Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts, Paris United a disparu, je l’ai perdu de vue en suivant de temps en temps ses résultats et son parcours. Sa médaille de bronze cet été aux Jeux Européens à Baku était déjà très encourageante car sa préparation n’était pas axée sur cette compétition. Lors de ce nouveau rendez-vous continental, il a été battu par le Britannique Joseph Joyce, une espèce de gros bourrin aussi puissance que nul techniquement.

La particularité de Tony Yoka est d’être grand – comme presque tout le monde dans sa catégorie, lui mesure 1m98, il y a plus grand– mais de briller par sa mobilité, sa technique, son coup d’œil… En résumé, il boxe presque comme un Cubain. Pas tout à fait quand même, surtout si vous le comparez à un garçon comme Julio César la Cruz, désormais triple champion du monde en moins de 81kg, que j’ai vu combattre 2 fois cette semaine. Le gars est un grand malade, bras en bas, il pique, il bouge dans tous les sens, il provoque. Et il gagne à peu près tous les rounds.

Le style Yoka est tout de même très inspiré du style cubain. Beaucoup de boxeurs amateurs français sont comme ça. On peut bien sûr parler de Michel Tavares, lui aussi découvert avec Paris United, ou encore… du regretté Alexis Vastine, décédé en début d’année dans cette saloperie d’accident d’hélicoptère. Ceci n’a rien d’étonnant quand on sait que Tony bosse régulièrement avec Mariano Gonzalez, l’entraîneur adjoint cubain de l’équipe de France, dont il est le protégé. En outre, compte tenu de son profil particulier et rare, il a fallu lui aménager un programme spécifique. Ainsi, il est moins à l’INSEP et s’entraîne beaucoup avec son père. Faute d’adversaires amateurs capables de le faire progresser, il travaille souvent avec des professionnels comme Carlos Takam et Johann Duhaupasauteur d’une performance héroïque face à Deontay Wilder il y a peu – en plus de faire des stages où il peut rencontrer des pros aguerris ou certains de ses adversaires, par exemple Joyce quelques temps avant de se rendre aux Championnats du monde organisés à Doha. De plus, il a participé à l’APB[1], où il a disputé des combats en 6 reprises au lieu de 3 chez les amateurs. Tout ce travail lui a permis d’acquérir énormément d’expérience malgré son jeune âge (23 ans). Son évolution saute aux yeux.

Mine de rien, sans parler du PSG, le Qatar sourit au sport français. Faut-il rappeler que Teddy Tamgho y a battu son premier record du monde en 2010 pour devenir champion du monde en salle ? OK, il s’y est aussi pété le tendon d’Achille cette année, mais ça ne compte pas pour cette démonstration. L’hiver dernier, Florent Manaudou y a réussi une moisson de folie aux Championnats du monde en petit bassin. Quelques semaines plus tard, l’équipe de France de handball y a été sacrée une nouvelle fois championne du monde.

On ne va pas se mentir, à la Fédération Française de Boxe, on ne se faisait pas trop d’illusion. 2 de ses boxeurs avaient déjà obtenu leur qualification olympique en APB), la nouvelle division professionnelle créée par l’AIBA, à savoir Khedafi Djelkir (-56kg), le taureau bisontin battu logiquement en finale des JO de Pékin – pour une fois il n’y avait rien à dire concernant une décision aux JO, alors je le souligne – au terme d’un super parcours. L’autre est Mathieu Bauderlique, sacré en -81kg… et que je n’ai encore jamais vu combattre. Ceci dit, s’il doit affronter La Cruz aux JO, il ne va pas s’amuser… Personne ne peut s’amuser face à ce Cubain !

