• ETAPE 8 : le peloton fait du ski.

Etape_8.jpg De Pau à Bagnères-de-Luchon, 184km dans les Pyrénées.
Abandon : Michael Morkov (KAT).

Petit exploit pour débuter la journée, Geraint Thomas (SKY) et Jan Bakelants (ALM) sont tombés avant le départ réel. Peut-être était-ce un acte manqué. Dans cette chaleur étouffante et avec autant de difficultés au programme, leur subconscient a pu agir pour leur épargner cette tannée. Une chute, tu abandonnes, tu passes la journée au frais… En réalité, ça n’a pas eu de conséquence directe.

Le départ réel a lancé une guerre. Beaucoup espéraient de prendre de l’avance rapidement pour aborder l’ascension vers le Col du Tourmalet (HC) avec de la marge. D’où énormément d’attaques, notamment de Thomas De Gendt (TLS), porteur du maillot à pois par intérim, ou encore de Matthieu Ladagnous (FDJ), le local de l’étape. Jusqu’au pied du Tourmalet, le rythme était infernal. Plus de 51km parcourus lors de la première heure, quand vous enchaînez le premier col hors-catégorie du Tour, ça pique les jambes ! Forcément, beaucoup ont craqué assez tôt dont le maillot jaune, Greg Van Avermaet (BMC). Finalement un trio est parti : Thibaut Pinot (FDJ), Rafal Majka (TNK) et Arnold Jeannesson (COF). Ce dernier n’a pas tenu bien longtemps.

Tony Martin (EQS) est parti en contre pour les rejoindre, ce qu’il a fait. Malheureusement la Sky n’était pas prête à leur laisser beaucoup de marge gratuite. Le trio n’a pu prendre que 2’20 d’avance. Pinot était le plus actif et le plus dangereux au général.

Vu à l’avant en début d’étape, Julian Alaphilippe (EQS) a lâché prise dès le Tourmalet en compagnie de Vincenzo Nibali (AST), pas remis de son effort de la veille. Un problème de mise en route ? De baisse de forme après un pic atteint un peu trop tôt dans la saison ?

Pinot a accéléré sur la fin pour lâcher Martin puis pour prendre les 25pts du classement de la montagne. Il a ainsi pris virtuellement le maillot à pois. Signe d’un changement de stratégie ? Le trio s’est logiquement reformé dans la descente. L’écart a atteint un pic, 2’40. La Sky a alors remis le train en marche pour déjà bien réduire l’écart. Sorti du peloton dans le Tourmalet – dans une grande discrétion, on l’a su beaucoup plus tard – pour tenter de rejoindre le trio de tête, Romain Sicard (DEN) n’a pu résister au retour du groupe des leaders. Le rythme était déjà très soutenu, il l’aura été toute la journée.

On était en train de grimper de nouveau vers le Col d’Aspin mais pas de la même manière que la veille. Officiellement, il s’agit de la Hourquette d’Ancizan (2e C.). Pinot y a encore pris le maximum de point (5, soit un total de 30), cette fois sans contestation. Le peloton a basculé 1’25 plus tard. A 62km de l’arrivée, c’est extrêmement peu.

Cette offensive de Pinot aura en réalité fait de gros dégâts, car elle a obligé la Sky a rouler fort dès la première grande difficulté de la journée, ceci dans une grosse chaleur. Les équipiers de Chris Froome ont donc usé pas mal d’énergie, un peu plus que les hommes des autres leaders. A vrai dire, tout le monde allait être bien entamé au moment du déclenchement attendu de la grande bagarre. Sans parler des nombreux coureurs déjà lâchés plus tôt dans la journée.

La Movistar a mis son grain de sel dans cette affaire dans la montée vers le Col de Val Louron-Azet (1ère C.). L’écart était depuis longtemps passé sous la minute, mais Pinot insistait, probablement pour aller chercher les points au classement des grimpeurs avant de finir l’étape tranquillement. Il avait besoin de perdre volontairement du temps pour obtenir l’autorisation de tenter de nouveau ce genre d’offensives ces prochains jours. On l’a bien, malgré le retard accusé vendredi, il fait toujours très peur aux leaders.

