Un événement malheureux pourrait également nous gâcher le Tour… Le mal du cyclisme pourrait ressurgir : la tricherie. Et j’avoue avoir quelques craintes à ce sujet. Pas seulement en raison des rumeurs de plus en plus persistantes d’utilisation de moteurs à l’intérieur de certains vélos. Le dopage mécanique existe, on en a désormais la certitude, le dopage physiologique n’est pas éradiqué.

Si Astana avait respecté les règlements du MPCC, le Mouvement Pour un Cyclisme Crédible, Lars Boom n’aurait pas pris le départ en raison d’un «taux de cortisol effondré» (je suis incapable d’expliquer ce que ça signifie exactement, mais c’est suspect). Comme son équipe ne peut se permettre de faire tout un Tour de France à 8 ou moins, car les chances de Vincenzo Nibali de conserver sa couronne seraient plombées d’entrée, Astana a demandé à pouvoir le remplacer. Trop tard, l’UCI a refusé… donc Astana a fait un doigt d’honneur au MPCC et l’a gardé avec lui dans l’équipe. Et voici donc la première controverse du Tour 2015. Vinokourov aurait mieux fait de désengager son équipe, elle pue depuis trop longtemps, l’ombre du dopage est si forte la concernant que le président de l’UCI a essayé de lui retirer sa licence World Tour il y a quelques mois, malheureusement sans succès.

  • ETAPE 1 : Bise Dennis.

Utrecht-Utrecht, contre-la-montre individuel de 13,8km.

etape_1.jpg Encore une fois, on nous a évité un prologue, exercice généralement sans conséquence durable pour le général, assez inintéressant de mon point de vue, et qui n’a souvent pour effet que de limiter les possibilités de certains de jouer le maillot jaune lors des premières étapes.

Le Tour a tout de même débuté par un chrono, un peu plus long qu’un prologue (13,8km, soit moins de 15 minutes pour le meilleur). Sauf que cette année, chose exceptionnelle, il n’y a pas d’autre clm individuel. Les coureurs devront seulement se farcir un clm par équipes en fin de première semaine, c’est-à-dire après des étapes susceptibles de faire de gros dégâts. Or on le sait, dans cet exercice particulier, si vous n’avez pas votre équipe au complet, vous être fortement handicapé. Ceci va renforcer l’intérêt de la première partie de Tour.

Je suis très content de cette décision des organisateurs car j’exècre l’effort chronométré sur route, rien ne vaut la confrontation directe. Ceci dit, il en faut pour tous les goûts. A défaut d’être servis en quantité cette saison, les pures spécialistes ont au moins eu l’opportunité de s’exprimer sur un parcours idéal pour eux, à savoir tout plat, très roulant, avec des virages techniques. Plusieurs en ont profité pour battre le précédent record de vitesse moyenne sur chrono du Tour (le précédent avait été réalisé dans un prologue). Ce record est à relativiser car les appareils qui relèvent toutes les données physiologiques et mécaniques pendant la course ont révélé que le parcours mesurait environ 300 mètres de moins que la distance annoncée. Il s’agissait d’un circuit dont le départ et l’arrivée étaient séparés de quelques mètres. Le public néerlandais s’est amassé en rangs serrés tout au long du parcours. Ce Tour a débuté par un véritable succès populaire.

Nairo Quintana (MOV) a fait un choix assez étonnant, celui de prendre le départ, longtemps avant ses principaux concurrents pour la victoire finale. Il a mangé 1’01 par rapport à Rohan Dennis (BMC), premier et finalement seul homme à avoir terminé en moins d’un quart d’heure. Néanmoins, pour le Colombien, seul importaient les écarts par rapport à ses véritables adversaires. Son choix s’est avéré payant, il a limité la casse.

Thibaut Pinot (FDJ) est parti un peu plus tard, mais tout de même bien avant les autres cadors. Il faisait une chaleur accablante. Heureusement que la tenue de son équipe est assez claire, car être vêtu d’une couleur sombre sous ce soleil doit être terrible (même si une partie du parcours était protégée par les arbres et les ponts). Tous les concurrents finissaient à l’agonie. En plus de la chaleur, il fallait composer avec le vent, favorable sur la première partie et défavorable sur le retour. Le 3e du Tour 2014 a bien mieux négocié ce clm que Quintana, il a certes terminé à 41" de Dennis mais en a pris 20 au Colombien. Surtout, il a gagné des places dans la seconde partie, se classant provisoirement 8e. Il a fallu attendre un bon moment pour prendre pleinement conscience de la qualité de cette performance.

