ainsi des dégâts qui auraient pu être irréversibles.

Gabriela Soukalova a donc pris le relais en tête juste devant le Japon, plus là pour bien longtemps. La marge par rapport aux autres équipes était déjà intéressante : 11 secondes sur les Etats-Unis, 16 sur l’Autriche, 19 sur la Biélorussie, 30 sur la Norvège, 36 sur la Russie, 30 sur l’Italie… Le retard de Marie au début de son relais était de 45 secondes, elle n’avait pas l’intention de s’éterniser à la 12e place. L’écart entre Vitkova et Bescond s’est essentiellement creusé en ski de fond (elles ont chacune pioché 4 fois). Jour sans ? Manque de forme ? Piste sur laquelle ses qualités ont du mal à s’exprimer ? Les courses individuelles permettront de se faire une idée. Ça aurait pu être pire, l’Allemagne était déjà reléguée à 1’13.

Le 2nd relais féminin promettait d’être explosif, le niveau était très élevé avec, en plus de Gabriela Soukalova des cadors comme Darya Domracheva et Kaisa Mäkärainen (les 2 qui se battent pour le gros globe), Tiril Eckhoff, Karin Oferhofer, et bien sûr Marie Dorin-Habert. Les représentantes de l’Autriche (Katharina Innerhofer, une victoire surprise lors d’un sprint improbable il y a pile 1 an), des Etats-Unis (Hannah Dreissigacker, peu connue) et de la Russie (Olga Podchufarova, découverte avec quelques bonnes perfs en début de saison mais pas réellement de confirmation depuis) ne pouvaient en principe pas rivaliser.

Une tactique s’imposait à Marie : tout donner d’entrée et espérer que ça passe au tir afin de se replacer rapidement parmi les équipes de tête. Il était nécessaire de prendre des risques pour relancer l’équipe. La pression n’était pas énorme, au pire ça ne passait pas et la responsabilité de l’échec était partagée.

La belle Gabriella est arrivée seule sur le pas de tir, elle en est sortie avec Darya[2], particulièrement impressionnante. Les balles sont parties vite et ont toutes atteint les cibles. Marie aussi a bien tiré, elle a assuré un sans-faute grâce auquel elle a pu sortir 4e à seulement 23 secondes ! Elle était très proche d’Eckhoff, Kaisa se trouvait juste derrière Marie. Rendez-vous compte du temps repris en 2km et 1 passage au tir ! Même en étant optimiste, on pouvait difficilement s’attendre à un retour si rapide.

A l’évidence, le duo de tête n’allait pas amuser le terrain, le trio de chasse était au moins aussi bien armé. La Biélorusse a lâché la Tchèque dans la montée, la Norvégienne n’a pu tenir le rythme de la Finlandaise, contrairement à la Française. C’est parfaitement conforme au niveau de ski constaté ces dernières semaines en Coupe du monde. La crème du biathlon féminin a fait parler la poudre. Les équipes moins fortes étaient donc de plus en plus larguées.

Le vent semblait assez fort mais régulier quand Domracheva s’est présentée seule au tir debout. Après avoir mis un peu de temps à lâcher sa première balle, elle a très bien enchaîné pour ressortir en tête. Soukalova a également fait tomber les 5 cibles en 5 coups. De ce fait, son retard au début du dernier tour du circuit restait mesuré, seulement 7 secondes. Derrière, Mäkärainen a réussi un carton plein, contrairement à notre Marie nationale dont le 3e tir n’a pas fait mouche. Elle a bien corrigé la situation avec sa pioche, contrairement à Eckhoff, maladroite (3/5) puis incapable de garder ses nerfs. Les 3 pioches n’ont pas suffi, elle est partie tourner sur l’anneau de pénalité. Podchufarova a réalisé un des rares sans-faute parmi les chasseresses, insuffisant toutefois pour se réinviter dans la lutte pour les médailles. Ou alors au mieux le bronze. Le trou à boucher était déjà trop conséquent.

La Biélorussie n’était pas trop effrayante car son équipe masculine ne vaut pas du tout son équipe féminine. Ce constat vaut aussi pour la Finlande de façon encore bien plus marquée. Seule la République Tchèque avait le niveau pour concurrencer la France. Ce tour de pénalité devait être rédhibitoire pour la Norvège. Néanmoins, on connaît le biathlon, rien n’est jamais acquis avant d’avoir lâché la dernière balle, voire avant le franchissement de la ligne d’arrivée. Tout ou presque est susceptible de se produire.

