Blessés, Clarisse Agbegnenou et Loïc Piétri n’ont pas fait le déplacement à Kazan. Suspendu pour une histoire de no show et de guerre entre l’AFLD (Agence Française de Lutte contre le Dopage) et la Fédération Française de Judo, Loïc Korval était bien évidemment absent, on saura dans quelques jours si sa saison est terminée ou s’il reste en lice pour les JO. Ces 3 cadres de l’équipe de France sont des médaillés olympiques en puissance.

Malgré ces absences, nos judokas ont rapporté 5 titres, une médaille d’argent et une de bronze de ces Championnats d’Europe. Plusieurs Russes chopés au meldonium ont eu le droit de participer sans souci. Quand on rapporte ça au cas Korval, il y a de quoi se poser quelques questions.

Sur les 7 médaillés, tous ne pourront être de la tête à Rio. La sélection risque d’être un casse-tête dans certaines catégories. Chez les -48kg, les chances de pouvoir envoyer une concurrente sont très faibles depuis le retrait d’Amandine Buchard, dont le corps ne répondait plus aux régimes, elle n’arrivait plus à faire le poids et a décidé d’arrêter sa saison pour passer en -52kg, quitte à faire l’impasse sur les JO, sachant qu’à son âge Tokyo 2020 et Paris 2024 – on croire les doigts – seront de beaux objectifs. Laëtitia Payet a d’ailleurs critiqué la Fédé pour avoir tout misé sur sa jeune pépite et ne pas avoir envoyé les autres faire des points sur les tournois. Bon, sincèrement, sans "Bubuche", point de salut. Payet aura beaucoup de mal à remonter suffisamment dans la ranking list pour se qualifier.

En -52kg, Priscilla Gneto a tiré son épingle du jeu en décrochant l’argent (grâce à un Ippon d’anthologie en demi-finale), vaincu en finale par la taulière de la catégorie, la Kosovare Majlinda Kelmendi, qui venait de battre Annabelle Euranie en demi-finale. La revenante de l’équipe de France (5e aux JO… d’Athènes !), en demi-teinte lors de cette journée, a perdu sa finale pour le bronze mais reste n°4 à la ranking list alors que Gneto, médaillée aux JO de Londres, est seulement 11e. Qui ira à Rio ? A voir.

Le même problème se posait en -57kg entre Automne Pavia et Hélène Receveaux. La question est réglée : en battant sa compatriote en demi-finale et en décrochant son 3e titre continental, elle a repris le leadership national (4e au classement mondial, Receveaux est 8e après avoir échoué à la 5e place), pouvant par la même occasion sa capacité à répondre présente lors des championnats. C’est d’autant plus fort que ces derniers mois, le doute s’était insinué suite à une série de performances décevantes, voire de contreperformances.

Clarisse Agbegnenou (-63kg) aurait certainement décroché une médaille si elle avait fait le déplacement, elle pointe toujours à la 2e place mondiale. Gévrise Emane (-70kg) est à peine moins bien classée (3e) suite à son 5e titre européen (déjà championne dans cette catégorie en 2006 et 2007, elle l’a ensuite été 2 fois en -63kg avant de remonter en -70kg). Pour rappel, elle est championne du monde en titre[1], la balance penchait déjà en sa faveur, mais après une journée aussi impressionnante que celle de vendredi, il n’y a plus le moindre doute. Médaillée de bronze, Fanny-Estelle Posvite va devoir se faire une raison. Heureusement, elle est encore jeune et pourra prendre la suite de Gévrise, qui fêtera ses 34 ans cet été.

En -78kg, on ne sait jamais à quoi s’attendre d’Audrey Tcheuméo, capable du meilleur comme du pire. Le pire survient en général quand les combats durent, elle a du mal à finir et se fait régulièrement avoir par des adversaires qui misent beaucoup sur ce manque de caisse. Très explosive, il lui faut en finir rapidement. A Kazan, la déjà double championne d’Europe (aussi championne du monde et multiple médaillée, y compris en bronze aux JO de Londres) a décroché une nouvelle breloque dorée à sa collection – sa 3e européenne, donc – en y ajoutant la manière. Très convaincante, elle a montré des signes très encourageants concernant la gestion de son énergie. Tenir jusqu’à un éventuel golden score ne semblait plus lui poser de problème. Si ça se confirme aux JO, Kayla Harrison (la seule qui la devance au classement mondial) risque de subir le même sort que tout le monde… à savoir se faire démonter.

