• ETAPE 9 : orage et désespoir.

Etape_9.jpg De Vielha Val d’Aran à Andorre Arcalis, 184,5km hors de France, l’étape reine des Pyrénées.
Abandons : Mark Renshaw (DDD), Matthieu Ladagnous et Cédric Pineau (FDJ), Alberto Condador (TNK).

Le départ réel a été donné au pied du Port de la Bonaigua (1ère catégorie) Brice Feillu (FVC) s’est tout de suite montré, lui qui a gagné à Andorre Arcalis lors de son premier Tour de France. Les attaques n’ont pas manqué malgré le relief et la chaleur qui annonçaient une étape très difficile. Les Sky ont surveillé tout ça, il fallait faire composter son billet de sortie pour avoir le droit de s’échapper. Thibaut Pinot (FDJ), Peter Sagan et Rafal Majka (TNK) ont bien sûr tenté leur chance parmi beaucoup d’autres. Le groupe présent à l’avant était énorme : 38 coureurs.

Ce rythme déjà très soutenu a fait une première victime. Sentant qu’il ne survivrait pas à une journée galère, Mark Renshaw (DDD) a mis pied à terre au bout de quelques kilomètres. 2e abandon du tout. Malade Matthieu Ladagnous (FDJ) a dû l’imiter environ une heure plus tard.

Sentant que le bon coup était parti, Contador (TNK) a tenté une contre-attaque avec l’aide d’un équipier, Robert Kiserlovski. Ils ont été suivis par un Alejandro Valverde (MOV) et par un Sky, Sergio Henao. Avec déjà 3 Movistar à l’avant, on sentait venir l’offensive collective de la formation espagnole. Contador a vite dû lâcher son lieutenant pour relancer et rejoindre le très gros groupe duquel Thomas De Gendt (TLS) s’était déjà éclipsé. D’autres ont aussi accéléré pour former une échappée plus petite et plus efficace, parmi lesquels Pinot mais aussi Majka, qui n’a pas attendu Contador, jouant sa carte personnelle.

Les 38 qui avaient pris le large, tous n’ont pu suivre le rythme, certains ont vite été lâchés et repris par le peloton. Ce groupe était scindé en 2, Valverde et Contador ont bataillé – en se relayant – pour rejoindre la première partie. Henao n’a cette fois pas pu – ou pas voulu ? – les suivre. La jonction a été faite, et ce n’était pas une bonne nouvelles pour ceux qui espéraient remporter l’étape. Avec les 2 leaders espagnols (surtout Valverde), la Sky n’allait pas les laisser prendre beaucoup d’avance. Evidemment, les Movistar présents à l’avant ont tout de suite roulé en tête.

La donne a en partie changé car Contador n’a pas pu suivre, il a été lâché avec notamment un des Movistar et Pozzovivo. Sky envoyait déjà du lourd et a continué, l’avenir de ce groupe de tête était donc plus que compromis. Ce train a fait sauter Pierre Rolland (CDT), qui a payé l’accident subi dans la descente vers Bagnères-de-Luchon. En réalité, l’attaque des équipiers de Nairo Quintana (MOV) avait un seul avantage, celui d’obliger ceux de Chris Froome (Sky) à se fatiguer.

De Gendt, Pinot et Majka ont attaqué dans les derniers hectomètres du Port de la Bonaigua pour décrocher les 10 points au sommet. Majka n’a pas insisté, Pinot a mangé le Belge au sprint. Un vrai beau sprint. Avec ces 10 points, le Français a repris très provisoirement la tête d’un classement qui, pour le moment, s’annonce très disputé cette année (Majka en a pris 6, il était donc à 3 unités du FDJ). Le peloton a basculé environ 1’ plus tard. Stef Clement (IAM) est venu les rejoindre dans la descente. Ils avaient plutôt intérêt à repartir en petit groupe sans les Movistar en espérant que ceux-ci se fassent reprendre et qu’ainsi le peloton se calme. Mais avec un long morceau de vallée, ils allaient aussi avoir besoin d’aide. Evidemment, le groupe s’est reformé, tout le monde a laissé travailler les Movistar. En tête de peloton, les Sky ont un peu ralenti pour bien s’alimenter et récupérer de la main d’œuvre. L’écart est monté à 2’.

