• Etape 6 : la victoire en perdant.

Abbeville-Le Havre (191,5km)
Non partant : Michael Albasini (OGE), trop cabossé.

Etape_6.jpg Si le parcours du Tour de France était toujours comme lors de cette étape, les coureurs feraient réellement le tour de la France : ils ont quasiment longé la côte pendant les 2/3 des 191,5km légèrement vallonnés, avec 3 côtes de 4e catégorie au passage, le tout pour finir par un sprint en montée.

On s’attendait au scénario classique des derniers jours, à savoir une échappée à maximum 4 coureurs gérée par le peloton, puis éventuellement des coups de bordure car qui dit côte dit vent, et pour finir, un sprint massif. Ceci dit, dans la mesure où le Tour mettait le cap à l’ouest, le vent risquait fort d’arriver de face et donc d’être assez peu propice aux mouvements tactiques.

Obligée de changer ses objectifs, Cofidis a envoyé un homme à l’attaque, mais Luis Angel Maté a été repris, du coup Kenneth Vanbilsen y est allé à son tour avec Perrig Quémeneur (EUC), échappé pour la 3e fois en 5 jours, et une des attractions du Tour, Daniel Teklehaimanot (MTN), un des 2 Erythréens engagés cette année (une première). Le trio a compté 11 minutes d’avance, il a décru progressivement sous l’impulsion de la Lotto-Soudal d’André Greipel et des Giant-Alpecin de John Degenkolb.

Roulant face au vent, les hommes de tête semblaient en garder sous le pied en attendant le bon moment pour tout donner afin de retarder au maximum le moment de leur inévitable capture – et digestion – par le peloton. A 120km de l’arrivée, il n’y avait déjà plus que 5’ d’écart. Les échappés pensaient manifestement tous au maillot à pois car 3 points étaient à attribuer lors de cette étape, assez pour s’emparer du maillot à pois. Teklehaimanot, meilleur grimpeur du Dauphiné Libéré, a surpris ses compères pour passer en tête la Côte de Dieppe (4e C.). Le Belge a tenté de partir de très loin pour remporter le sprint de la Côte de Pourville-sur-Mer (4e C.), mais ça n’a pas suffi, il a été débordé de justesse par l’Erythréen.

Je n’ai rien compris à l’attitude des membres du trio. S’arrêter l’un après l’autre pour se vider la vessie, quand on est en échappée sur le Tour de France, c’est particulièrement insolite !

Le sprint intermédiaire et la dernière difficulté répertoriée étaient les derniers objectifs des échappés. En toute logique, Teklehaimanot devait laisser ses compagnons du jour se disputer le sprint. Il l’a fait, Quémeneur a ainsi facilement pu garnir la cagnotte de son équipe avec la prime. Quelques-uns des gros sprinteurs ont bataillé pour les points restants, John Degenkolb a battu Bryan Coquard (EUC), André Griepel et Peter Sagan (TCS), encore une fois derrière le détenteur d’un maillot qu’il espérait bien lui piquer à l’arrivée.

Le sort des hommes de tête était réglé, ce qui a donné à Thomas Voeckler (EUC) l’idée de contre-attaquer. Il restait 44km à parcourir, un de ses équipiers pouvait lui servir de relais… Pourquoi pas ? Un coup comme celui-ci peut se tenter. Au moins, il a essayé d’apporter un peu d’animation à une étape jusqu’ici particulièrement inintéressante. Coup d’épée dans l’eau, il n’a jamais pu rejoindre la tête de course, son excursion a duré moins de 10 bornes, il a su renoncer sans trop insister.

Il n’y avait eu aucune chute avant l’acrobatie débile de Damian Caruso (BMC). Il avait plein de bidons dans les poches, il a voulu couper en roulant sur un îlot directionnel, il s’est étalé comme une crêpe. En faisant un soleil… un jour où le soleil brillait. Les bidons ont peut-être permis d’amortir le choc de sa chute sur le dos.

Pas de surprise à la Côte du Tilleul (4e C.), garnie d’un public assez nombreux, Teklehaimanot s’y est emparé du point dont il avait besoin pour se parer de pois. Il est ainsi devenu le premier noir africain à porter un maillot distinctif sur le Tour de France, et probablement même sur un des 3 grands tours.

