Dans ce domaine, la poursuite masculine d’Hochfilzen a été grandiose. Martin Fourcade en est sorti vainqueur en ayant joué à fond avec toute la panoplie. Il a exploré tous les ressorts possibles. Il a commencé par se planter grossièrement en décidant de laisser ses adversaires dans leur zone de confort en se mettant à leur rythme au lieu de les obliger à subir le sien. Il a repris le dessus par la suite en faisant tout l’inverse. Ils n’ont pu résister à la pression alors imposée par le maître incontesté du biathlon international.

La poursuite féminine a été bien différente, les Bleues peuvent nourrir des regrets. Pour la résumé, je vais utiliser 9 mots : tir groupé allemand, tir loupé français, Soukalova au sommet.

  • Poursuite féminine.

Bénéficiant de conditions météorologiques pratiquement idéales, chacune des engagées était totalement maîtresse de son destin, il ne tenait qu’à elle de bien tirer pour obtenir le meilleur classement possible. Anaïs Bescond (4) – 3e de cette épreuve il y a 1 an presque jour pour jour en étant partie 9e, il lui avait fallu tirer à 19 – et Marie Dorin-Habert (10) pouvaient être ambitieuses, elles s’élançaient avec un retard très limité, comme beaucoup d’autres filles, tout semblait possible, y compris prendre le dossard jaune du classement général à Soulakova qui possédait 8 points devant notre double championne du monde en titre… et partait juste devant elle. En revanche, Justine Braisaz n’a pas pris le départ, le staff a décidé de la préserver dans l’optique du relais et de ne pas la griller pour la suite de la saison, 3 courses en 3 jours, c’était trop pour une si jeune biathlète.

Le trio allemand est partie en tête suite au triomphe teuton lors du sprint, j’imaginais Maren Hammerschmidt faire comme Sanfilippo la semaine dernière, à savoir se liquéfier, j’ai été très déçu. En étant 4 parmi les 6 premières, on pouvait s’attendre à en voir une ou deux sur le podium à l’arrivée. Ça n’a pas manqué. Dès le premier tour, la surprise de la veille et Miriam Gössner ont joint leurs efforts pour chasser Franziska Hildebrand. Marie a commencé à doubler plusieurs filles pour rejoindre Soukalova.

Lucie Charvatova, l’autre surprise de la veille, a craqué rapidement (2 tours). Les autres tiraient très bien, Hildebrand semblait super calme, assurée. Hammerschmidt a beaucoup plus attaqué, Gössner a pris son temps. A la sortie, Marie était 5e à 26 secondes de la femme de tête avec Soukalova dans les skis. 5e et précédée de… 4 Allemandes, car Laura Dahlmeier est revenu en envoyant une rafale, elle était avec Gössner à 18 secondes. Première mauvais nouvelle, Anaïs a tourné (comme Juliya Dzhyma), elle pointait dès lors à 50" en 13e position. Pour elle, ça sentait déjà le pâté.

Sur la piste, un trio de chasse s’est formé, Marie bataillait avec Soukalova dans les skis pour tenter de s’en rapprocher, ce qui avait pour effet de creuser un écart par rapport à la 7e. Ensuite, on trouvait un peloton. Elles sont arrivées ainsi au 2nd couché. Ça a très bien tiré, sauf Gössner, qui a loupé une fois, et… Marie, dont les 2 dernières balles ont fini à côté de la cible. Une cata. Dans le top 10, seule Gössner avait visité l’année de pénalité. Il restait 3 Allemandes en tête et 5 dans le top 7 puisque Franziska Preuß était aussi dans le coup. On observait déjà de belles remontées, particulièrement celles d’Olga Podchufarova (de 17e à 5e) et de Tiril Eckhoff, partie avec le dossard 30 et déjà 9e. Parmi les filles reléguées loin des meilleures, on trouvait notamment Dorothea Wierer qui a aussi tourné, Marie (17e à 1’02), mais aussi Anaïs, 21e à 1’15 à cause d’une faute très coûteuse, ou encore Mäkäräinen, complètement à la rue au tir (1, 2, 1 et 1, elle a terminé 23e à 1’51).

