• 3e étape : l’hécatombe wallonne.

Anvers-Huy (159,5km en Belgique).
Abandons : William Bonnet (FDJ), Tom Dumoulin (TGA), Simon Gerrans (OGE), Dmitry Kozontchuk (KAT).

etape_3.jpg On nous annonçait une Flèche Wallonne. 159,5km, n’est-ce pas un peu court ? En réalité, il seule a fin de l’étape avec arrivée au sommet du Mur de Huy (3e C.) correspondait à cette grande classique de printemps. Avant cette violente côte, d’autre jalonnaient les derniers kilomètres. Le maillot à pois allait donc enfin pouvoir être attribué.

On attendait un retardataire, le départ réel a donc été donné après la borne kilométrique zéro. Plusieurs coureurs guettaient un signe du directeur de l’épreuve afin de pouvoir attaquer. Bryan Nauleau (EUC) est parti dès qu’il en a eu le droit, suivi par Jan Barta (BOA), déjà échappé la veille, Serge Pauwels (MTN) et Martin Elminger (IAM).

Le peloton a laissé faire, personne d’autre n’a bougé dans un premier temps, puis une fois l’avance du quatuor portée à 1’30 au bout de quelques kilomètres, Astana et FDJ ont mis un petit coup d’accélérateur, histoire de mettre le peloton en file indienne et de montrer qu’eux aussi peuvent faire le genre de coups tactiques dont ces équipes ont été victimes sur la route menant en Zélande. Ça n’a pas duré, les échappés ont alors pu prendre du champ. 3’45 au mieux.

Tout le monde roulait pénard sur des routes ensoleillées entourées d’une foule encore extrêmement nombreuse. La nervosité des équipes de leaders a provoqué une certaine accélération du train du peloton à plus de 110km de l’arrivée. Elles voulaient toutes être présentes à l’avant pour éviter les soucis, y compris celles échaudées par la mésaventure de la veille. L’écart s’est alors stabilisé à 3’ pendant un long moment.

A la sortie du ravitaillement, la configuration de la course a évolué, l’avance des hommes de tête a fondu. Les longues lignes droites au milieu d’immenses plaines éventées n’aidaient pas leur progression. Ils étaient sur le point d’être repris au moment où est survenu le carnage.

A moins de 60km de l’arrivée, William Bonnet est tombé seul à pleine vitesse sur une route toute droite en descente sans aucun danger apparent. Chargé de faire office de garde du corps de Thibaut Pinot lors de la première semaine, il semble s’être plus ou moins retourné pour voir si son leader était bien dans sa roue au moment de l’accident. A priori, il a perdu l’équilibre en touchant la roue du concurrent devant lui. Déjà extrêmement violent, ce choc a été terriblement aggravé par l’énorme carambolage qu’il a provoqué. Ne pouvant s’attendre à rencontrer un tel obstacle à cet endroit, ne pouvant réagir assez vite à cette vitesse, un énorme paquet de coureurs n’a pu l’éviter. Quasiment toute la partie du peloton qui roulait sur la droite de la route. D’où un gigantesque carton. Le spectacle des corps et les vélos encastrés les uns dans les autres et dans un gigantesque pylône d’éclairage était effroyable.

On ne comptait pas les cuissards et maillots déchirés, les vélos détruits. Surtout, on ne pouvait énumérer les blessés tant ils étaient nombreux. Il y en avait partout. Parmi les accidentés, on peut tout de même citer Bonnet, très gravement atteint mais qui heureusement sentait encore ses jambes (on aurait pu craindre une paralysie), Rui Costa et Filippo Pozzato (LAM), Mathias Frank et Sylvain Chavanel (IAM), Daniel Teklehaimanot et Tyler Farrar (MTN), Ben Gastauer et Johan Vansummeren (ALM), Greg Henderson (TLS), Wilco Kelderman, Laurens Ten Dam et me semble-t-il Bram Tankink (TLJ), Florian Sénéchal (COF), Giampaolo Caruso et Marco Haller (KAT), Jose Mendes et Andreas Schillinger (BOA), Ramon Sinkeldam et Tom Dumoulin (TGA), Jack Bauer (TCG), ou encore une tripotée d’Orica-GreenEdge (Michael Albasini, Daryl Impey, Michael Matthews, Simon Gerrans, Simon Yates et Luke Durbridge semblerait-il).

Une des principales victimes n’est autre que Fabian Cancellara (TFR), le porteur du maillot jaune ! Le Suisse a été sévèrement touché au dos.