Il ne restait qu’à finir avec le traditionnel retour du peloton puis le sprint. A une douzaine de bornes de l’arrivée, Vanbilsen a essayé de repartir seul, les 35 secondes d’avance ne pouvaient pas suffire, il le savait très bien. Il a été repris à environ 3 bornes de la ligne, on en arrivait donc au sprint, jugé après une montée de plusieurs centaines de mètres située au cœur des 2 derniers kilomètres. Mais grosse surprise, à peu près sous la flamme rouge, Tejay Van Garderen (BMC) et Nairo Quintana (MOV) sont tombés en percutant Vincenzo Nibali (AST), tombé au sol à cause d’un coup d’épaule de Warren Barguil (TGA), lui-même victime du premier coup d’épaule de… Tony Martin (EQS), qui a joué le rôle de la boule de bowling (après avoir touché la roue de Coquard). Un vrai jeu de quilles avec de la belle quille et une boule toute jaune ! Chris Froome (SKY), touché dans l’affaire, a eu beaucoup de chance de rester sur son vélo, car il a été déséquilibré et a même déchaussé. 4 cadors à terre sans rien avoir demandé à personne, tout ça par la faute du maillot jaune… Le tout dans une étape hyper tranquille. Comme quoi, sur le Tour, il faut toujours rester sur ses gardes.

S’étant produit dans les 3 derniers kilomètres, cet accident n’a eu aucune répercussion au classement général, c’est pourquoi tout le monde a pris son temps pour repartir.

Sauf que pendant ce temps, Zdenek Stybar (EQS) a pris la fuite et a gagné en solo devant Sagan, le roi de la place d’honneur ! Personne n’a rien compris, car le réalisateur est resté bloqué sur les images de cette chute dont l’effet a été de limiter à une grosse douzaine le nombre de candidats à la victoire. Il fallait être placé tout à l’avant, sinon l’amas de coureurs en présents au milieu de la route vous barrait le passage ou vous ralentissait trop, faisant disparaître toutes vos chances de vous mêler au sprint… en cas de sprint. Stybar, un des préparateurs de sprint de Cavendish, a eu la malice d’anticiper ce sprint pour surprendre Sagan, qui aurait dû être le plus fort sur ce terrain.

Le Slovaque, battu par le Tchèque alors qu’il était le grand favori du jour, a déjà été dauphin 3 fois en 5 étapes en ligne (plus une 3e place) après avoir fini 4 fois 2e, une fois 3e et 3 fois 4e lors de l’édition 2014. En 2013 il avait gagné la 7e étape, terminant 4 fois 2e, 2 fois 3e et 2 fois 4e. Déjà 11 fois 2e en 3 éditions, 20 fois dans le top 4 pour un seul succès… et 2 maillots verts (3 en comptant sa première année sur le Tour où il avait gagné 3 étapes). Ce gars est un phénomène, il est super constant, passe-partout, très entreprenant, spectaculaire, seulement dans les sprints purs il y a meilleur que lui et dans les courses où on l’attend particulièrement, les autres sont plus malins que lui ou ajustent leur stratégie. Pas facile de gagner quand on est le plus fort.

Cette victoire surprise d’un Etixx-Quick Step s’est produite pendant qu’un autre, Tony Martin, était assis sur la route, en pleine souffrance. Blessé à l’épaule, il a fini sur le vélo, aidé par ses coéquipiers, mais pour lui, le Tour s’est terminé. Il y a laissé une clavicule. Le maillot jaune n’aura donc résisté qu’un jour de plus que les autres à la malédiction qui semble frapper son porteur depuis le début de ce Tour… Froome va le récupérer, il l’a déjà porté lors d’une étape avant de le perdre comme Rohan Dennis et Fabian Cancellara, qui, comme Martin, s’est blessé en le portant.

Pour Etixx-Quick Step, c’était donc à qui perd gagne.

Demain, les sprinteurs auront une dernière occasion d’en découdre avant la transition entre Pyrénées et les Alpes. On pourrait donc bien s’ennuyer… histoire de mieux apprécier le spectacle des étapes qui se prêteront à de la baston comme on l’aime.