Au sein de l’échappée, en plus des 3 Movistar (Winner Anacona, Jesus Herrada et Alejandro Valverde), on trouvait 3 IAM (Mathias Franck et Jérôme Coppel en plus de Stef Clement), des Tinkoff (Peter Sagan et Rafal Majka), des Lotto-Soudal (Tony Gallopin et Thomas De Gendt), des Astana (Diego Rosa et Luis Leon Sanchez), des Cofidis (Daniel Navarro et Nicolas Edet) des Lampre (Rui Costa et Tsgabu Grmay) ainsi que George Bennett (TLJ), Alexis Vuillermoz (ALM), Daniel Berhane (DDD), Tom Dumoulin (TGA), et bien sûr Thibaut Pinot (FDJ).

Les Movistar et les IAM étaient les seuls à bosser en tête du groupe échappé. Par rapport au train de la Sky qui mettait le peloton en file indienne, leur rythme était beaucoup trop lent. Même si d’autres ont fini par participer, l’entente était mauvaise, cette échappée était condamnée en l’état. L’avance était passée nettement sous la minute. Tout a changé dès lors que Valverde s’est relevé (après des discussions avec d’autres membres de l’échappée). Le peloton a alors réduit la cadence, l’entente s’est améliorée entre les 20 hommes (du moins suffisamment pour s’organiser), l’écart s’est agrandi.

La situation s’est alors normalisée par rapport aux scenarii observés habituellement lors d’étapes similaires : le peloton a récupéré presque tous les retardés, y compris des sprinteurs, tout le monde a cherché à récupérer de ce début d’après-midi extrêmement dur, la valse des porteurs d’eau a reprise de plus belle, faisant tout de même fait une victime : Imanol Erviti (MOV) a chuté à l’arrière du peloton après avoir chargé son maillot de bidons. Il n’en a visiblement pas trop souffert. Sauf de la chaleur, comme tout le monde : il faisait en permanence entre 35 et 40°C.

L’échappée a débuté l’ascension du Port del Canto (1ère C.) avec plus de 4’ d’avance. La surreprésentation de plusieurs équipes permettait à certains de rester dans les roues sans trop se donner. Il fallait encore creuser l’écart pour espérer avoir une chance d’aller au bout. L’avance est montée à 5 grosses minutes avant une petite relance de Pinot plutôt utile car écrasés par cette chaleur, ses compagnons de route risquaient fort de s’endormir. La marge s’est encore accrue.

Au milieu de cette difficulté, à 14h24, Contador a mis la flèche. Les chutes, la fatigue, la mauvaise forme, la fièvre, la lassitude mentale… Il n’en pouvait plus. Sa contre-attaque était soit un test, soit une tentative de baroud d’honneur. Une vingtaine de minutes plus tard, Cédric Pineau (FDJ) a aussi mis pied à terre après avoir galéré devant la voiture-balai.

Au sommet, mêmes hommes, même bataille, mais pas le même résultat, cette fois De Gendt a résisté et pris les 10 points devant Pinot (8pts, 48 au total) et Majka (6pts, 43 unités au compteur), qui a préféré s’éviter un sprint au sommet. Le peloton a basculé avec près de 7’ de retard.

La difficulté suivante était précédée d’une longue descente et d’environ 25km en montée progressive. Le groupe de tête s’y est un peu désorganisé, il ne roulait plus aussi vite, la marge est retombée à 6’ et s’est stabilisée un moment, puis a de nouveau gonflé quand l’entente est redevenue bonne. Le tournant décisif de la course a probablement été la pause "vidage de vessie" du maillot jaune. Quand Froome s’arrête pour uriner, tout le monde fait de même. Il s’agissait en même temps d’un signal fort, l’abandon de la poursuite, donc des ambitions de victoire d’étape au sommet. Avec plus de 10’ d’avance, compte tenu du niveau des grimpeurs présents dans l’échappée, l’affaire était entendue. Ayant déjà gagné la veille, Chris Froome a décidé de simplement se concentrer sur la bataille pour le général. S’il était si fort, s’en serait-il contenté ?