Marie a repris du temps sur la piste, toutefois même un 10/10 au debout risquait de ne pas suffire pour monter sur le podium. Or au debout, elle a manqué les 2 premiers tirs. Sachant que devant, Dahlmeier avait profité de la boulette d’Hildebrand (le coup du loupé par précipitation sur la 5e) en tirant remarquablement pour s’emparer seule de la tête. Hammerschmidt a débuté par un loupé puis a enchaîné assez rapidement pour sortir à 4 ou 5 secondes du duo Hildebrand-Soukalova (la Tchèque a pris son temps pour faire tomber toutes les plaques et profiter des erreurs de ses adversaires). Il y avait beaucoup de monde sur le pas de tir, le 5/5 payait car il était rare, sans doute à cause des efforts consentis sans plage de récupération. Grâce à un nouveau sans-faute, Eckhoff a encore gagné des places (5e à 25", très proche du top 3), Podchufarova continuait aussi sur sa lancée (6e à 33"), on trouvait ensuite Wierer à 42, Hauser 8e à 42, Dzhyma à 51, puis Preuß seulement 10e à 52" à cause de 2 fautes. Les Françaises étaient très loin, Marie 20e à 1’28, "Nanass" 23e à 1’35 (cette fois elle la loupé la 3e)…

Lors de l’avant-dernier tour, Eckhoff a doublé Hammerschmidt (la moins fringante), un regroupement à 4 s’est opéré à bonne distance de Dahlmeier. Une excellente opération au général se profilait pour Soukalova qui n’hésitait pas à emmener le quatuor en se donnant à fond sur les skis.

Tout allait se décider au dernier debout. Dahlmeier s’est mise en danger en manquant d’entrée. Ensuite, elle a assuré. Au moment où elle reprenait ses bâtons, les 4 suivantes étaient en position. Le sans-faute leur offrait la victoire. Toutes ont échoué : d’abord Hammerschmidt (le 1er tir), puis Soukalova (3e), puis Eckhoff (4e et 5e), et enfin Hildebrand, en échec avec sa dernière balle. Derrière, Podchufarova, susceptible de monter sur le podium, a aussi fait le coup de la 5e. Wierer aussi ! Un carnage ! Marie et Anaïs ont tous mis en prenant des risques, seulement il était trop tard, sorties 14e et 16e, elles avaient juste la possibilité de gratter 1 ou 2 places dans le meilleur des cas.

Lancée à la poursuite d’Hammerschmidt, Soukalova emmenait Hildebrand dans ses skis. La surprise de cette étape d’Hochfilzen a bien résisté et assuré sa 2e place, l’Allemagne aurait presque pu reproduire son triplé de la veille en modifiant le tiercé, toutefois Hildebrand n’a pu tenir le rythme, elle a été distancée par la titulaire – et plus que jamais titulaire – du dossard jaune. 3e de la course, Soukalova peut se satisfaire de son joli coup. Hammerschmidt ne vivra probablement plus jamais de tels moments, 2 podiums de suite (2e les 2 fois) quand on n’a jamais rien fait en Coupe du monde (avant vendredi, son meilleur résultat était une 26e place en… 2012, elle a passé la saison dernière en IBU Cup), c’est fou ! En revanche, Dahlmeier n’a que 22 ans, c’est une très bonne tireuse comme le montre son 19/20, il s’agit de son 3e succès sur le grand circuit, sa victoire ne peut surprendre personne.

4e, Hildebrand est 2e du classement général et nouvelle titulaire du dossard rouge. Eckhoff a fait la plus belle remontée du jour de 30 à 5 (en réalité partie 29e). Ensuite on trouve Dzhyma 6e, Podchufarova 7e (dossard 17), suivent Wierer 8e (16), Fanny Birkeland 9e (18), Skardino 10e (partie 22), auteur d’un des 2 seuls sans-faute avec Högberg, avant-dernière au départ, 17e à l’arrivée.

Derrière le top 10 on trouve Preuß (que 2 fautes), Marie 12e (4 fautes), un peu plus loin Gössner (4 fautes), classée seulement au 15e rang juste devant Anaïs, 16e en ayant tourné une fois de moins. Olena Pidhrsushna (18e), Kaisa Mäkäräinen (23e en tirant à 15) derrière Lucie Charvatova (22e à 6 fautes), une des autres surprises du sprint n’ayant su confirmer. Oberhofer a fait pire : de 9e à 42e avec 7 cibles loupées !

Marine Bolliet (1010) n’a pas passé une grande journée, 34e, elle a perdu quelques places. Célia Aymonier était là pour apprendre, ses 4 fautes au 1er debout après 2 fautes d’entrée (2041), ça pique un peu, néanmoins ça fait progresser car il s’agissait de tir en confrontation directe. On peut parler de course ratée pour l’équipe de France, la seule fille qui a gagné des places l’a fait essentiellement grâce aux forfaits

Bien sûr, le relais allemand partira grand favori dimanche, d’autant que Marie ne le disputera pas, on préfère la préserver

  • Poursuite masculine.

Quelle course ! L’équipe de France comptait bien sûr sur Martin 2e à 10" de Simon Schempp, il fallait se méfier des Russes présents en force de la 4e à la 6e place. On savait le tir prépondérant, Martin Fourcade devait impérativement être bien meilleur dans ce domaine que lors des courses précédentes, ne serait-ce que pour défendre son dossard rouge. D’autres Français avaient une carte à jouer : Simon Desthieux (9e à 38s) et Quentin Fillon-Maillet (19e à 0.57), voire Jean-Guillaume Béatrix (27e à 1’17).