Je misais sur Tom Doumoulin (TGA) pour la victoire d’étape. Chez lui aux Pays-Bas, il espérait ouvertement remporter l’étape et porter le maillot jaune. Il en rêvait. Portés par le public, beaucoup de Néerlandais ont réussi un très bon chrono, à l’image de Bauke Mollema (TCS), classé à 37 secondes de Dennis. On a un temps trouvé 6 Bataves dans le top 9. Dont Dumoulin, alors 2e, battu de 8 secondes, le vent soufflait manifestement plus fort qu’au moment où Dennis a pris le départ. Finalement, les locaux ont terminé à 6 dans le top 16. Le choix de s’élancer assez tôt était pertinent, ce pari a payé. Tony Martin (EQS), autre grand prétendant à la victoire, a également été battu de peu, en l’occurrence 5 secondes. Fabian Cancellara (TFR), le dernier des favoris du jour, a lâché 6 secondes. La victoire ne pouvait plus échapper à l’Australien, assuré de terminer cette première journée avec une victoire d’étape, un maillot jaune, un maillot blanc et un maillot vert.

Désormais, seuls comptaient les performances de favoris et gros outsiders. On a eu des surprises. Ils ont tous cédé du temps à Pinot. Certains très peu, d’autres beaucoup plus. Aucun n’a réussi une grosse performance, le vent plus violent qu’en début d’après-midi l’explique certainement en grande partie. Quand vous pensez que Jérôme Coppel (IAM), sacré champion de France de la discipline la semaine dernière, a été nettement battu et n’a donc même pas fini meilleur tricolore, dominé par le leader de la FDJ, vous comprenez que ce dernier a été très bon. Bien sûr, à l’échelle des 3 semaines d’épreuves, c’est négligeable, néanmoins la perf mérite d’être soulignée.

On peut classer ceux qui jouent ou auraient pu jouer le général en plusieurs catégories.

D’abord ceux qui pris cher : Pierre Rolland (EUC) a fini à 1"46 (mais je pense qu’il joue plus les victoires d’étapes et peut-être le maillot à pois), Romain Bardet (ALM) à 1’34 de Dennis, Daniel Navarro à 1’31, Warren Barguil (TGA) à 1’27, Joaquim Rodriguez (KAT) à 1’26, Dan Martin (TCG) à 1’17, Ryder Hesjedal (TCG), Andrew Talansky (TCG) et Laurens Ten Dam (TLJ) à 1’15, Rui Costa (LAM) à 1’13, Mathias Frank (IAM) à 1’12, Richie Porte (SKY), Michal Kwiatkowski (EQS) à 1’06, et Samuel Sanchez (BMC) à 1’04.

Ensuite, celui qui a finalement bien limité la casse par rapport à ses qualités : Nairo Quintana.

Puis ceux qu’on attendait beaucoup plus forts : Jean-Christophe Péraud (ALM) à 59", Alberto Contador (TCS) à 58", Alejandro Valverde (MOV) à 56", Chris Froome (SKY) à 50", Vincenzo Nibali (AST) à 44", et Tejay Van Garderen (BMC) à 42".

Et ceux qui ont réussi à s’en sortir très correctement, à commencer par Pinot. Je vais citer Steven Kruijswijk (TLJ) et Leopold König (SKY), qui ne sont que des équipiers sur ce Tour, Bauke Mollema (TFR), Robert Gesink (TLJ), ou encore Rigoberto Uran (EQS), qui comptent 33 à 45 secondes de retard.

Dennis, Martin, Cancellara et Dumoulin sont classés en 8 secondes, il y a des bonifications à l’arrivée des étapes de plat, je ne serais pas surpris de les voir tenter des coups – genre coup du kilomètre – pour s’adjuger le maillot jaune. En attendant, Dumoulin est maillot blanc.

  • ETAPE 2 : vent danger.

Utrecht-Zélande (166km).

etape_2.jpgUne étape toute plate qui traverse les polders et se termine au bout d’une digue, donc au milieu de la mer, est un gros piège à favoris, car qui dit mer dit vent, et qui dit vent dit bordures. On attendait tellement de coups de bordures qu’on risquait fort d’être déçu, comme souvent lors des dernières éditions quand on a eu ce genre d’étapes. Si tout le monde est conscient de la situation, on ne peut compter sur un effet de surprise. Du coup, les coups tentés ont peu de chances d’aboutir, même s’ils sont inévitablement tentés par des équipes de leaders (généralement celle de Contador), et/ou des équipes de sprinteurs décidés à disputer la victoire d’étape en plus petit comité.