La principale déception féminine est le parcours d’Emilie Andéol (+78kg), qui arrivait en tant que championne en titre. Sa journée ratée (battue en quart par la future championne[2] puis en repêchage par une fille normalement à sa portée) est surtout problématique à cause de son impact sur son moral. Sa confiance est très entamée, elle ne l’a pas caché après son élimination, il ne faudrait pas que la spirale du doute plombe sa saison car, toujours 4e à la ranking list avec 2 Chinoises en tête, elle représente une réelle chance de médaille olympique. Dans cette catégorie où ses adversaires sont presque toutes plus lourdes et plus grandes, elle est obligée de répondre avec sa vitesse, sa technique, son intelligence et sa détermination. Si elle se met à douter, sa combativité en prendra un coup et avec elle sa concentration et sa lucidité, la condamnant à être écrasée par une fille de 150kg.

Cette spirale du doute, un – jeune – homme ne risque pas de la connaître cette année. Walide Khyar pourrait avoir comme devise le slogan de la candidature Paris 2024 : la force d’un rêve. Arrivé à Kazan dans l’ombre des géants, il a signé sa première participation à des championnats seniors en… gagnant. Les -60kg sont assez sinistrés en France depuis un bout de temps, on en tient un très bon. Déjà champion d’Europe juniors l’an dernier et souvent médaillé dans les compétitions de jeunes, l’Essonnien de 20 ans s’était déjà signalé au Tournoi de Paris (3e). Il m’avait impressionné, mais pas au point de l’imaginer remporter le titre européen dans un futur si proche. Sa journée a été marquée par une envie débordante à laquelle personne n’a su résister. Son rêve d’aller à Rio passait par une énorme performance en Russie, il en avait besoin pour passer des tréfonds du classement mondial (aux environs de la 45e place) à une situation de qualifiable. Vincent Limare était bien placé pour se rendre au Brésil, malheureusement pour lui, éliminé rapidement, il a vu un monstre se révéler aux yeux du monde en arrachant ou en renversant des gars dans tous les sens. Sa finale contre Orkhan Safavor (AZE) est un modèle de combativité. Il a tout fait à son adversaire, seulement celui-ci parvenait toujours à tomber de la bonne manière pour qu’aucun point ne soit attribué au Français. Celui-ci, emporté par sa fougue, s’est retrouvé mené très lourdement (1 waza-ari et 1 yuko). Pas découragé pour autant, il a fini par arracher ce pauvre Safarov. Je plains ce gars. Rendez-vous compte qu’il a eu besoin d’un pied de biche pour récupérer ses épaules. Le Ippon dans il a été victime a incrusté ses épaules dans le tapis. J’ai rarement vu un truc plus violent en judo ! Peu connu, il ne pourra plus compter sur l’effet de surprise, pourtant je ne m’en fais pas, ses qualités physiques (explosivité, endurance) et mentales s’accompagnent d’une base technique déjà intéressante bien qu’à parfaire (chose normale à son âge). Son judo est très centré sur le corps à corps a déjà de quoi en retourner plus d’un, avec à sa panoplie une technique secrète travaillée spécialement pour les JO, gare à la tornade Khyar !

Sans Korval, ça s’est mal passé en -66kg, Kilian Le Blouch a fait le poids sur la balance, pas sur le tapis. Pierre Duprat s’est manqué au 2e tour des -73kg, il conserve de bonnes chances d’accrocher une place pour Rio, en revanche espérer y briller semble illusoire. Appelé pour replacer Loïc Piétri chez les -81kg, Alain Schmitt a probablement disputé sa dernière compétition internationale. Il rêvait plus belle fin de carrière qu’une défaite dans l’anonymat. A la fois désabusé et lucide, l’ancien médaillé mondial a conscience de ne plus avoir physiquement assez de répondant pour espérer décrocher des titres.