Je disais donc que 2 Français avaient déjà leur billet pour Rio. La FFBoxe n’espérait pas en voir un 3e obtenir le sien à Doha, d’une part en raison du tout petit nombre de ses représentants engagés cette semaine (4), d’autre part en raison du mode de qualification. Se qualifier pour les JO est un véritable parcours du combattant, un peu comme en volleyball. Il y a plusieurs tournois, c’est un beau bordel, surtout que les règles diffèrent selon la catégorie. Dans certaines, ces Mondiaux attribuaient 1, 2 ou 3 places. L’AIBA est même allée jusqu’à organiser des combats entre les éliminés en demi-finales pour déterminer l’identité du 3e qualifié, le perdant étant tout de même médaillé de bronze[2], comme son vainqueur. Oui, c’est ridicule. Evidemment, chez les super-lourds, seul le vainqueur allait obtenir son quota. Tony Yoka devait donc remporter 4 combats.

Mais d’abord, petit clip de présentation en mode KKC (Kes-Kila-Changé) Raphaël Varane.

Vendredi, en 8e de finale, il affrontait un Chinois largement à sa portée, Wang Zhibao, un peu plus petit que lui et qui utilise les mêmes armes, à savoir vitesse, vivacité, déplacement… en version gaucher. Pas de souci, il a remporté les 3 rounds pour les 3 juges, même si le premier était serré.

Samedi, en quart, premier très gros morceau, Filip Hrgovic, actuel champion d’Europe en titre. Au Paris United, il était énorme, c’était mon boxeur étranger préféré, il nous a fait remporter le titre la première année grâce à des combats hallucinants d’intensité, en faisant preuve d’un cœur énorme, il a remporté des batailles qui semblaient être des guerres à elles seules. Ensuite, il a été champion individuel des WSB. J’ai énormément de respect pour lui, néanmoins cette fois, je voulais le voir vaincu !

Depuis leur finale chez les jeunes, ces deux jeunes qui représentent le futur de la catégorie n’avaient jamais eu l’occasion de s’affronter de nouveau. Après avoir remporté les 2 premiers rounds pour 2 des 3 juges en réalisant une démonstration de toutes ses qualités, le Français a pu se permettre de perdre le dernier. Il faut dire que le Croate envoyait du pâté. Victoire 2 juges à 1.

Si la médaille était assurée, évitant à l’équipe de France de rentrer bredouille des Mondiaux pour la 3e fois de suite, l’objectif n’était pas atteint. Quand tu sors un cador en quart de finale, tu n’as qu’une envie, celle de taper le suivant en demi-finale ! Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Heureusement, après avoir enchaîné vendredi et samedi, le 3e combat se tenait lundi, donc après un jour de repos fort appréciable. En quart, Joseph Joyce (29 ans) a bien été bougé par un Turc qui jouait sur la vitesse, néanmoins sa puissance a fait la différence. Ce type est un tronc d’arbre, il est surpuissant, seulement c’est le degré zéro de la boxe. Sa seule tactique est d’avancer en bougeant les bras, on dirait une sorte de grand Pokémon décérébré qui balance des crochets dans tous les sens avec une démarche d’éléphant. Tout ce que je déteste. A Baku, ça lui avait suffi. Fort heureusement, à Doha, la vitesse d’exécution, les déplacements, la précision et le bulbe de Tony Yoka ont fait la différence pour les 3 juges, même si l’un d’eux a donné la dernière reprise au Britannique, obligé de tenter le tout pour le tout en se montrant très actif à ce moment. Cette victoire est le triomphe de la technique, tout simplement ! En Grande-Bretagne, le reporter dont le papier a été repris un peu partout a essayé de faire passer ça pour une décision hautement controversée. En même temps, quand on a vu son équipe nationale briller aux derniers JO à la maison en bénéficiant d’une série de décisions totalement biaisées, notamment en faveur d’Anthony Joshua chez les super-lourds (contre Savon au premier tour puis Cammarelle en finale), on peut comprendre que ça fasse tout bizarre de subir un arbitrage juste. Nous aussi ça nous fait tout bizarre, ne pas se faire truander dans une compétition internationale de boxe amateur, c’est un peu comme