Martin est parvenu à recoller dès la fin de la première boucle au point de s’être mis en position avant l’Allemand qui, il est vrai, ne donnait pas l’impression d’être totalement à fond. Schempp a tiré un peu plus vite pour sortir en tête avec moins de 4" d’avance, c’est-à-dire rien. Comme beaucoup après eux, ils ont réussi un sans-faute, les excellentes conditions météo aidant. Celui d’Anton Shipulin, impressionnant, lui a permis de se replacer au 4e rang à 12", Tarjei Boe étant reparti un peu après (à 19" de la tête). Suivaient Dmitry Malyshko et Evgeniy Garanichev à une demi-minute ou un peu plus, puis Emil Hegle Svensen, Lowell Bailey, Dominik Landertinger ou encore Johannes Boe, qui ont rejoint le duo russe. Malheureusement, pendant ce temps, Simon Desthieux est allé tourner une fois (16e à 56"), imité par Q.F.M. (alors 24e), pas par J.G.B. (1’18 de retard).

On en arrive à l’erreur tactique de Martin. Au lieu de chercher à lâcher Schempp ou a minima à l’épuiser, à le mettre dans le rouge, il a décidé de le laisser lui imposer son rythme. L’Allemand était donc dans le confort, sachant que l’épreuve se transformait en concours de tir. En outre, en s’imposant de suivre au lieu de skier à son propre tempo, Martin sortait un peu de sa course. Autre souci, il permettait à Shipulin de les rejoindre pour se mêler à la bagarre, un autre groupe comptant également Ole Einar Bjørndalen augmentant ses chances de profiter de la moindre erreur au tir des leaders présents à l’avant grâce au ralentissement de ces derniers.

En agissant ainsi, Martin s’obligeait à faire le plein au couché, il permettait à ses adversaires d’arriver au tir dans des conditions idéales pour y arriver. Bien sûr, ça n’a pas manqué, en attaquant, le Français a loupé la 2e et la 3e – OK, il n’a pas eu de chance, il a tiré cordon – quand Shipulin claquait un super 5/5, Schempp un à peine moins bon. Au sein du gros groupe de chasse, il y a aussi eu des loupés, ceux de Tarjei Boe, puis de Bjørndalen, de Garanichev, de Johannes Boe et de Malyshko. Simon Eder a en revanche fait un sans-faute. Résultat, à la sortie du pas de tir, Martin était 6e à environ 43" de Shipulin rapidement en duo avec Schempp, Landertinger pointait à 32", Svendsen à 37, Tarjei Boe étant juste devant Martin, Eder 7" derrière. Les autres Français ont tous fait le plein : Desthieux 14e à 1’05, JGB 20e, QFM 22e.

Sur la piste, le duo de tête a fait du marquage au lieu de chercher à s’envoler, un quatuor de chasse s’est formé, emmené par Svendsen. Derrière, on trouvait plusieurs petits pelotons. Telle était la configuration de la course au moment de l’arrivée au premier debout. Schempp et Shipulin ont presque synchronisé leurs tirs au point de manqué chacun le 4e. En se précipitant, le Russe a aussi manqué le dernier quand l’Allemand a su se reprendre pour ne tourner qu’une fois. Les 4 suivants avaient un gros coup à faire Martin a claqué un gros 5, seul Tarjei Boe a su résister à cette pression, Svendsen et Landertinger ont chacun loupé une fois.

Grâce à ce coup de main de ses adversaires principaux, Martin a quitté le pas de tir en 2e position à 5 secondes de Schempp, le "grand" Boe restait dans ses skis, Shipulin comptait une quinzaine de secondes de retard par rapport au leader. Il n’y avait plus grand-chose à craindre d’Eder 5e, O.E.B. 6e, Svendsen 7e et Landertinger 8e, même si rien n’était fait, une cata restait possible, y compris sur la poste où on a vu Daniel Böhm se ramasser dans le virage dangereux. Au fait, quid des autres Français ? Q.F.M. a continué sa remontée avec un 5/5 (15e à 56"), J.G.B. s’est en revanche lamentablement raté en manquant 4 fois – il souffre d’un vrai problème psychologique dans cet exercice – soit 2 de plus que Desthieux.