Les écarts commençaient à être intéressants. Domracheva devançait Soukalova de 7 secondes, Mäkäräinen de 23, Marie de 32. La 5e équipe était l’Autriche, déjà à 1’06, puis on trouvait l’Italie à 1’12 devant la Russie, la Slovaquie et la Norvège, reléguée à 1’24. La dernière boucle offrait aux meilleures skieuses l’opportunité de grandement modifier la donne avant de laisser faire les hommes. En principe, la Finlandaise était la plus forte devant la Biélorusse, Marie étant bien plus rapide que la Tchèque. Seulement, ayant beaucoup donné d’entrée, la Française a manqué de jus pour terminer (essentiellement après la côte). Néanmoins, grâce à elle, l’optimiste était de nouveau de mise. Oublions Mäkäräinen, supersonique sur sa piste, surpuissante dans la montée, car comme écrit précédemment, son équipe ne vaut rien. Domracheva est allée vite, Marie aussi malgré tout, Soukalova nettement moins. Les autres nations ont toutes morflé.

(La vidéo est aussi sur Vimeo.)

A mi-course, la situation était presque idéale. Que Vladimir Chepelin prennent le relais en tête ne posait pas de problème. Le "célèbre" Ahti Toivonen – inconnu au bataillon – est parti 2e à 20 secondes, il était condamné à disparaître de la circulation. Le véritable leader était donc la République Tchèque de Michal Slesingr, dont le retard de 26 secondes par rapport au Biélorusse importait moins que les 16 secondes d’avance par rapport à Jean-Guillaume Béatrix (qui était donc à 42" de la tête de course). 5e, l’Italie était déjà à 1’21, la Norvège à 1’32, la Slovaquie à 1’35, l’Autriche à 1’50. Il y avait donc de la marge. Je ne parle même pas de la Russie, de l’Ukraine ou encore de l’Allemagne, portées disparues aux environs des 2’.

Mauvaise surprise, lors du premier tour on a vu un Chepelin remonté comme une pendule, il creusait l’écart par rapport à la plupart de ses poursuivants. Jean-Gui semblait quant à lui complètement collé à la piste, il n’avançait pas. Son petit gabarit devait l’aidé dans la grande montée, il l’a desservi, j’ai l’impression qu’il manque de puissance. Surtout, on est en fin de saison, il a déjà disputé énormément de courses depuis fin novembre, les forces semblent lui manquer.

Chepelin allait plus vite que – presque – tout le monde, la contreperformance de JGB était donc à relativiser. Avec 7,5km et 2 séances de tir, on a le temps de se refaire. Ou d’exploser. Peinard au moment de se présenter face aux cibles, Chepelin a eu la chance de bénéficier d’une accalmie, les fanions étaient quasiment immobiles, d’où un excellent 5/5. Je l’avais sous-estimé, il a attaqué sur la piste, attaqué au tir, sa stratégie payait. Les 2 suivants sont arrivés ensemble et ont aussi réussi un sans-faute malgré le retour du vent. En conséquence, Jean-Gui avait la pression, il devait tout mettre dedans du premier coup, et sans atermoiement, il n’y avait plus de temps à perdre. Résultat… un de ses meilleurs tirs couchés de la saison ! C’était du très bon travail.

A la sortie du pas de tir, Slesingr était seul 2e à 27" de Chepelin, le Finlandais s’accrochait tant bien que mal à 32". Quant à JGB, il était toujours 4e, désormais à 50 secondes de la tête. Il a donc perdu du temps par rapport à la Biélorussie, à la République Tchèque, et… à la Norvège, dont les entraîneurs ont décidé – sans doute en concertation avec les athlètes – de lancer Johannes Boe avant son frère. Sans doute ont-ils anticipé un possible retard à l’issue des 2 relais féminins. Ceci expliquerait le choix de mettre le meilleur élément de l’équipe en 3e et non en finisseur. A ce stade, l’ancien "petit Boe" devenu grand avait repris relativement peu de terrain, il naviguait encore à à peine moins d’1’30 de Chepelin après son bon 5/5. Les équipes suivantes comptaient beaucoup trop de retard pour garder espoir.