Malheureusement ça ne s’est pas passé de façon idéale, Majka est parvenu à repartir seul au moment où le peloton s’apprêtait à effectuer la jonction. A l’arrière, de plus en plus de coureurs explosaient en vol, notamment Mathias Frank, le leader de la formation IAM. Pinot n’a bien sûr pas cherché à s’accrocher. Majka n’a pas tenu bien longtemps en tête, le peloton a néanmoins continué à rouler à vite sous l’impulsion des Movistar et des Sky. Tout le monde passait son temps à s’arroser, des défaillances allaient très certainement survenir.

Le premier abandon du Tour 2016 s’est produit à ce moment de la course (à 16h14 pour être précis). Michael Morkov (KAT) était la pire victime de l’accident du premier jour, il a tenu une semaine. Lâché très tôt, il a fini par se résigner. Depuis la création du Tour de France, on n’avait jamais atteint la 8e étape avec l’intégralité des coureurs.

Il restait une grosse trentaine de coureurs à l’avant, les Sky – encore 5 !! – semblent avoir un peu temporisé. Tout le monde en avait besoin. Malheureusement, Movistar n’avait plus assez de monde pour relancer. Ayant pu rester dans le peloton, Rafal Majka a essayé d’aller chercher les points pour doubler Pinot au classement des grimpeurs, mais les Sky n’ont pas accepté de le laisser passer en tête. Wouter Poels et Chris Froome a même accéléré pour les lui prendre, causant ensuite une discussion plus ou moins animée entre les protagonistes de cette affaire. Le Polonais a néanmoins pris 6 points, assez pour prendre la tête du classement des grimpeurs pour une unité.

Wilco Kelderman (TJL) a chuté dans la descente à cause d’un problème de roue. Par chance, ça ne roulait plus, il a pu retrouver sa place dans le peloton bien avant l’ascension vers le Col de Peyresourde (1ère C). D’abord très prometteuse, cette étape était en train de devenir extrêmement décevante.

Il ne se passait rien, Ten Dam (TGA) et Majka ont lâché prise, de même que quelques équipiers. Voilà voilà… Tout au train, celui de Sky, aucun panache. On a encore perdu du monde petit à petit, dont Sébastien Reichenbach qui aurait pu servir de leader de rechange pour la FDJ. Warren Barguil (TGA) a montré des signes de faiblesse. C’est alors que la Sky a enfin changé la donne avec une attaque. Oui, une attaque de Sergio Henao. Il s’agissait soit de tenter de faire exploser le peloton, soit de préparer une offensive de Froome en l’envoyant en éclaireur, soit de… jouer la victoire d’étape. Ils ont surtout provoqué la réaction de Movistar… avant l’attaque de Froome à 17km de l’arrivée. Etrange… Il a surtout fait le ménage en faisant craquer ses hommes, pas tellement ses adversaires. Dan Martin (EQS) s’est montré très fort, mais Henao a pu revenir en tête pour imposer le tempo. Si beaucoup ont été lâchés de quelques mètres dans un premier temps, pas mal ont pu revenir progressivement, ou ont au moins essayé à l’image de Pierre Rolland (CDT) et Alberto Contador (TNK). On pouvait s’y attendre, Romain Bardet (ALM) a attaqué à son tour en espérant pouvoir basculer au sommet avec quelques secondes d’avance pour faire la descente à fond. Son coup de pétard mouillé a provoqué un contre de Nairo Quintana (MOV). Il restait toutefois un joli petit groupe de 14 coureurs de nouveau mené par Henao. On arrivait au sommet, et encore une fois, il ne s’était rien passé. On se dirigeait donc vers une nouvelle étape de montage totalement escamotée par les leaders.

Et soudain, attention, les yeux, le coup de "panache" du fantastique Chris Froome !! Le garçon a quand même osé attaquer au sommet en faisant croire qu’il visait les points du Col de Peyresourde pour la faire à l’envers à tout le monde ! Il a surpris l’intégralité du groupe des leaders en ne coupant pas son effort. Quintana et compagnie ont eu un moment de relâchement, ils ont voulu préparer la descente comme s’il restait encore 3 cols derrière (on se relève, on monte la fermeture-éclair, on boit, on met un journal dans le maillot…), l’ont laissé partir, ils ne l’ont jamais revu ! Il lui a suffi de prendre quelques mètres d’avance au sommet pour blouser tout le monde.