A l’avant, on a retrouvé un trio de cadors. Il était temps pour Martin de prendre enfin l’ascendant. Comment s’y prendre ? En imposant son rythme, en courant comme il sait le faire. D’où une attaque dans le montée histoire de tenter de lâcher ses compères ou, à défaut, de les mettre dans le rouge, de les sortir de leur confort. N’ayant réussi à les larguer, il a tenté un coup de bluff. Sur le coup, je pensais à une petite perte de lucidité car à l’entrée du stade il a fait mine de bifurquer vers l’arriver au lieu de continuer vers le pas de tir. Dans la mesure où il a lui-même affirmé avoir fait exprès pour les perturber, je n’ai pas de raison d’en douter. Difficile de dire si ça a réellement fonctionné. A vrai dire peu importe, en agissant ainsi il redevenait acteur n°1 de la course au lieu d’en être spectateur comme au moment où il a failli tout gâcher.

A l’entrée sur le pas de tir, le quatuor austro-norvégien à l’entente non amicale déplorait un retard équivalent à plus d’un tour de pénalité. Shipulin était intercalé. Autrement dit, à 4/5, les hommes de tête avaient au moins 75% de chances de rester sur la boîte, à 3 ils en sortaient très probablement. Seulement, pour eux, seule la gagne comptait. Dans ces situations maintes fois vécues, Martin fait en sorte de hâter sa mise en position pour être le premier à appuyer sur la gâchette. Il a enchaîné sur un énorme 5/5, une rafale, il a zlatané les cibles, c’était jouissif ! Se sentant obligé de tirer très rapidement pour lui répondre et ne pas être lâché, Tarjei Boe a pris des risques quitte à perdre le contrôle… et a craqué. La 4e balle est partie à côté. En revanche, Schempp a résisté à la tentation de se précipiter, ne s’est pas affolé, il a ainsi pu reprendre la piste sans visiter l’anneau de pénalité, néanmoins les 4 secondes concédées à Martin lui ont coûté la victoire, il n’a jamais pu recoller. Shipulin a claqué un bon 5 pour se hisser au 3e rang à 13". 4e, le Norvégien a aussi préservé sa position. Seul sans-faute du quatuor suivant, Landertinger est reparti 5e à 33", Q.F.M. a profité des erreurs des autres (Eder a même tourné 2 fois) pour ressortir 7e à 55", devancé par Bjørndalen. Svendsen et Birnbacher (un des 2 seuls tir à 20 avec Maxim Tsvetkov, finalement 11e) ont néanmoins pu sauter dans ses skis. Les 4 Français auront tous fait le plein au second debout, même Béatrix. Martin et Quentin y ont ajouté la manière.

Si lors du dernier tour Shipulin a manqué de peu la chute avant d’assurer sa 3e place après en avoir été dépossédé la veille de façon très frustrante, les positions n’ont pas évolué, sauf pour Quentin, attaqué dans la côte par Svendsen et Birnbacher. Le Français a pu résister à l’Allemand, pas au Norvégien.


Je résume donc les résultats.
1. Victoire de Martin (à 18), sa 42e en carrière[1]. 2. Schempp 2e (à 19), il a pris autant de points que le leader de la CdM lors des courses individuelles du week-end.
3. Shipulin (à 18) a confirmé que la forme est là après une première étape difficile.
4. Tarjei Boe (à 18) a craqué debout, néanmoins on le retrouve dans sa forme d’il y a quelques saisons, il a repris le dessus sur son petit frère (23e). Pour combien de temps ?
5. Landertinger a réussi une remontée sympathique (de 13 à 5) malgré 2 fautes, devant son public en plus.
6. Eternel Bjørndalen (à 18), passé de 16e à 6e.
7. Svendsen toujours mou du genou, 18/20, doublé par des gars partis après lui.
8. Fillon-Maillet à 19 (il n’a plus loupé après le 1er couché), il était parti 19e. Après le sprint il disait avoir besoin d’enchaîner pour être à son meilleur niveau. Il disait vrai.
9. Birnbacher passé de 21e à 9e avec un sans-faute. Enfin de retour ?
10. Fak (à 19) aurait-il commencé à se réveiller avant l’étape en Slovénie ?
11. Tsvetkov a gagné 18 places grâce à son 20/20.
12 Eder s’est raté au dernier debout, il est le premier à 3 tours.

Garanichev (14e) et Malyshko (16e) à 3 fautes, Doll (19e) à 4 tours, Desthieux (22e) à 3 fautes, et Eberhard (30e) à 8 tours – 8 !!!! – sont les grands perdants du jour. Béatrix aurait pu être un des grands gagnants sans ce premier debout désastreux. 3 sans-faute et un tir à 4 cibles manquées, 28e à l’arrivée, c’est dommage.

Dimanche est jour de relais. Martin aura l’occasion de monter pour la 5e fois consécutive sur le podium. Ça va le faire.



Les vidéos sont aussi sur Vimeo.
La poursuite féminine : partie 1 et partie 2.
La poursuite masculine : partie 1 et partie 2

Note

[1] JO compris, si on veut comparer avec ses prédécesseurs comme Raphaël Poirée ou même avec O.E.B., il faut aussi compter les JO.