Et comme souvent, en attaquant de façon peu conventionnelle (en connivence avec un équipier), Sagan a éventré les certitudes du peloton, ravivant ainsi le suspense. Ce gars réinvente le cyclisme ! En levant les bras à l’arrivée, ce personnage un peu clivant – certains le trouvent énervant – dont l’audace mérite d’être mise n’a pas tant revendiqué sa supériorité que remercié son fervent lieutenant. Demain, il traversera peinard la Provence et ses champs de lavande sur la route du Ventoux avant, sans doute, de refaire le show après le CLM de vendredi.

  • ETAPE 11 : coup de vent et coup de génie.

Etape_11.jpg De Carcassonne à Montpellier, 167,5km.

Sur le papier, le profil très plat annonçait une étape de transition sans grand intérêt. Si les chances d’échapper à un sprint massif pour désigner le vainqueur de l’étape semblaient nulles, il n’était pas dit que le peloton arrive indemne et uni à Montpellier. La perspective d’assister à des coups de bordure en raison d’une puissante tramontane annonçait une course très nerveuse. Elle l’a été.

Comme d’habitude, une échappée s’est formée rapidement. Jérémy Roy (FDJ) a montré son maillot de champion de France en compagnie de Leigh Howard (IAM) pendant un long moment, mais jamais avec une avance confortable.

Avec d’abord énormément de vent dans le dos, le rythme était excessivement rapide. Sur des routes assez étroites et pas franchement droites, parfois bosselées ou rendues dangereuses par les aménagements urbains (ralentisseurs, etc.), il fallait s’attendre à des dégâts. Le peloton a été frappé par une épidémie de chutes. La première concernait plusieurs FDJ, surtout Sébastien Reichenbach, bien râpé, mais aussi Thibaut Pinot (sans conséquence). George Bennett (TLJ) a été le plus touché. D’autres ont suivi : Jurgen Van den Broeck (KAT) et Luis Leon Sanchez (AST), puis 2 membres de la Cannondale, Lawson Craddock et Alex Howes, ainsi que Tsgabu Grmay (LAM) et Edward Theuns (TFS). Jamais de gros cartons, beaucoup de petites chutes, mais énormément de travail pour le service médical.

Avant que le peloton ne prenne feu, on a assisté à un incendie de forêt pas loin de la route du Tour… Le peloton était alors plutôt calmé, il a même ralenti pour laisser plus de 4’ d’avance aux hommes de tête. Les Tinkoff ont soudain lancé les hostilités en tentant un premier coup de bordure à plus de 90 bornes de l’arrivée. Il ne s’agissait évidemment pas de faire des différences au général puisque Contador a quitté le Tour. Sans doute ont-ils déjà voulu agir pour Peter Sagan. Etixx-Quick Step et Sky ont pris le relais. Cette accélération a eu pour effet de casser le peloton. A l’arrière on trouvait notamment Wilko Kelderman (TLJ), Michael Matthews (OBE), Tony Gallopin (TLS), beaucoup de FDJ (voire tous), de Direct Energie… Les coureurs piégés étaient nombreux, mais aucun gros poisson justifiant la poursuite de cette offensive ne figurait à l’arrière. Pendant qu’ils profitaient d’une accalmie pour recoller, Borut Bozic (COF) s’est ajouté à la liste des accidentés du jour.

Une nouvelle accélération impulsée par Trek à 75km de l’arrivée a de nouveau secoué le peloton quand un petit groupe comptant Michael Matthews et des coureurs tombés pendant l’étape ont tenté de revenir. La fête du slip a alors débuté. Ils en ont mis partout. Le peloton s’est fracassé en plusieurs bordures. Astana a pris le relais en tête de peloton, on en voyait profiter d’entrer dans les villages – où c’est plus abrité du vent – pour aller accrocher la queue du groupe précédent en sprintant. Mais dès la sortie du village, sur une route de nouveau exposée, nouvelle cassure ! Plusieurs formations ont mené tout à tour le peloton. Ces accélérations n’ont en réalité piégé que du menu-fretin.

Forcément, le duo de tête s’est vite fait rattraper. Il restait plus de 60 bornes à franchir, Sky était à la barre, Lotto-Jumbo a aussi participé. Même Chris Froome a passé des relais (paradoxalement, il est plus facile d’être abrité quand on tourne avec les autres) ! On a vu du BMC, du Tinkoff, tout le monde se battait pour imposer sa loi. D’où de nouvelles cassures. Ça partait dans tous les sens. Pinot s’est une fois de plus fait lâcher mais peu importe, il avait même tout intérêt à ne pas s’épuiser en prévision de l’étape qu’il vise, celle du 14 juillet avec arrivée au Ventoux.

Régulièrement on voyait des coureurs en tête de peloton utiliser leur oreillette pour demander aux voitures qui était piégé et si ça valait le coup de poursuivre l’effort. Une énième chute a marqué un coup d’arrêt dans cette course effrénée. Elle s’est produite dans les premières positions du peloton et impliquait plusieurs Tinkoff dont Rafal Majka, ainsi que Winner Anacona (MOV). On a alors ralenti pour laisser revenir, avant de relancer en vue du sprint intermédiaire. Difficile d’évoquer un véritable sprint, Kittel est passé devant Sagan et Cavendish.

Je ne comprends pas pourquoi 3 FDJ ont roulé à bloc en tête du premier groupe lâché, il était plus logique de se réserver[1]. Toujours est-il que le peloton a bien ralenti, permettant la jonction (Fortunéo a aidé). A 35km de l’arrivée, à peu près tout le monde était regroupé, comme s’il ne s’était rien passé de la journée. Et pendant 20 bornes, R.A.S.