Comme d’habitude dans ce genre d’étapes, une échappée peu conséquente s’est formée rapidement, elle comptait 4 hommes dont 2 Français, Perrig Quémeneur (EUC) et Armindo Fonseca (BSE), membres d’équipes habituées à ce genre d’aventures au long court, ainsi que Jan Barta (BOA) et Stef Clement (IAM). Le peloton ne leur a jamais laissé 3’ de marge. Il n’était même pas question de les laisser espérer.

Les coureurs ont pris le départ dans des conditions météo assez difficile car très chaudes. A 120 bornes de l’arrivée la pluie a commencé à tomber, pas encore très fort, pas encore partout. Peut-être ne savaient-ils pas encore ce qui les attendait en fin d’étape, où les conditions étaient dantesques. Une véritable tempête balayait les derniers kilomètres. En réalité, certaines équipes espéraient un temps dégueulasse et beaucoup de vent latéral dans cette région où il est rare de ne pas en avoir (c’est la raison pour laquelle y sont implantées beaucoup d’éoliennes), les prévisions ont très certainement été consultées la veille et le matin pour déterminer la stratégie à adopter.

Les cadors n’ont pas attendu les derniers kilomètres pour vouloir être devant, ça frottait donc beaucoup, la tension est donc montée rapidement, il allait forcément se passer beaucoup de choses.

Il n’aura pas fallu attendre plus d’une soixantaine de kilomètres pour assister au premier coup tactique. Alberto Contador a demandé à ses hommes d’accélérer, ce qui a presque immédiatement provoqué une cassure. Ils ont été relayés par les Sky de Chris Froome, puis les Lotto d’André Greipel. Les coups de bordure n’ont aucun intérêt si ne sont piégés que des seconds couteaux. Dans ces situations, on commence par faire la cassure, puis on regarde qui est toujours à l’avant, on en déduit qui est derrière, et on poursuit seulement si ça vaut le coup. En l’occurrence, hormis Alejandro Valverde et probablement quelques sprinteurs, il n’y avait pas de victime notable. Les échappés ont payé cette première offensive au prix fort, leur avance a fondu, ils ont presque été repris. Néanmoins, ils ont relancé, profitant d’une temporisation relative du peloton qui a fini par se reformer. De mon point de vue, ils étaient surtout en train de batailler pour le prix du combatif du jour.

Barta a attaqué avant le sprint intermédiaire pour tenter de récupérer la prime, peut-être de marquer les esprits dans la quête du dossard rouge. En eux-mêmes, les points ne pouvaient lui servir à rien. Il a réussi son coup, car quelques secondes après son passage, les sprinteurs ont rattrapé les 3 autres échappés… juste après la ligne. Ceux qui font du maillot vert un objectif ont bataillé, John Degenkolb (TGA) a battu Alexander Kristoff (KAT), Peter Sagan (TCS), Mark Cavendish (EQS), Nacer Bouhanni (COF), Bryan Coquard (EUC) et André Greipel.

A peine rejoints, Fonseca et Clement sont repartis en contre-attaque. Un peu plus loin, toujours dans Rotterdam, la première chute notable du Tour a envoyé quelques coureurs à terre. Sans grande conséquence immédiate. Ce n’était qu’un début.

Se rendant compte que malgré le public qui protégeait en partie du vent, rester seul en tête ne rimait à rien, les échappés ont fini par se résigner. La course n’avait en réalité pas encore débuté… C’est en effet parti dans tous les sens en raison d’une sorte d’énorme orage qui s’est abattu sur le peloton. Il pleuvait des courses, il y avait beaucoup de vent, de nouvelles chutes dont une violente d’Adam Hansen (TLS), et… des cassures. Les Etixx-Quick Step de T. Martin et Cavendish ont accéléré, piégeant encore Valverde mais aussi Péraud. La chute de Bouhanni, décidément par verni en ce moment[1], a encore causé de nouveau dégâts au sein du peloton.

On s’est progressivement retrouvé avec en tête un groupe de moins de 26. Dennis (le maillot jaune), Quintana, Valverde, Pinot (qui a failli éviter la cassure, ça s’est joué à rien), tous les AG2R ou encore Nibali ont été relégués dans le peloton principal, voire dans le second groupe attardé.