Il en restait donc 5 pour 3 médailles, 4 pour 3 en réalité, car évidemment le Finlandais a craqué, sa présence à l’avance à ce moment de la course s’expliquait uniquement par la supériorité de Mäkäräinen sur ses adversaires. Outre la vitesse de Domracheva, la Biélorussie devait principalement sa première place à ses performances sur le pas de tir : 25/25, toujours pas de pioche. Chepelin ne disposait d’aucun droit à l’erreur et en était sans doute conscient, d’où une pression pesante. Il s’est loupé au debout. Cordon[3] sur la première, avion[4] sur la 3e, puis encore une pioche pour tout faire tomber, le tout en tirant assez vite. Slesinger avait commencé à grappiller une partie de son retard sur la 2e boucle, il a pris son temps pour lâcher ses balles. La 5e et la première pioche ont été manquées. Vraiment en galère sur la piste (pour ne rien arranger il a dû changer un bâton en pleine course), Jean-Gui avait là une belle opportunité de se rapprocher d’eux. Il devait aussi se battre pour rendre vaine la tentative de retour d’un Johannes Boe lancé comme un essaim d’abeilles tueuses aux trousses de l’inconscient venu les provoquer. Le médaillé de bronze de la poursuite des JO a manqué son 1er tir, manqué son 4e, le Norvégien était déjà là. Le jeune Boe ne sait faire qu’une chose carabine en main : attaquer. Ça passe ou ça casse. Quand ça passe, ça fait très mal. En l’espèce, c’est passé. Rapide, il a tout fait tomber. Gros coup de pression pour JGB… Qui du coup a loupé une pioche. Il est donc sorti derrière le Norvégien.

A l’aune du dernier tour, Chepelin avait 25 secondes de marge par rapport à Slesingr, le Finlandais était à 52 secondes, Le Norvégien à 53, le Français à 59. Les suivants devaient tout tenter, ils ont pris des risques au tir, ils ont à peu près tous pioché. Grâce à la présence de Martin Fourcade en finisseur, la contre-performance de Jean-Guillaume Béatrix n’allait pas empêcher la France de monter sur la boîte, seule la couleur de la médaille restait en suspens. A conditions bien sûr d’éviter une explosion en vol – je la craignais vraiment – qui aurait permis aux équipes lâchées de revenir tout près avant l’ultime passage de relais. Et encore. Après le tir debout, ces équipes qui poursuivaient l’EdF étaient assez loin de la tête de course (Autriche à 1’25 de la tête, Italie à 1’30, Slovaquie à 1’38, Allemagne à 1’44, puis un quatuor USA-Suisse-Ukraine-Russie à environ 2’) pour rester serein. Le danger était très relatif.

Comme prévu le Finlandais a rendu les armes, Jean-Gui n’a pu s’accrocher à Johannes, il en était réduit à essayer de limiter la casse. Etonnamment, c’est seulement dans la grande côte que Chepelin a commencé à couiner et donc à perdre du terrain. Slessingr et Boe étaient nettement plus rapides. Le jeune Norvégien a été l’auteur d’un super relais[5], il sera sans doute à surveiller sur le sprint… comme lors de chaque sprint et chaque relais, quand il y a seulement 2 séances de tir et une distance pas trop longue à parcourir, il est toujours très dangereux. Quand ça s’allonge il a plus de mal à gérer son effort et les risques de se rater au tir sont doublées.

Le plus dramatique était de voir Jean-Gui avancer à peine plus vite que le Finlandais puis Martin désespérer en l’attendant sur la ligne pour la prise de relais. Yuryi Liadov s’est élancé en tête, ses chances de résister à Ondrej Moravec flirtaient avec le zéro absolu, pour espérer il lui aurait fallu 1’12 de marge au lieu de 12" ! Tarjei Boe était un cador il y a encore 4 ans, son niveau a nettement baissé, néanmoins il reste solide, capable de coups d’éclat, il s’est probablement bien préparé pour ces Mondiaux, on pouvait donc difficilement savoir à quoi s’attendre. Il comptait 45 secondes de retard sur Liadov mais 25 d’avance sur Martin.

Passée à 1’10, la France a vu revenir l’Autriche et l’Italie à l’équivalent d’une ou 2 pioches (15")… Arf. La vidéo du relais de Béatrix pique les yeux, elle n’annonce rien de bon le concernant, ce n’est vraiment pas son niveau. Normalement sa seule faiblesse est le tir debout, il est assez fort couché et très bon en ski de fond. S’il ne lui reste que le tir couché, ses Mondiaux risquent d’être un désastre sauvé uniquement par le relais mixte… ou les 2 relais car le masculin est capable de gagner s’il réussit à limiter la casse. La forme et les sensations risquent fort de lui faire défaut jusqu’au bout.

A ce stade de la course, la France restait en lice pour le podium malgré ses 8 pioches, 2 de plus que la République Tchèque, 5 de plus que la Biélorussie et la Norvège qui ont chacune réussi 5 sans-faute et connu une craquante. La Norvège devançait la France malgré un tour de pénalité mais avait abattu sa carte maîtresse. Il nous en restait une. Le joker Martin Fourcade est bien utile dans ces situations, surtout quand les effets du joker Marie Dorin ont fini par se dissiper.