Peu de temps après, Christian Prudhomme a neutralisé la course en arrêtant aussi les échappés qui allaient de toute façon être repris. Ça n’arrive jamais ! La décision du directeur général du Tour n’a pas tout de suite été comprise, il y a eu de la confusion. On a cru qu’il avait rapidement tenté une première relance de la course mais pas du tout, cette fausse impression était due à l’attitude de certaines équipes récalcitrantes, en particulier les coureurs de Sky, qui ont tout de suite accéléré quand les voitures de la direction de course essayaient de se replacer à l’avant. Leur comportement était assez honteux de mon point de vue. Prudhomme a ensuite pu suspendre pour de bon les débats. La raison exacte de cette décision a été clairement annoncée avec un temps de retard, il ne s’agissait pas du tout de laisser revenir Cancellara, mais de permettre aux services médicaux de faire leur travail et de rejoindre le peloton. En effet, le véritable problème à l’origine de la suspension de la course était la monopolisation de l’intégralité des services médicaux sur les scènes de carnages. En cas de nouveau problème, aucun médecin n’aurait pu intervenir. On a donc bloqué le peloton au pied de la première côté, au milieu d’un village. La course a pu officiellement reprendre seulement en haut de la Côte de Bohisseau (4e C.), qui devait être la première difficulté répertoriée de ce Tour. La neutralisation a duré longtemps, un bon quart d’heure plus le temps pour le peloton de réellement s’y remettre. Personne ne voulait prendre l’initiative de lancer la bagarre.

On a vite appris plusieurs abandons, ceux de Gerrans, Bonnet et Dumoulin. Celui de Dmitry Kozontchuk, le seul Russe de Katusha, a été annoncé dans la foulée, mais il aurait en réalité été pris dans un second accident. Il aurait foncé dans un mur avec quelques autres et y a laissé sa clavicule.

Le vrai nouveau départ a été lancé à 46km de l’arrivée. On a tout de suite vu les coureurs les plus touchés en galère à l’arrière du peloton, ils allaient avoir beaucoup de mal à finir l’étape. Les Sky puis les Tinkoff-Saxo ont à leur tour pris les choses en main. Les hommes de Contador ont profité des grandes lignes droites et du vent pour tenter de nouveaux coups de bordure. Une petite cassure s’est rapidement formée, les Astana mettant le train en marche pour tenter de la faire grandir. Les Sky ont immédiatement embrayé pour revenir. Ils ont réagi à temps. Finalement, il y a bien eu une cassure, mais plus loin dans le peloton, qui a explosé. Tinkoff-Saxo et Astana se relayaient en attendant de savoir qui était piégé.

En direct, il était difficile de savoir qui était devant, mais on l’a rapidement compris, Alejandro Valverde (MOV), grand favori de l’étape du jour, était à l’arrière, c’est pourquoi la Movistar a roulé, même si Nairo Quintana était dans le bon groupe. Thibaut Pinot s’est aussi fait surprendre, de même que Rui Costa (à cause de la chute) et Romain Bardet (ALM).

Pinot, Valverde, Bardet et un BMC ont dû s’extraire le leur groupe pour faire eux-mêmes la jonction avant le sprint intermédiaire remporté par André Greipel (TLS) devant John Degenkolb (TGA). Les Cofidis ont fait le travail pour Nacer Bouhanni, seulement 3e. Peter Sagan (TCS) n’y est pas allé, il avait sans doute d’autres objectif… dont le maillot jaune, désormais à sa portée.

Seul un groupe de victimes du carnage restait attardé quand a eu lieu la grande baston. Elle s’est limitée aux 18 derniers kilomètres. Angélo Tulik (EUC) est parti seul dans la Côte d’Ereffe (4e C.) pour aller chercher le point attribué au sommet, malheureusement il n’a pas tenu assez longtemps. Ceux qui n’avaient plus pour ambition que de rallier l’arrivée n’ont pas hésité à décrocher pour finir à leur rythme. A l’avant du peloton on voyait surtout les Sky, puis Michael Schär (BMC) a pris la tête et le point.

Ensuite, il était surtout question de placement car le reste de peloton s’est étiré à l’approche des dernières difficultés, il risquait fort d’y avoir de nouvelles cassures. Les hommes de Contador en ont remis une couche au passage de l’arche des 10 derniers kilomètres.

