• ETAPE 2 : ils ne méritaient pas ça !

Etape_2.jpg De Saint-Lô à Cherbourg-en-Cotentin, étape de 183km.

Le profil de l’étape était intéressant. Les organisateurs ont tracé le parcours de sorte que tous les maillots puissent être en jeu, d’où plusieurs batailles dans la bataille. Depuis quelques années, pour éviter la monotonie des sprints massifs au terme d’étapes stéréotypées, quelques arrivées en montée sont placées lors des premiers jours. On donne ainsi leur chance aux puncheurs. En l’occurrence, le juge de paix était la Côte de la Glacerie (3e catégorie), situées dans les 3 derniers kilomètres, avant la flamme rouge. Compte tenu des bonifications, le vainqueur avait de très grandes chances de prendre le maillot jaune à Cavendish. 3 autres de 4e catégorie étaient au programme de la journée bien avant cette difficulté finale, il était donc possible de prendre le maillot à pois en s’adjugeant les 3 points en début d’étape. Le maillot vert avait évidemment aussi de bonnes chances de changer d’épaules grâce au sprint intermédiaire et à l’arrivée inadéquate pour les purs sprinteurs.

On pouvait s’y attendre, Paul Voss (BOA) a voulu se porter à l’avant pour aller renforcer son maillot à pois obtenu lors de la première étape. S’il est parvenu à s’échapper en attaquant d’entrée et a pu prendre le large avec un coéquipier, Cesare Benedetti et 2 autres concurrents, à savoir Vegard Breen (FVC) et Jasper Stuyven (TFS), le plan ne s’est pas déroulé comme prévu. Ayant beaucoup donné la veille en roulant en solitaire face au vent, Voss manquait de jus pour faire ce qu’il espérait. Breen l’a surpris à la Côte de Torigny-les-Villes, puis Stuyven a pris le point de la Côte de Montabot. Voss s’est même fait décrocher avant la 3e difficulté du jour, la Côte de Montpinchon, où Styven est parti seul pour décrocher un 2e point et prendre provisoirement la tête du peloton. Autrement dit, la Côte de la Glacerie s’annonçait désormais décisive aussi pour l’attribution du maillot à pois.

Après ces 3 difficultés, le trio de tête a laissé revenir Voss. Sur ces routes très vallonnées arrosées par la pluie pendant une bonne partie de la journée, un quatuor n’avait a priori pas plus de chances qu’un trio d’aller au bout. Par conséquent, on semblait devoir se farcir le scénario classique de l’échappée précoce contrôlée par le peloton et reprise à entre 5 et 10km de l’arrivée.

Qui dit scénario classique sur le Tour de France dit aussi chutes. En l’occurrence, un seul incident notable s’est produit vers le kilomètre 60. Alberto Contador (TNK) est encore allé à terre et a même dû rebrousser chemin pour changer de vélo. Tony Martin (EQS) est manifestement un des principaux protagonistes de cette chute, pour ne pas dire le principal, car il serait tombé le premier. Joaquim Rodriguez (KAT), qui semblait boiter avant de remonter en selle. Faute d’hélicoptère pour filmer la course à ce moment (à cause de la météo), il est difficile de savoir ce qui s’est produit réellement. D’après les déclarations faites après la course, Contador est tombé à cause de Martin, causant un carambolage dont Warren Barguil (TGA) ou encore Michael Matthews (OBE) ont été des victimes parmi d’autres, mais pas des victimes amochées car ils ont très bien terminé l’étape.

Les conditions météo se sont grandement améliorées par la suite, tout est rentré dans l’ordre avec un regroupement général à l’arrière. Le quatuor s’est vu offrir jusqu’à environ 7’ de marge grâce au ralentissement nécessaire pour réintégrer tout le monde. En raison du vent, les cadors avaient intérêt à reste à l’avant, d’où une tête de peloton organisée en colonnes parallèles (chacune protégeant son leader) qui imprimait un train suffisant pour réduire progressivement l’écart. Tout semblait sous contrôle. Le rythme s’est bien accéléré à l’approche du sprint intermédiaire. André Greipel (TLS) a réglé celui du peloton alors que Benedetti s’était adjugé les 20pts – et la prime – environ 5’ auparavant. Il y a ensuite de nouveau eu du relâchement, néanmoins le peloton n’avait alors rien à craindre, même avec 6’ d’écart à 50km de l’arrivée, même avec un vent devenant favorable un peu plus tard, car ayant déjà fourni de gros efforts depuis plusieurs heures, les échappés allaient voir leur avance fondre une fois la course réellement lancée.

Encore fallait-il lancer cette course…

5’ à 40 bornes, ça restait jouable, néanmoins il ne fallait plus tarder à amorcer la chasse. Etrangement, toutes les équipes semblaient attendre que les autres se mettent à faire le travail. Dans cette partie de poker risquée, les premiers à se montrer ont été les Direct Energie. Quand cette formation a décidé de prendre les choses en main, le peloton a repris 1’ en 5km. Il restait 4’ à 34km de la ligne, les leaders ont alors de nouveau essayé de remonter aux avant-postes. Un IAM est venu aider mais le quatuor résistait mieux que prévu. Encore 3’30 avec 25km à parcourir, ça devenait sérieux ! Benedetti ayant craqué, ils n’étaient plus que 3 à l’avant.