Le futur quadruple vainqueur du gros globe de cristal devait faire aussi bien que Marie. Voire mieux. La tactique était simple : attaquer sans se poser de question. Eventuellement, il serait temps plus tard de s’adapter en gérant un peu plus. Martin a donc envoyé la sauce d’entrée. Visuellement, la différence de rythme était impressionnante. Après 1,8km, il était déjà revenu à 55 secondes de la tête, Tarjei Boe à 38. Moravec se rapprochait progressivement de Liadov, condamné mais décidé à combattre. Le Biélorusse aussi a voulu tout donner d’entrée, il s’est probablement mis dans le rouge.

Pour Martin, reprendre du temps sur la piste était une chose, il s’agissait encore de bien tirer, or pousser les machines à fond rend plus difficile le tir, c’est physiologique. A l’avant, on a assisté à un duel de tireurs. Pas hyper rapides, ils ont chacun pioché une fois et sont ressortis ensemble. Martin est arrivé juste après son ancien adversaire n°1 et a commencé à tirer au moment où le Scandinave en finissait. En réussissant chacun un sans-faute, le Norvégien et le Français ont encore grandement réduit la marge de leurs proies : 19 secondes par rapport à Boe, 30 par rapport à Martin. Derrière aussi ça a plutôt bien tiré, Simon Eder a fait en sorte de "rester en vie", son bon 5/5 a ramené l’Autriche sous la minute.

La résistance de Liadov était surprenante, toutefois à 5 bornes et 5 à 8 balles de l’arrivée, il n’y avait pas lieu de s’alarmer. Martin allait reprendre du temps sur les skis, un 5 au débout lui assurant une médaille dans tous les cas. A vrai dire, je m’attendais aussi à l’explosion en vol d’un garçon dans le viseur du n°1 mondial. Voire de 2. On sentait le Biélorusse en train de taper sans ses réserves pour rester avec Moravec, il allait y passer. Quand les concurrents sont arrivés dans les parties les plus difficiles de la boucle, la supériorité du patron a produit ses effets. Martin a rejoint Tarjei Boe dès la grande côte ! Son retard par rapport au duo de tête était toutefois encore de 28 secondes. Tout allait donc se jouer au debout.

Il y a eu ralentissement avant le pas de tir pour être dans les meilleures conditions. Le Tchèque, le Biélorusse et le Norvégien avaient tous la pression, une pression nommée Fourcade. Moravec a loupé la première, il ne s’est pas décontenancé et a enchaîné rapidement. Le Biélorusse a loupé la dernière… puis des pioches. 3 fautes, adieu l’ami ! Il faut dire que la sortie du Tchèque, l’arrivée de Martin, son sans-faute rapide – il sort souvent sa rafale pleine de maîtrise quand il en a besoin, elle était nécessaire – et celui à peine moins rapide de Scandinave étaient plutôt déstabilisants pour un garçon absolument pas habitué à se retrouver dans telle situation.

Après le dernier tir, le classement définitif était connu : République Tchèque championne, France 2e, Norvège 3e, Biélorussie 4e, Autriche 5e. Les 18 secondes de retard de Martin ne pouvaient être comblées en 2,5km, Tarjei Boe ne pouvait pas reprendre 2 secondes à Martin (ou plutôt il y est parvenu histoire de se prendre une énorme mine au bout d’1 kilomètre), Liadov était encore 6 secondes derrière, Eder comptait encore 21 secondes supplémentaires de retard. A vrai dire, si quelqu’un pouvait espérer doubler c’était le Biélorusse.

Une fois la médaille d’argent assurée, Martin a géré son effort, les championnats sont longs. Il aurait aimé remporter le premier titre de sa carrière en relais (il avait déjà 2 médailles d’argent au relais masculin, plus une autre et du bronze en relais mixte), ce sera pour une prochaine fois. Comme Marie, Martin n’a rien à se reprocher, les 2 leaders de l’équipe ont dû rattraper le coup après un relais moyen d’Anaïs et un mauvais de Jean-Guillaume. Les prestations individuelles des maillons forts laissent présager de super championnats, d’autant qu’elles confirment les espoirs légitimement nés de leurs performances d’Oslo-Holmenkollen en février. Marie a tiré à 9/10 en produisant du très bon ski, Martin a fait 10 en pulvérisant la concurrence en fond.