La Côte de Cherave (4e C.) a tout fait exploser par l’arrière, c’était court mais extrêmement pentu. Il fallait être en pleine possession de ses moyens pour ne pas sauter. Les victimes de la chute qui avait pu s’accrocher aux branches jusqu’ici ont logiquement commencé à se faire larguer les unes après les autres. Thibaut Pinot aussi a été mis en difficultés et pris dans la cassure. Il a été lâché. Problème de placement ou de forme ? Ni l’un, ni l’autre. Psychologiquement, il n’y était plus. On en comprend aisément la raison. Le leader de la FDJ a vécu un événement traumatisant : il était juste derrière son équipier quand a eu lieu l’accident mais miraculeusement a pu l’éviter. Au moment de la chute il venait de regarder son compteur, il indiquait 90km/h. Avoir vu la chute lui a complètement coupé les jambes, il s’imaginait le pire, surtout après l’interruption de la course qui annonçait une situation grave, voire dramatique. De surcroît, il a probablement été touché par un sentiment de culpabilité, car c’est en tentant du le replacer que Bonnet s’est crashé. Sur son vélo, il n’a pas dû penser aux conséquences indirectes de cette catastrophe (Bonnet l’allait plus pouvoir le protéger lors des étapes suivantes, il allait manquer un homme lors du clm par équipes, etc.), ça lui aurait encore un peu plus plombé le moral.

Julian Arredondo (TFR) a pris le point attribué en haut de cette côte. Sky a repris le flambeau quand Romain Kreuziger (TCS) a fait un tout-droit dans la descente. Bob Jungels (TFR) a attaqué très tôt, à 1,5km de l’arrivée, Rafal Majka (TCS) a ramené le peloton à la flamme rouge, juste au pied du mur de Huy, où la bagarre entre cadors a tardé à débuter. Joaquim Rodriguez (KAT) attendait son heure, ça frottait beaucoup car la route était très étroite. Chris Froome (Sky) a décidé d’accélérer, il avait beaucoup de monde dans la roue. Rodriguez est parti, seul Tony Gallopin (TLS) a pu le suivre, Froome a craqué… avant de tenter de revenir quand le Français a lâché à son tour. La bonne surprise – fausse surprise – est venue d’Alexis Vuillermoz (ALM), 3e. Derrière, beaucoup étaient dans le dur, il y en avait partout, les coureurs ont arrivés tour à tour. Même Contador a craqué !

"Purito" Rodriguez a donc remporté l’étape tout en devenant le premier porteur du maillot à pois grâce aux 2 points attribués en haut du Mur de Huy.

Froome a été classé dans la même seconde que l’Espagnol pour seulement 6 centièmes, ce qui lui a fait prendre le maillot jaune. En franchissant la ligne 7 centièmes plus tard, Tony Martin (EQS) l’obtenait à sa place. Alexis Vuillermoz a fini à 4 secondes, Dan Martin (TCG) à 5, Tony Gallopin s’est classé 5e à 8 secondes et a pris la 4e place au général, puis Tejay Van Garderen (BMC), Vincenzo Nibali (AST), Bauke Mollema (TFR), Nairo Quintana et Alejandro Valverde, sont arrivés groupés à 11 secondes. Alberto Contador a d’avantage souffert (à 18"), Robert Gesink (TLJ) a lâché 22 secondes.

Les Français ont galéré : Jean-Christophe Péraud (ALM) et Warren Barguil (TGA) ont fini ensemble (à 24"), Pierre Rolland (EUC) et Romain Bardet ont terminé encore plus tard (à 36"), derrière Rigoberto Uran (EQS). C’est mieux qu’Andrew Talansky (TCG), Daniel Navarro (COF), ou Samuel Sanchez (BMC). Il y a eu pire : à l’arrêt, Thibaut Pinot a franchi la ligne 1’33 après Froome. Quant à Mathias Frank, pris dans la grosse chute, il a fini à près de 2’.

Grâce à l'abandon de Dumoulin, Peter Sagan s'est paré du maillot blanc, Griepel étant pour le moment un solide maillot vert. Barta a été élu combatif du jour (pour sa 2nde échappée en 2 jours).

Retour sur le cas de la FDJ et explications de Christian Prudhomme.

Les répercussions au classement général de cette mini-Flèche Wallonne sont hallucinantes. Cancellara est parvenu à finir l’étape, il a évidemment perdu son maillot et ne reprendra certainement pas le départ. 4 abandons, beaucoup de blessés, des garçons fortement handicapés dès la 3e journée, l’absence de membres importants de certains équipiers en vue d’étapes décisives (par exemple Barguil a perdu Dumoulin pour le clm par équipes, et Orica-GreenEdge n’est plus un candidat crédible pour remporter cette épreuve de dimanche prochain). On n’a pas fini d’en parler.

Et dire qu’il reste 18 étapes…