On pouvait s’attendre à de nouvelles offensives au sein du groupe de tête dès le pied de la Côte de la Comella (2e C.). Coppel a attaqué le premier, rejoint ensuite par Grmay. Passé comme prévu en tête au sprint intermédiaire, Sagan n’a pas insisté, il a lâché l’affaire, il n’était là que pour le classement par points, personne ne l’a gêné dans sa quête. Les autres ont continué à s’entendre – Edet était de loin le plus actif – pour revenir au train, mais 2 IAM et le Lampre pouvaient rester dans les roues. Quand ils ont été rejoints, De Gendt a contré pour aller chercher les points au sommet, Pinot s’est bêtement laissé surprendre par Rosa qui l’a doublé sur la ligne alors que le Français s’était redressé pour remonter sa fermeture-éclair avant la descente. Le coureur d’Astana lui a volé 2 points. Arf.

Si à l’avant de la course De Gendt a poursuivi son effort en solitaire, à un autre échelon de la course le peloton a repris le sien. Le ménage n’a alors pas tardé. Warren Barguil (TGA) a craqué avant le sommet (il a pu revenir dans la descente mais a de nouveau sauté par la suite). L’avance des échappés a aussi commencé à fondre comme neige au soleil. Les hostilités se préparaient. Du moins le pensait-on.

Le groupe de chasse a perdu des éléments, il a aussi perdu un peu de temps. Par cette chaleur, le Col de Beixalis (1ère C.) devenait presque un supplice. Les pentes y sont terribles. De Gendt a présumé de ses forces, il a explosé. Les rescapés de l’échappée n’étaient plus très nombreux, seulement 8 à 10, dont Pinot, Frank, Majka, Rui Costa ou encore Navarro. La victoire était désormais quasiment assurée à un des hommes de tête. Plusieurs ont successivement tenté des relances ou des attaques. Sans succès. Très attentif, Pinot a cette fois réussi à prendre le maximum de points au sommet.

Avant le pied de la montée finale, on ne s’entendait plus du tout, les contre-attaques se multipliaient. Majka et Navarro sont partis ensemble, Pinot ne pouvait laisser le Polonais s’échapper. Navarro a réessayé plusieurs fois avec différents partenaires. C’était n’importe quoi ! Avec vent de face, mieux valait sucer les roues. Pinot a essayé d’inciter ses compagnons à travailler ensemble, mais Dumoulin a été malin. Dans ce genre de situation, il y a toujours un moment où après avoir répondu à une série d’attaques, les membres du groupe se regardent en attendant que l’un se dévoue pour aller chercher la suivante. Cette fois, personne n’a réagi, le Néerlandais a pu partir seul et créer un écart de quelques centaines de mètres. Pinot a dû fournir beaucoup d’efforts pendant toute cette portion de route, j’avais peur qu’il ne le paie cher dans l’ascension.

Le Batave commençait à prendre trop d’avance (1’), il fallait relancer. Rui Costa et Pinot ont donc contré rapidement. Il commençait à pleuvoir, or le leader de la FDJ adore la pluie. Un bon signe ? Non, d’autant que Majka est revenu au train. Il y a alors eu une collision entre Bennett et un spectateur, envoyé au sol d’un coup d’épaule. S’avancer trop sur la route, c’est dangereux !

Rui Costa a de nouveau tenté de lâcher Majka, Pinot, Navarro, Anacona et Bennett, lequel a complètement craqué. Le Portugais ne parvenait pas à creuser l’écart, Dumoulin conservait la sienne, mais à 7km du sommet, tout restait possible entre ces hommes. Majka est reparti pour aller chercher Rui Costa, Pinot a essayé de suivre, il a coincé mais n’a pas abandonné pour autant, car si la victoire d’étape était en train de s’envoler, il lui restait de gros points à prendre pour limiter la casse au classement des grimpeurs par rapport au Polonais. Il a trouvé du renfort avec Anacona, qui l’a ensuite lâché. A 5km du sommet, la grêle s’est abattue sur les échappés. Elle a ensuite été remplacée par une très forte pluie. Plus tard, ils ont eu droit à des gelons d’un bon centimètre de diamètre ! Dantesque !

Sans grande surprise, Dumoulin n’a pas été revu par ses ex-compagnons d’échappée. La façon dont il a procédé tactiquement mérite des applaudissements. Son attaque surprise lancée bon moment – une fois ses adversaires fatigué de répondre prendre de l’avance sur un terrain favorable, soit avant l’ascension – lui a permis de créer un écart impossible à combler ensuite, dans la mesure où tout le monde était à peu près au même niveau. Il était auparavant resté discret presque toute la journée. Majka s’est fait surprendre comme les autres. Le Polonais a même été battu au sprint par Rui Costa pour la 2e place, causant un manque à gagner conséquent au classement du meilleur grimpeur.