Passons aux -90kg, où Axel Clerget s’est fait éliminer d’entrée. L’autre Français, plus attendu, a été victime d’une sacrée tuile. En effet, Alexandre Iddir s’est rapidement blessé au genou. S’il a pu continuer tant que son genou était "chaud", l’interruption après les quarts de finale lui a été fatale, son genou a gonflé, il a dû déclarer forfait pour la demi-finale et la petite finale. Reste à espérer que la blessure ne soit pas trop grave car il a le talent pour briller aux JO, ce n’est vraiment pas l’année pour se blesser. Cyrille Maret (-100kg) restait sur 3 médailles de bronze aux ChE, il est membre du top 5 à la ranking list et devrait figurer parmi les gros outsiders aux JO. A Kazan, il est passé totalement à côté, se laissant piéger bêtement dès son entrée en lice. Son adversaire a surtout été malin tactiquement. Pas prêt physiquement ? Pas complètement présent mentalement faute d’avoir préparé spécifiquement ces championnats ? Il faudra aller à Rio en guerrier.

Quand l’équipe masculine est décimée ou passe à côté, Teddy Riner – quand il fait le déplacement – redresse la barre. Après 2 premiers tours assez faciles, il a fait face à plus de résistance de la part du Géorgien Levani Matiashvili puis de l’Israélien Or Sasson. Leur point commun ? Contrairement à beaucoup d’adversaires de Teddy qui se présentent sur le tapis uniquement dans l’espoir de survivre ou d’éviter une énorme bran-bran, quitte à faire de l’anti-judo et à enquiller les pénalités, ils ont réellement tenté des choses. Bien sûr, ils ont fini par se faire battre, qui plus est sur Ippon, ceci dans les dernières secondes. Le Géorgien s’est relâché car c’était cuit, pas Teddy, qui met systématiquement un point d’honneur à faire tomber, alors vas-y que je te l’attrape par derrière et que je te l’envoie sur le dos. De la même manière, l’Israélien a tenté une dernière attaque, il n’a pas vu venir… la clé de bras sur le garçon tombé à 4 – ou plutôt à 3 – pattes. En réalité, s’il a semblé moins facile que d’habitude, Teddy a surtout cherché à faire le taf. Le constat est clair : il en garde sous la semelle, se refusant à montrer à la concurrence ce qu’il a préparé en cas de combat mal engagé à Rio. Il est capable de surprendre tour le monde avec des prises improbables. Rappelons par exemple qu’il y a 2 ans une technique de sacrifice – une variante de la célèbre "planchette japonaise" lui avait permis de faire un carnage lors de Championnats du monde.

Et le petit résumé/reportage de Stade 2 qui va bien pour finir…

A Londres, le judo a rapporté 7 médailles à la France, soit 5 de bronze en plus des 2 titres. Avec une équipe presque totalement renouvelée chez les hommes mais probablement très ressemblante chez les femmes[3], il est possible de faire… mieux.



Les vidéos sont aussi sur Vimeo : -52kg (Gneto/Euranie) partie 1 et partie 2 ; -57kg (Pavia/Receveaux) ; -70kg (Emane/Posvite) partie 1, partie 2 et partie 3 ; -78kg (Tcheuméo) ; -60kg (Khyar) partie 1 et partie 2 ; +100kg (Riner) partie 1 et partie 2 ; résumé partie 2.

Notes

[1] Son 3e titre mondial individuel.

[2] Une ancienne Française naturalisée par la Turquie, le pays n°1 en Europe pour les naturalisations sportives de complaisance, car il est plus facile d’acheter des champions ailleurs plutôt que de les former, c’est hyper artificiel, vive la patrie, vive la notion de Nation. Beurk.

[3] Decosse et Mondière ont arrêté, Agbegnenou et Andéol sont arrivées, Pavia, Emane et Tcheuméo sont toujours là, reste à savoir si Gnéto sera retenue comme en 2012 et si Payet arrachera sa qualification, elle était déjà à Londres.