Il restait la finale jeudi contre Ivan Dychko, médaillé de bronze en 2011, d’argent en 2013, et grand favori. Classé n°1 mondial avec une énorme marge d’avance sur tout le monde[3], le représentant du Kazakhstan mesure 2m05, il est plus lourd (Tony fait 105kg), partait grand favori… Néanmoins, il a été battu. La première reprise a encore été assez nettement dominée par la technique du Français dont la tactique était parfaite. Je ne savais absolument pas quoi penser à l’issue de la 2e. Entre le stress, l’envie de le voir gagner, la peur d’un jugement de truands et la volonté de combattre la subjectivité de supporter dans un moment si intense, où mettre le curseur pour juger de façon juste ces 3 minutes très disputées ? Quel soulagement et quelle joie en constatant que le score était le même pour tout le monde, à savoir 20-18 ! Il suffisait ensuite de gérer. Attention, gérer contre un tel molosse n’a rien d’évident, il faut absolument rester dans le combat en évitant un knock-down ou d’être trop dominé, sinon adieu les 2 points d’avance ! Fort logiquement, il a concédé ce round, l’important étant ensuite de pouvoir célébrer ce titre, le premier pour un Français depuis 12 ans. Seuls Jérôme Thomas (poids mouches) et Willy Blain (poids welters) ont rapporté de l’or des ChM amateurs avant lui. Un seul Français avait été médaillé chez les super-lourds, du bronze en 1993 pour Yevgeny Belousov, qui représentait l’URSS 2 ans auparavant.

Pour la remise des médailles, il n’a pas eu droit aux frères Klitchko, avec qui il a ensuite pris une photo. Néanmoins, le podium était top, beaucoup de supporters étaient venus et/ou restés, il n’a pas fait mystère de sa joie ! Estelle Mossely, qui est sa compagne et accessoirement notre principal espoir de médaille en boxe féminine à Rio (elle n’est pas encore qualifiée, contrairement à lui), a aussi fait le déplacement.

le_triomphe_de_Tony_Yoka.jpg Son cri au moment de la décision est presque l’image que j’ai envie de retenir. Il a pu expulser toute sa rage. Sa rage de vaincre. Pas sa rage d’avoir été victime d’un système répugnant dont nous avons trop souvent été les témoins. Cette rage générée par l’injustice, son ami Alexis Vastine a trop eu l’occasion de l’exprimer. Il est parti, Tony Yoka a pris la relève. Espérons qu’il puisse inspirer la prochaine génération.

Yoka n’est plus un padawan. Appelez-le désormais Maître Yoka. Il en a acquis la sagesse et l’expérience, désormais, il maîtrise sa force.

Que la Force soit avec lui !



Les 3 autres Français…

En moins de 75kg, Christian Mbilli a été battu 2-1 par l’Ouzbek Bektemir Melikuziev en 8e de finale. Ce dernier avait déjà eu un combat pour entrer dans la compétition.
En moins de 91kg, Paul Omba-Biongolo a aussi été éliminé dès son entrée, en lice, c’était le premier jour des Mondiaux contre l’Algérien Chouaib Bouloudinats (3-0). S’il avait gagné, il lui aurait fallu affronter un Azerbaidjanais finalement médaillé de bronze.
Enfin, en moins de 60kg, Sofiane Oumiha (20 ans) a atteint les quarts de finale en venant à bout du Bulgare Elian Dimitrov (3-0) puis du Vénézulien Luis Cabrera (3-0) mais a alors été vaincu par Albert Selimov (3-0), contre lequel il s’était déjà incliné en finale des Jeux Européens à Baku. Cet autre représentant de l’Azerbaidjian, tête de série n°3, a seulement été battu en finale.



Les vidéos sont aussi sur Vimeo : 8e de finale contre Wang Zhibao, quart contre Filip Hrgovic, demie contre Joe Joyce, finale contre Ivan Dychko et podium
Ainsi que sur Dailymotion : 8e de finale contre Wang Zhibao, quart contre Filip Hrgovic, demie contre Joe Joyce, finale contre Ivan Dychko et podium.

Notes

[1] AIBA Pro Boxing.

[2] En boxe, comme dans beaucoup de sports de combats, il y a 2 médaillés de bronze.

[3] Je ne sais pas du tout comment est fait ce classement dont Hrgovic est 4e, Joyce 7e et Tony… 18e. Bien sûr, ça va changer après la compétition.