La soirée, retransmise sur HBO, avait pour particularité de mettre en lumière 2 boxeurs internationaux dont l’objectif est de faire carrière aux Etats-Unis.

Roman Gonzalez est une star chez lui, au Nicaragua. A bientôt 28 ans, il affiche un palmarès impressionnant : 43 combats, 43 victoires, 37 par KO. A partir de 2008 il a été champion du monde WBA des poids pailles, soit le poids minimum en boxe. Après 3 défenses de titre, il est passé dans la catégorie supérieure, celles des poids mi-mouches, a rapidement décroché la ceinture WBA, défendue à plusieurs reprises. Il a donc fini par l’abandonner pour passer chez les poids mouches, catégorie dans laquelle il est devenu champion du monde WBC (il détient aussi la ceinture de The Ring) en finissant le tenant japonais au Japon en septembre 2014 au cours du 9e round.

Ces toutes petites catégories sont moins exposées, sauf dans certains pays, notamment le Japon, où il a combattu 8 fois, ainsi que le Mexique, où il a boxé 6 fois en et d’où viennent 17 de ses 43 adversaires, dont Edgar Sosa, celui du jour. Sosa est vieillissant mais n’est pas un faire-valoir, il s’agit d’un ancien champion du monde qui présentait un palmarès de 51 victoires et 8 défaites.

Seulement, face à Gonzalez, il a pris la marée.

(La vidéo est aussi sur Vimeo, le mot de passe est boxe.)

Ses 3 combats aux Etats-Unis en 2011 et 2012 pendant sa période chez les mi-mouches est déjà assez lointaine, il n’a pu se faire connaître à l’époque car il s’agissait de combats d’encadrement du main event ou des combats non retransmis sur une chaîne de télé importante. Cette fois il faut que ça marche. L’idée était de gagner, mais aussi de séduire, de montrer ce dont il est capable. Ceci sur HBO Boxing, donc devant une large audience.

Il avance, il est aussi précis que puissant, semble savoir tout faire du gauche comme du droit. On comprend mieux pourquoi The Ring le classe 2e meilleur boxeur toutes catégories confondues. "El Chocolatito", comme "Canelo", c’est du régal pour le public ! Matraqué de coups, Sosa a fait un premier tour au sol au milieu de la 2e reprise (sur une grosse droite), y est retourné dans la foulée en mangeant un crochet gauche, puis l’arbitre a arrêté le combat à 27 secondes du terme de ce round en constatant que le Mexicain encaissait, encaissait et encaissait encore sans être en mesure de réagir. Il était trop amoché pour se défendre.

Gonzalez a fait très forte impression. A mon avis il lui manque maintenant 3 choses pour devenir une star :
-des adversaires à sa mesure,
-la maîtrise de l’anglais (il ne parle qu’espagnol, ce qui lui permet tout de même de séduire les Mexicains et autres latinos, très nombreux aux Etats-Unis),
-soit quelques centimètres et kilos… car son gabarit n’aide pas vraiment (pour les centimètres, c’est foutu), soit le plus qui fait sortir du lot (la personnalité, quelque chose qui peut lui donner de la notoriété extra-sportive).

Ceci dit, s’il continue à démonter tout le monde, il a de bonnes chances d’intéresser quand même beaucoup de monde. De là à devenir une star des PPV ? J’en doute, malheureusement.

En revanche, la vedette de la soirée peut réellement envisager de disputer de très grands combats. L’objectif est clairement affiché. On parle beaucoup de lui dans le monde de la boxe, seulement il fait peur à tout le monde, personne ne veut se faire botter les fesses par ce garçon. A déjà 33 ans, le vice-champion olympique d’Athènes (très beau palmarès chez les amateurs) ne peut plus attendre, il a besoin d’affronter les autres cadors de sa catégorie. C’est la raison pour laquelle il s’est lancé dans une véritable opération séduction dont cette soirée était une étape importante.

Ce champion est kazakh, il s’agit de Gennady Golovkin, surnommé "Triple G", ou GGG, ses initiales. Il s’est installé en Californie avec sa famille, a appris l’anglais, on a pu constater l’intelligence du garçon et comprendre sa stratégie à la fin du combat, pendant l’interview. Pour devenir populaire, se faire adopter par le public américains et ainsi s’ouvrir les portes des grandes soirées de boxe en PPV, il faut plaire, ce qui commence par être bon sur le ring. Or le champion du monde WBA et IBO des poids moyens est totalement à l’opposé d’un Mayweather : face à lui, il est quasiment impossible d’aller à la limite. Il ne fuit pas, c’est un cogneur, il met KO tout le monde, ou presque. Avant d’affronter Willie Monroe Jr, un boxeur américain de 28 ans battu seulement une fois en 20 combats professionnels – a priori un accident, ça date de 2011 – et revenu sur le devant de la scène en remportant un tournoi organisé par ESPN en battant notamment 2 invaincus, Golovkin affichait un bilan de 32 victoires en 32 combats, dont 29 avant la limite. Il restait même sur 19 KO consécutifs. On comprend pourquoi les candidats ne se bousculent pas pour lui faire face ! Même avec des ceintures en jeu… Son titre WBA est accroché à sa taille depuis 2010, il le défendait pour la 14e fois.