Les principaux bénéficiaires de ce coup de bordure réussi sont Froome, présent avec 2 équipiers (Stannard et Thomas), Contador initiateur avec 4 acolytes de Tinkoff-Saxo (Bennati, Sagan, Rogers et Kreuziger), Van Garderen protégé par 5 autres BMC (Oss, Quinziato, Van Avermaet, Schär et D. Wyss), mais aussi les Etixx-Quick Step, eux aussi à l’origine de la cassure fatale et présents en grand nombre (Cavendish, Martin, Renshaw, Stybar, Kwiatkowski et Uran) avec plusieurs marrons à tirer du feu (victoire d’étape, maillot jaune, classement général à plus long terme), sans oublier Greipel, soutenus par Sieberg et Gallopin, habitués à préparer le sprint chez Lotto-Soudal. En grand coureur de classique, Cancellara ne s’est pas fait piéger, il avait une belle carte à jouer, de même que Dumoulin, dont le jeune leader (Barguil) pour le général était l’invité surprise de ce groupe de 26.

Bien entouré, Contador a perdu Bennati et Sagan sur crevaisons. Comment le Slovaque a-t-il pu revenir ? Il a forcément été aidé de façon illicite par sa voiture, ce n’est pas possible autrement.

Avec autant de grands rouleurs – et d’équipiers aussi frais que motivés – au sein de cette échappée, un écart considérable s’est creusé. Il est rare de voir de si gros écarts sur le plat. Dès lors qu’ils collaboraient parfaitement, ce n’est pas anormal. Les groupes qui les poursuivaient étaient déjà moins forts à la base, ils n’ont pas été aidés par la chute de Winner Anacona (MOV) qui roulait en tête dans un virage. Il a glissé, tout simplement. Le manque d’organisation des chasseurs malgré l’implication de plusieurs équipes leur a coûté cher : 1’28 (Quintana, Valverde, Pinot, Bardet, Péraud, Nibali, Mollema, Rui Costa, Gesink, Frank, Talansky, D. Martin, Rodriguez, Sanchez, etc.) D’autres groupes plus ou moins conséquents ont pris un encore plus gros éclat, dont un comptant Rolland, Bouhanni ou Ten Dam, arrivé à plus de 5’ du vainqueur.

Outre le combat entre leaders, cette fin d’étape avait d’autres intérêts, à savoir la victoire et le maillot jaune forcément perdu par Dennis, piégé à l’arrière. Il allait revenir à un de ses 3 poursuivants directs au classement, soit Dumoulin, soit Cavendish, soit Martin, le mieux placé des 3.

En principe, le surnombre devait profiter aux Etixx-Quick Step. Ils ne pouvaient pas mieux se rater ! Cavendish a lancé son sprint de trop loin, une erreur stupide qui a permis à Greipel de le sauter sur la ligne. Sagan, très rapide dans l’exercice et candidat au maillot vert, a piqué la 2e place au Britannique. Qui a aussi grillé le sprinteur d’Etixx-Quick Step ? Cancellara ! Le vétéran a senti le bon coup, il s’est mêlé à la lutte pour prendre des secondes de bonification à l’arrache et doubler Tony Martin au général afin de s’offrir son 29e jour en jaune depuis 11 ans. Il a été plus malin que les autres. Si Cavendish n'avait pas coupé son effort en se sentant battu, il aurait pris la 3e place pour quelques centimètres au lieu de la céder à Cancellara pour quelques centimètres, le Suisse n'aurait donc pu gratter ces secondes de bonification et Martin aurait pris le maillot... Greipel a aussi pris le maillot vert, Dumoulin restant quant à lui en blanc.

Il y a eu de petites cassures dans le groupe, Barguil et Froome ont pris 4 secondes à Contador, Van Garderen et Uran. Kwiatkowski a terminé à 15 secondes mais a été élu combatif du jour en raison de son activité dans le groupe de tête. Mouais...

Le Tour vient à peine de débuter et il y a déjà des dégats au général... On entent souvent qu’il est possible de perdre le Tour en première semaine, mais pas le gagner. Avec un peu de chance, les candidats à la victoire ne seront pas trop nombreux à le perdre si tôt. Il nous faut un maximum de suspense en montagne. L’idéal serait donc que tout le monde lâche autant de temps en première semaine dans les pièges belges, nordistes, normands et bretons. Histoire de remettre les compteurs à zéro.

Note

[1] Victime d’une chute impressionnante lors du sprint finale du Championnats de France le week-end dernier, il a failli déclarer forfait pour le Tour.