Daniel Navarro a fini 4e devant Anacona et Pinot, seulement 6e, qui a donc lâché pas mal de points dans cette dernière ascension mais a tout de même pris le maillot à pois pour… 3 unités devant Majka. Au cours d’une journée où Froome n’en a pris aucun, c’est très positif. Qu’a-t-il manqué à Pinot pour réussir son coup ? Un équipier avec lui dans l’échappée. Livré à lui-même, il a beaucoup trop travaillé au cours de la journée par rapport à Dumoulin ou même Majka.

Revenons un peu plus tôt et nettement plus bas dans l’ascension pour narrer la "bataille" pour le général. Le groupe maillot jaune a commencé par se réduire progressivement. Il ne restait déjà plus grand monde après quelques hectomètres. Rolland et Barguil ont eu beaucoup de mal, ils ont résisté jusqu’à la rupture.

Henao a fini par attaquer pour préparer une offensive probable de Froome. Dan Martin (EQS) a voulu contrer, ça n’a pas fonctionné. D’autres contres ont suivi jusqu’à celui de Chris Froome, que seul Nairo Quintana a pu accrocher. Richie Porte (BMC) a profité que son ancien patron temporise pour recoller. Dan Martin y est allé à son tour. Porte a voulu accélérer le rythme de ce petit groupe, il ne s’en est pas sorti. Romain Bardet (ALM) a même pu faire la jonction quand Martin a de nouveau durci le rythme. Porte a tenté d’en remettre une (accélération, pas attaque), ça ne fonctionnait toujours pas, plusieurs coureurs sont revenus et ont encore tenté de contrer. Fabio Aru (AST) était en revanche déjà largué pour de bon.

Froome, Quintana et Mollema (TFS) n’ont pas été surpris quand Porte est reparti (attaque cette fois). D’où une nouvelle temporisation. Chaque attaque se finissait de la même manière. Martin en a remis quelques couches, mais au bout d’un moment ces multiples accélérations ont réellement fait craquer certains concurrents, notamment Bardet. Seuls Froome, Quintana, Porte, Yates (OBE) et Martin restaient à l’avant. L’Irlandais a concédé quelques longueurs sur la fin, mais est parvenu à finir avec Herrada et Porte (qui a manqué de vigilance dans le final et lâché 2 secondes à Quintana et aux 2 Britanniques). Un groupe avec Bardet, Mollema, Mentjes (LAM), Henao et Rodriguez (KAT) a fini à 21" du maillot jaune, Van Garderen (BMC), Kreuziger (TNK) et Valverde ont perdu un peu plus de temps (à 38" de Froome), Aru encore plus (1’00) malgré la présence à ses côtés de Nibali, qui l’a – vraiment – aidé. Barguil a fini avec les Italiens. Rolland a été repoussé à plus de 2’.

Ce que ça m’inspire ? Froome n’est pas si fort qu’il tente de le faire croire, sinon il aurait créé de véritables écarts. Critiquer la passivité de Quintana, je veux bien, il n’a jamais essayé de tester Froome. Mais Froome a-t-il fait plus ? Hormis une accélération de courte durée, le Britannique n’a rien tenté. Cette brève attaque ressemble bien à du bluff, une relance pour faire croire qu’il était très fort et inciter les autres à se coucher. Ça a parfaitement fonctionné, Porte s’est même comporté comme son lieutenant, rôle qu’il tenait quand il faisait partie de l’équipe Sky. A la décharge de Quintana, le profil de l’ascension n’était pas idéal pour lui, elle convenait beaucoup mieux au porteur du maillot jaune. Un Froome au top aurait profité d’une des nombreuses opportunités qui lui étaient offertes pour en mettre une. Dans l’hypothèse où Quintana aurait suivi, le ménage aurait été fait au classement général où on trouve toujours 11 hommes en 1’01.

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Résumons.
Vainqueur d’étape : Dumoulin (TGA).
Jaune : Froome (SKY).
Vert : Cavendish (DDD).
Pois : Pinot (FDJ).
Blanc : Yates (OBE).
Combatif du jour : Dumoulin (TGA).

Lundi, c’est promis, personne ne s’ennuiera devant une étape inintéressante au possible. Pourquoi ? Parce que c’est la première journée de repos.