A la décharge des Movistar, Froome n’avait a priori aucune chance de faire la différence seul dans la descente, même à fond. Je me demandais même pourquoi il a essayé. Surtout qu’il a pris énormément de risques pour tenter de gratter quelques secondes. Cette attaque était insensée, surtout avec une énorme étape dimanche. Pourquoi se mettre en réel danger et fournir un effort si intense pour au mieux 15 à 25 secondes (bonifications comprises), une hypothétique victoire d’étape et un maillot jaune qu’il aurait pu prendre 24h plus tard ? Son Tour aurait aussi bien pu prendre fin dans cette descente négociée à 80 ou 90km/h, car assis sur son cadre en train de pédaler – WTF ?!?! – une chute hyper violente pouvait survenir à tout instant ! En roulant sur un caillou, en se faisant surprendre par un intrus sur la route, en prenant un virage un peu large, il se mangeait une gamelle retentissante. Dans cette position hallucinante, impossible de réagir en cas d’erreur ou d’imprévu, c’est comme marcher sur un câble au-dessus du Grand Canyon sans sécurité. On a découvert que Froome est un grand descendeur… OK, cette descente n’était absolument pas technique, mais quand même ! Avant, on pouvait perdre le Tour dans une descente, maintenant, on essaie de gagner le Tour dans une descente. Ce n’est plus du cyclisme, c’est du ski alpin ! Prévenez Aksel Lund Svindal, Guillermo Fayed et Beat Feuz, ils ont sans doute un coup à jouer l’année prochaine !

Tout le monde a laissé Alejandro Valverde (MOV) faire la descente pour le groupe… Quel spectacle déprimant ! Qui plus est, derrière, dans le groupe Contador/Barguil, Pierre Rolland s’est râpé le côté gauche contre un mur en prenant il virage pris trop large à cause d’un souci mécanique. S’il a pu revenir dans les roues, les stigmates de cet incident risquent de se faire ressentir dès demain. Ce groupe a lâché 1’41 par rapport à Froome (hors bonifications).

Le Britannique a fait tout ça pour… 13 secondes plus 10 de bonifications. Dan Martin a pris la 2e place devant Joaquim Rodriguez (KAT), ils ont aussi obtenu quelques secondes de rab. Suivent Bardet, Kreuziger, Aru, Yates, Valverde, Mollema, Porte, Quintana, Van Garderen, Mentjes et Henao, tous dans ce groupe.

Comme lors des étapes de plat, on pouvait allumer la télé pour voir les 10 ou 15 derniers kilomètres sans rien avoir manqué de décisif. Est-ce ça, le cyclisme moderne ? De mon point de vue, c’est déprimant. Bien sûr, si j’avais plutôt un "point of view" et que j’avais un passeport britannique – que Dieu m’en préserve ! – je trouverais ça formidable. 5 étapes sur 8 remportées par des Britanniques, un maillot jaune britannique obtenu dans une descente, un maillot blanc aussi obtenu de la même façon, un maillot vert obtenu sans même le vouloir. Cette énorme bande de soumis me les brise. Si Froome se sent obligé d’attaquer sournoisement au sommet pour faire du grabuge en descente, c’est sans doute qu’il n’était pas capable de le faire auparavant. Est-il si fort que les autres semblent le croire ? Ils donnent déjà l’impression de jouer la 2e place au général après une seule semaine de course. Sur la dizaine de gars repoussés à 16, 17, 19 ou 23" du nouveau leader, aucun ne donne l’impression d’être à moins de 3’. Ayez de c*uilles messieurs ! Ne faites pas comme Grobras, qui après son cancer des testicules n’en avait plus qu’une !

On connait désormais clairement l’identité de 2 candidats au maillot à pois : Pinot, Majka. Qu’en est-il de Froome ? Difficile de savoir s’il a bluffé.

La vidéo est aussi sur Vimeo.

Résumons.
Vainqueur d’étape : Froome (SKY).
Jaune : Froome (SKY).
Vert : Cavendish (DDD).
Pois : Rafal Majka (TNK).
Blanc : Yates (OBE).
Combatif du jour : Pinot (FDJ).

L’étape reine des Pyrénées est programmée dimanche avec – enfin – une arrivée au sommet. Aura-t-on enfin droit à du spectacle ? Si on a un peu de chance, le Tour de France débutera vraiment demain.