En réalité, Fury a remporté ce combat au bluff. Oui, je suis parfaitement sérieux. Son but était de déstabiliser son adversaire par tous les moyens possibles. Il y est parvenu. En sortant le champion de son confort, il a pu profiter de ses faiblesses. Rappelons-le, l’Ukrainien a 39 ans, il comptait déjà 3 défaites (toutes avant la limite), mais aucune depuis un TKO concédé en avril 2004. Néanmoins, lors de certaines de ses derniers combats, on l’a vu vaciller, il se montrait moins souverain qu’habituellement. Il est vrai que lors de ses 18 précédentes défenses[1], on lui a rarement opposé des adversaires susceptibles de le battre.

Fury est beaucoup plus jeune (27 ans), il est invaincu chez les professionnels (24 combats), ce qui en soit ne lui apporte aucun avantage. C’est surtout grâce à sa taille (annoncée à 2m06) et à son allonge (2m16), voire à son poids supérieur (il est taillé comme un buveur de bière, pas comme un apollon, à une époque il pesait 160 kilos !) qu’il pouvait poser des soucis à beaucoup technique et expérimenté que lui.

Comment s’y est-il pris ? En étant en permanence borderline, voire carrément du côté du mauvais côté de la ligne jaune. Déjà extrêmement provocateur hors du ring (au point de se présenter en conférence de presse déguisé en Batman), il l’a été aussi sur le ring, ceci dès le début du combat en adoptant parfois des comportements franchement irrespectueux. Secouer son corps comme s’il était atteint de la maladie de Parkinson, se mettre les bras dans le dos en avançant la tête comme pour narguer Klitschko, lui parler à chaque accrochage et profiter de chacun de ces accrochages pour lui taper dans le dos ou derrière la tête (il a d’ailleurs pris un point de pénalité au 11e round de la part de l’arbitre, Tony Weeks, l’arbitre très expérimenté de ce combat… qui n’avait probablement jamais eu à canaliser un guignol pareil… il avait déjà prévenu les 2 hommes au cours de la 9e reprise, il est logique qu’à un moment il ait sanctionné, toutefois plus de sévérité plus rapidement aurait été bénéfique, et l’Ukrainien aurait aussi pu être puni, lui en raison de sa tendance à beaucoup bloquer la tête de son adversaire sous son aisselle et à se retourner dos à Fury)… Le gars a TOUT fait. A part bien sûr baisser son short pour montrer son c*l. Il a tout fait… sauf boxer. Du moins lors de certaines reprises, en particuliers les premières, qui du coup étaient selon moi pour Klitschko, à qui j’ai toujours reconnu de grandes qualités technique et tactique tout en critiquant la propension à transformer des championnats du monde poids lourds en épisodes de l’Inspecteur Derrick en VO. Soit l’ennui institutionnalisé dans l’Allemagne d’après-Guerre.

Rappelons-le, ce combat a été reporté à cause d’une blessure de l’Ukrainien. Il n’est pas impossible que cette blessure ait eu des conséquences quelques semaines plus tard quand le duel a pu avoir lieu. Peut-être ceci explique-t-il pourquoi, outre un faciès de concentration extrême, il a fait montre d’un cruel manque d’initiative, d’une certaine mollesse, d’un manque de vitesse. Beaucoup trop prudent, il s’est exposé à ce qui lui est arrivé. En résumé, il a laissé Fury lui imposer ce qu’il voulait. Déjà avant la soirée, car son clan a menacé de ne pas combattre si le ring n’était pas modifié. Il était soi-disant trop mou, trop souple, on a dû retirer une couche de mousse afin de le contenter. Officiellement, il avait peur de se tordre la cheville. En se déplaçant autant, c’était en effet un petit risque. J’y vois plus un moyen supplémentaire de jouer sur la psychologie de son adversaire en changeant au dernier moment les conditions de leur affrontement.