D’autres équipes ont alors décidé de bosser, à savoir Tinkoff, BMC et Katusha. Ça n’a pas duré, chacun ayant encore essayé de profiter du travail des autres plutôt que d’être à l’initiative. 20km pour combler 3’ de retard… Le piège tendu par les adeptes du bluff s’était retourné contre eux. Les BMC ont réagi beaucoup trop tard. Dimension Data et Sky ont pris le relais quand l’affaire semblait déjà entendue. A moins d’une panne sèche ou d’un accident – que seule la pluie pouvait éventuellement provoquer – subi par le trio, la victoire et 3 des 4 maillots étaient dévoués aux hommes de tête.

Dans les 10 derniers kilomètres, une première côte a bien cassé les pattes des 3 proies. Néanmoins, avec encore plus de 2’ d’avance, la situation restait très confortable. Stuyven était le plus fort, il a décidé d’attaquer, seul Voss a essayé d’y aller. Le jeune Belge était clairement au-dessus des 2 autres, il s’est envolé vers un doublé victoire-maillot jaune totalement mérités.

Malgré la situation quasiment désespérée, Etixx-Quick Step a tenté de mettre le feu dans cette côte où Stuyven avait déjà attaqué, BMC en a remis une couche. Il ne pouvait s’agir que de se faire une petite guéguerre pour gratter de petites secondes au général. C’est alors que Richie Porte (BMC) a été victime d’une crevaison. N’étant pas dans les 3 derniers kilomètres, il était condamné à perdre beaucoup de temps.

Sur la fin, les grosses équipes envoyaient du lourd, du coup le retard du peloton par rapport à l’homme de tête s’est nettement réduit, notamment quand Tom Jelte Slagter (CDT) a essayé de contrer en solo. Les intercalés ont été repris, il ne restait que Stuyven… soudain collé à la route. Il n’en pouvait plus. Seule consolation, il a pu passer en tête le trophée des grimpeurs pour assurer le maillot à pois… puis a été repris à 450m de l’arrivée. Adieu victoire, maillot jaune, une des journaux…

Finalement, les hommes initialement attendus étaient présents à l’avant du peloton pour se disputer la victoire. Ce sprint en montée a été remporté par Sagan, à qui il correspondait très bien. Le Slovaque a grillé Julian Alaphilippe (EQS), qu’il a poussé à lancer le sprint quelques dizaines de mètres trop tôt. Alejandro Valverde (MOV) a terminé 3e. Arf. Notons entre autres la 7e place de Tony Gallopin (TLS) et la 10e de Chris Froome (SKY).

Comme d’habitude lors de ce genre d’arrivées, les coureurs ont fini en ordre dispersé, par paquets plus ou moins denses. Dans ces conditions, on a vite fait d’être piégé. Rappelons le règlement : quand il y a plus d’1 seconde entre la tête de votre groupe et la queue du précédent, on vous compte le retard réel de votre groupe par rapport au vainqueur. Ceci a coûté 11 secondes à Thibaut Pinot (FDJ) et à Vincenzo Nibali (AST) qui étaient ensemble, même s’ils avaient probablement un maximum de 2 secondes de retard par rapport au dernier membre du paquet qui les précédait. 11 secondes, ça peut coûter cher au général, alors que dire des éclats de 48" pris par Contador et Laurens Ten Dam (TGA) et de la perte de 1’45 subie par Porte à cause de sa crevaison ? L’Espagnol a laissé son moral sur le bord de la route, l’Australien a le droit de déprimer, ce souci mécanique survenu au pire moment réduit considérablement ses ambitions sur ce Tour.

Sagan n’avait plus connu la victoire sur le Tour depuis un bout de temps, lors des 2 dernières éditions il a multiplié les places d’honneur, finissant 2e à 8 reprises (19 fois dans le top 5 en 2 ans sans jamais gagner). Déjà 3e samedi, il n’a pas manqué l’occasion 24h plus tard de s’imposer en s’emparant du maillot jaune, une première le concernant, en plus bien sûr du maillot vert, dont il a remporté le classement lors des 4 dernières éditions. Pourtant, aujourd’hui, il se croyait de nouveau 3e, n’ayant pas vu que tous les échappés avaient été repris. Ceci explique pourquoi il n’a pas levé les bras pour fêter sa victoire.

Cette issue n’est pas seulement cruelle pour Stuyven, qui peut se consoler avec le maillot à pois et le prix du combatif du jour (des récompenses qui vont souvent de pair), elle l’est aussi pour Alaphilippe, porteur du maillot blanc et 2e d’une étape dès le 2e jour de sa carrière sur le Tour de France, mais très frustré d’être passé si près d’une grande victoire, lui qui, à l’image de Sagan pendant 2 ans avant son titre mondial, se classe souvent 2e de courses importantes (notamment sur la Flèche Wallonne en 2015 et 2016 et sur Liège-Bastogne-Liège l’an dernier). En cyclisme, 2e, c’est la place du con[1].



Pour finir, notons que Barguil est 4e au général en étant le 1er d’une longue liste de coureurs classés à 14s de Sagan.

La vidéo est aussi sur Vimeo.

Résumons.
Vainqueur d’étape : Peter Sagan (TNK).
Jaune : Peter Sagan (TNK).
Vert : Peter Sagan (TNK).
Pois : Jasper Stuyven (TFS).
Blanc : Julian Alaphillipe (EQS).
Combatif du jour : Jasper Stuyven (TFS).

Lundi le Tour quitte la Normandie et prend direction du sud, le tracé s’annonce sans relief, le scénario… aussi. Sauf miracle, nous auront droit à un sprint massif.

Note

[1] Hormis au classement général final.