Membre d’une grande famille de boxeurs, Monroe n’avait pas un profil de cogneur qui s’expose en préférant attaquer au lieu de défendre, il était censé pouvoir poser des problèmes tactiques au Kazakh. Seulement 6 KO pour 19 victoires, ça veut tout dire.

On voulait de la baston, du spectacle, on y a eu droit !

Golovkin a tranquillement installé sa boxe offensive, précise et puissante lors de la première reprise (gagnée sans souci), puis a vraiment envoyé la sauce dès la 2e. Ce crochet gauche… Enormissime ! Un coup sec, d’une puissance phénoménale. Au bout d’à peine plus de 4’ de combat, Monroe subissait son premier knock-down. On a même cru l’affaire déjà pliée à une grosse minute de la fin du round quand l’Américain a de nouveau fait un séjour au tapis, mais non, il a repris le combat, mangeant toutefois encore un bon paquet de mandales tout en réussissant 2 ou 3 contres. Il s’en est sorti, on se demande comment. Les juges ont probablement compté 10 à 7, soit déjà 4 points d’écart au bout de 2 rounds.

Monroe avait opté pour une tactique qui, a priori, s’imposait : fuite et défense. Il a dû rapidement comprendre qu’en agissant ainsi, il allait de toute façon au casse-pipe, alors autant tenter sa chance et faire front. D’où un changement radical de plan de bataille. On l’a désormais vu aller au combat et à mettre des coups. Certains sont passés, ceux de Golovkin aussi. Et quand le Kazakh frappe, il ne fait pas semblant, c’est extrêmement puissant, très souvent précis.

Lors du 4e round, les 2 hommes sont restés au centre du ring pour une véritable épreuve de force, aucun ne semblait vouloir reculer, on a assisté à de gros échanges, notamment quelques uppercuts toujours intéressant quand on est au corps-à-corps. De la vraie boxe en somme. En réalité, Golovkin avait décidé de faire durer. Pour le public. Et peut-être pour que ses futurs adversaires potentiels aient un peu moins peur de lui. On ne s’attendait pas à le voir se faire autant toucher. Ce spectacle tend à montrer à la fois qu’on peut lui mettre des coups… mais aussi qu’il sait les encaisser. On peut donner 10-9 en faveur de Monroe.

On a vu à peu près la même chose lors de la 5e reprise, seulement Golovkin a commencé très fort et en a remis une couche au début de la dernière minute quand il a senti que son adversaire commençait à redevenir dangereux. En effet, l’entame du round a permis de fatiguer Monroe pour qu’il ait moins de répondant, soit moins précis et moins puissant. En résumé, le Kazakh a bien géré l’affaire tactiquement, même s’il aurait sans doute aimé éviter les mandales reçues.

Golovkin voulait en finir, alors il n’a pas attendu plus longtemps pour accélérer. En moins de 30 secondes, l’Américain était de nouveau à genoux. 3e knock-down du match. Il s’est relevé juste à la fin du compte de 10. L’arbitre lui a alors demandé s’il voulait continuer, Monroe a renoncé, sentant qu’il était incapable de continuer. Un éclair de lucidité. Il aurait seulement pu mettre en péril la suite de sa carrière en se faisant démonter pour rien, l’écart de points – et tout simplement de niveau – étant trop important.

(La vidéo est aussi sur Vimeo, partie 1 et partie 2, le mot de passe est boxe.)

Outre cette démonstration d’agressivité, de précision et de puissance, Golovkin a marqué les esprits en affirmant son ambition et en faisant le show… sur le ring, pas en dehors, comme d’autres peuvent le faire. Il a fait en sorte que le public et le diffuseur en aient pour leur argent. Si vous comprenez l’anglais, écouter l’interview après le combat, c’est un vrai régal.

Insister sur le fait qu’il est à la maison, qu’il a boxé pour le public et a tout fait pour que le public se régale, quitte à laisser son adversaire revenir dans le match (tout en montrant beaucoup de respect pour cet adversaire), parler anglais et ajouter un peu d’espagnol pour se mettre dans la poche le public latino, je dis bravo. Quelle meilleure stratégie peut-on mettre en œuvre pour séduire ? Il est en quête de fans aux Etats-Unis, développe sa marque commerciale si j’ose dire. Ainsi, il attirera les télés, deviendra bankable en PPV.

Il a commencé par faire sa carrière en Allemagne, puis au Etats-Unis avec au passage 3 défenses de titres à Monaco. Maintenant, il a besoin de faire sa légende et de s’enrichir en démontant de grands noms en PPV. L’entendre dire «je suis un vrai champion (…), je veux unifier les titres, de gros, gros combats. Allez, on le fait les gars ! Qui est numéro 1 actuellement ? Ramenez-le moi, je vais vous montrer !», ça excite tous les amateurs de boxe ! Et quand on lui pose des questions sur Miguel Cotto – le champion WBC, qui va affronter l’Australien Daniel Geale en juin à New York… sachant que Geale n’a pas réussi à tenir 3 rounds contre Golovkin en juillet dernier – et Saul Alvarez, il répond qu’il est prêt tout de suite, qu’il n’a pas envie d’attendre beaucoup plus longtemps. (En revanche, Andre Ward, qui est champion dans la catégorie supérieure, ça ne l’intéresse pas pour le moment.)

Avec des champions de cette trempe, la boxe a encore de beaux jours devant elle. Ne perdons pas la foi !