Plutôt que de commenter reprise par reprise, je préfère mettre directement la vidéo après avoir résumé grossièrement son déroulement. Vous verrez que les 3 premiers rounds sont difficiles à juger, le 4e a été un peu plus animé mais a lancé une très longue série d’accrochages qui ont représenté facilement la moitié, voire les 2/3 de certaines de ces reprises. C’était super laid, une mauvaise purée de boxe avec des morceaux. Pendant ces moments de poésie, Fury ressemblait vraiment à un Guignol… au sens propre. Celui qui a un bâton coincé entre ses bras et frappe comme un bourrin sans trop savoir sur quoi il tape. L’Anglais balance ses bras, ses laaaaaaarges crochets partent de trèèès loin, et parfois ils touchent, souvent à moitié seulement, de temps en temps pour de bon, et dans ce cas, ça pique vraiment ! Comme il ne sait pas réellement ce qu’il fait, on le voit régulièrement taper avec des parties de la main inattendues (la paume, le revers de la main ou autre) au lieu d’y aller avec le poing. A d’autres moments, il bénéficie simplement de son allonge en gardant le bras tendu avec le poing en avant et son adversaire vient s’emplâtrer dedans en essayant de s’approcher pour lui en coller une. Je pense que la pommette gauche de Klitschko a d’abord été abîmée (5e round) par un coup de boule dans un des multiples accrochages, peut-être aussi son arcade, ouverte plus tard, les coups reçus ont aggravé la chose sans avoir beaucoup d’effet. Ceci dit, on le sait, il encaisse mal, il a fait une très longue carrière – presque 12 ans champion du monde tout de même – car il était très difficile à toucher. Le coup le plus violent reçu par l’Ukrainien est un crochet gauche qu’il n’a absolument pas vu venir car il était de dos et l’a mangé au moment où il se retournait.

A partir du 9e round, on a commencé à réellement voir de la baston (boxe+gréco-romaine… du MMA sans take-down ni coup de pied), le 12e était même très bon, digne d’un championnat du monde poids lourds. Ça n’a pas suffi à l’Ukrainien – qui l’a indiscutablement remporté – pour conserver son titre. Il avait conscience d’être mené au score et pensait avoir besoin d’un KO pour s’en sortir. De mon côté, j’avais les 4 premières reprises, la 10 et la 12 pour lui (je n’ai pas bien vu le 8e). Du coup, compte tenu du point de pénalité, ça me faisait victoire de Klitschko d’une unité (114-113). Il est vrai que concernant les 4 premières, j’ai beaucoup été influencé par l’attitude clownesque de Fury. Faire le show, pas de problème, je trouve ça super… à condition de boxer en même temps. Si le gars fait le pitre tout en mettant les coups, à la Prince Naseem Hamed (je n’ose même pas évoquer Mohamed Ali, ce serait lui faire insulte), j’applaudis. Fury ne faisait que le guignol, il ne boxait pas.

A la fin, les 2 hommes ont levé les bras en signe de victoire. Un peu plus tôt on avait vu Hayden Panettiere – la cheerleader de Heroes – absolument pas sereine. Elle avait raison. 2 juges ont donné 115-112, un a donné 116-111, soit 8 ou 9 rounds en faveur de l’Anglais (dont probablement le 9e, qui du coup a été comptabilisé nul 9-9). Klitschko n’a pas bénéficié de la prime au champion qui boxe à domicile. Il n’y a pas scandale, contrairement à la mascarade de la semaine dernière. C’est juste dommage pour le noble art qu’un type dépourvu de technique puisse devenir champion du monde en ne boxant pas ou si peu, et surtout si mal. Qu’y a-t-il de noble chez Fury ? La dimension artistique existe… la clownerie est un art du cirque.

Cette soirée improbable s’est terminée de façon encore plus improbable. Fury a enfin semblé un peu fair-play – les Anglais sont toujours beaucoup plus fair-play quand ils viennent de gagner – affichant une autre facette de sa personnalité. Il a pleuré sur le ring (en évoquant la victoire d’une personne décédée, je n’ai pas bien vu qui), a remercié Dieu puis a… chanté du Aerosmith. Ce type est lunaire !

La seconde partie à partir du 5e round

J’ai aussi mis le combat sur Vimeo avec pour mot de passe "boxe" : présentation, les 5 premières reprises, les 5 suivantes, les 2 dernières+décision et interview.

Une revanche – voulue par Klitschko – vaudrait-elle le coup ? Je suis plutôt favorable à un autre scénario : tourner la page Klitschko pour ouvrir celle d’une autre génération. Certains sont déjà là, d’autres vont arriver, sans parler de David Haye qui revient après 3 ans de retraite. Beaucoup de poids lourds sont capables de se faire Fury. Je pense notamment à Wilder – le champion du monde WBC a immédiatement défié l’Anglais sur Twitter – dont l’allonge et la puissance valent le détour, mais aussi à Duhaupas, qui personne n’a jamais envoyé au tapis, ou encore Povetkin. Ou même Luis Ortiz, dit "The Real King Kong" !

Note

[1] En tout, il a disputé 28 championnats du monde poids lourds, battant le record de Joe Louis.