(La vidéo est aussi sur Vimeo.)

Pour battre des Tchèques très solides qui figuraient parmi les favoris, il fallait que tout le monde soit au taquet sur les skis. Entre les 2 premières équipes, ça s’est principalement décidé sur la piste, au pas de tir elles ont chacune tiré à 40/48. Difficile de dire si les 20 secondes d’écart sont plus l’héritage du premier ou du 3e relais. A vrai dire, ça n’a pas d’importance, l’effort est collectif. Le niveau en ski explique aussi la 3e place de la Norvège. Si la craquante d’Eckhoff au debout lui a coûté cher (les 4 seules fautes de tout leur relais), si le relais s’est montré très homogène, il a sous-performé, faute de réelle locomotive.

4e, la Biélorussie a failli réussir une grosse surprise, elle a fini très près de la Norvège (31" contre 27"7), je la sous-estimais. Eder a seulement pu obtenir une 5e place à 1’, l’Allemagne a bien fini (6e) après avoir été complètement larguée, Italie s’est classée 8e, la Finlande 9e à 2’ juste devant la Russie, malgré un Anton Shipulin décidé à se tester, se mettre en rythme ou peut-être annoncer la couleur.

Que retenir de cette course ?

D’abord, la médaille d’argent qui va libérer ceux qui l’ont au cou et lancer la dynamique de l’équipe de France, ou plutôt entretenir celle de toute la saison (déjà 22 podiums avant les Mondiaux[6].

Martin a été le plus rapide devant Anton Shipulin (qui s’est dépouillé pour une 10e place…) et Simon Eder. D’autres comme Benedikt Doll ou encore Lukas Hofer et Ondrej Moravec ont été rapide sur les skis mais incapables de faire tomber les cibles sans piocher. Etrangement, les frères Boe ont chacun concédé plus de 30 secondes à Martin, Tarjei a même conclu son relais plus rapidement que Johannes, chose assez étonnante. Dommage que les Allemands n’aient pas aligné leurs meilleurs éléments, leur présence aurait permis d’encore mieux évaluer les forces en présence.

Chez les femmes pas de surprise, Kaisa Mäkäräinen est nettement supérieure aux autres, Darya Domracheva est 2e, Marie est la 3e. Elles ont de la marge. Depuis un mois, je l’annonce championne du monde… puisse-t-elle me donner raison ! Elle a 4 courses individuelles pour y parvenir, les conditions lui plaisent, grâce à son arrivée tardive sur le circuit suite à la maternité son organisme est plus frais que celui des filles ayant disputé l’intégralité de la saison. J’y crois plus que jamais ! D’autant que Kaisa peur subir la pression de l’événement, son bilan aux Mondiaux est seulement de 3 médailles dont 1 titre en 26 épreuves individuelles (plus 0 médaille en 7 courses aux JO).

La piste est très difficile, la grande côte va générer d’énormes différences en ski de fond. Il y aura de la fatigue en arrivant sur le pas de tir, et pour peu qu’il y ait un peu de vent, attention au carnage ! Surtout au debout. La gestion des efforts sera primordiale, partir trop vite ne pardonnera pas, en particulier lors des courses longues.

2015 est une année faste pour les différentes équipes de France de ski, celle de biathlon passe en dernier… Attention, les derniers seront les premiers, les médailles vont arriver de partout. Dès samedi, ça va régaler, je vous l’annonce !

Notes

[1] Les relais féminins sont longs de 6km (2km puis tir couché, 2km, tir debout et 2 derniers kilomètres) alors que les hommes font 7,5km (des boucles de 2,5km au lieu de 2km), il faut faire tomber les 5 cibles avec 5 balles, 3 balles supplémentaires sont disponibles à chaque séjour sur le pas de tir, si après les 3 pioches des cibles n’ont toujours pas été atteintes, il faut aller tourner sur l’anneau de pénalité autant de fois qu’il reste de cibles non blanchies.

[2] Oui, à force de suivre le biathlon j’ai tendance à utiliser leurs prénoms ou des diminutifs comme Domra, Mäkä ou Souka.

[3] Juste au bord de la cible.

[4] Très loin de la cible

[5] Sur la confrontation direct plus que dans l’absolu, c’est allé nettement plus vite ensuite avec les finisseurs.

[6] 5 podiums féminins, 2 en relais, 3 individuels pour Bescond (2) et Dorin-Habert (1), 15 podiums masculin dont les 13 (6 victoires pour Martin), 1 podium pour Fillon-Maillet et Béatrix, et 2 podiums en relais mixte dont une victoire).