On a attendu les 15 derniers kilomètres pour remettre en route. Les Tinkoff ont insisté, beaucoup de coureurs non-concernés par le classement général et la préparation du sprint ont lâché pour finir tranquillement, beaucoup ont aussi été largués involontairement car ça allait trop vite.

Forcément, Peter Sagan s’est montré. Au lieu de se contenter d’être un sprinteur parmi d’autres, il a tenté un truc suicidaire, partir avec un coéquipier (Maciej Bodnar) à une bonne dizaine de bornes de la ligne pour anticiper ce sprint. Ces dernières années on en a vu pas mal s’essayer au coup du dernier kilomètre, un exercice excessivement difficile qui fonctionne rarement. Le coup des 10 ou 12 derniers kilomètres avec un duo de coéquipiers, il fallait oser ! Mais le vrai génie dans cette affaire est d’avoir ainsi provoqué… la contre-attaque de Froome, très attentif en tête de peloton. Il a décidé d’en mettre une petite pour aller se mettre dans leurs roues. Geraint Thomas a fait l’effort pour rejoindre ce trio. 4 à l’avant, que du lourd, 2 équipiers présents avec 2 leaders très motivés puisque l’un vise le jaune et l’autre le vert à Paris (en l’occurrence Froome avait intérêt à prendre le maximum d’avance, Sagan espérait s’assurer d’arriver avant le peloton pour éviter un sprint massif dans lequel il n’aurait eu aucune chance après cet effort). Alexander Kristoff (KAT) et un coéquipier sont partis pour tenter de les rejoindre. Sans succès. Les autres ont tous terriblement manqué d’attention, ils ont laissé faire en comptant sur Etixx-Quick Step. En roulant pour Kittel, la formation belge pouvait sauver la mise des leaders piégés qui, à l’image de Nairo Quintana (MOV) se retrouvaient totalement isolés.

Ça explosait de partout, le quatuor s’est parfaitement entendu. Derrière, c’était beaucoup moins bien organisé, notamment parce qu’il a fallu attendre le retour d’équipiers. A moins de 10 bornes de l’arrivée, il était urgent de se mettre en ordre de marche pour éviter ce gros piège. Seulement, c’était la panique, un terrible manque d’organisation empêchait de réduire l’écart. Les hommes de tête comptaient une bonne vingtaine de secondes de marge. Pour ne rien arranger, Cavendish a crevé. Cuit pour lui (et super affaire pour Sagan, évidemment pas au courant que son dernier adversaire pour le maillot vert n’allait prendre aucun point).

Etixx, IAM, Direct Energie, Lotto-Jumbo, Lotto-Soudal… beaucoup de formation ont mis du monde devant… sans aucun succès ! Katusha, Etixx et les 2 Lotto ont fini par prendre les choses en main de façon sérieuse, mais beaucoup trop tard. A 5 bornes de l’arrivée, il n’y avait plus rien à espérer pour la victoire d’étape. Joaquim Rodriguez (KAT) étant lâché, les Katusha avaient les fesses entre 2 selles. Pierre Rolland (CDT) aussi n’a pu conserver sa place à l’avant.

En envoyant du lourd, les Giant Alpecin n’ont pu que limiter la casse. Si l’écart final est de seulement 6 secondes, c’est aussi parce que Thomas n’a pu aider son patron jusqu’au bout, Froome s’est retrouvé isolé avec Bodnar et Sagan, dont les intentions différaient des siennes. Il était le seul pour qui chaque seconde comptait. Le Slovaque s’est réservé dans le dernier kilo, le Britannique a roulé à fond, puis le Polonais s’y est mis, a priori pour préparer le sprint de son patron. En réalité, le champion du monde voulait laisser gagner son partenaire. Le maillot jaune a grillé ce petit coup de bluff. Avec 10 secondes de bonifications pour le vainqueur, il a tenté sa chance pour la gagne. A regret, Sagan a dû faire le sprint pour décrocher un 2e succès lors de cette édition.

Tout ça pour 12 secondes (6 d’écart et 6 de bonifs)… Froome dépense vraiment beaucoup d’énergie pour de toutes petites secondes, comme s’il n’était pas confiant en ses capacités de dominer en montagne et lors des chronos. Je trouve sa tactique assez peu pertinente hormis dans une de ses dimensions, l’effet psychologique sur ses adversaires. Quand ils voient le gars qu’ils croient déjà être le plus fort leur reprendre du temps – même très peu – dans les descentes et sur le plat, ils doivent avoir très mal au crâne ! Pourtant au général les écarts restent minimes.

En revanche, tactiquement, le coup réalisé par Sagan et son équipier est génial. Il n’aurait certes pas fonctionné sans alliés de circonstances, mais peu importe, ils ont su créer les conditions de ce succès total – victoire d’étape et assurance de remporter le maillot vert s’il finit le Tour – en tentant un coup de folie dans le timing parfait. Le génie est d’avoir tenté un truc improbable, car l’effet de surprise a joué à plein. Si la chance sourit aux audacieux, la victoire revient souvent aux opportunistes.

Si le jury s’était réuni plus tard, soyez sûr que Sagan – ou Froome – aurait reçu le prix de la combativité. Vichot n’aura finalement pas attaqué vainement pour rien.

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Résumons.
Vainqueur d’étape : Sagan (TNK).
Jaune : Froome (SKY).
Vert : Sagan (TNK).
Pois : Pinot (FDJ).
Blanc : Yates (OBE).
Combatif du jour : Vichot (FDJ).

Attention, maintenant, ça devient sérieux, on arrive au Ventoux. Et là encore, il va y avoir beaucoup de vent, au point que les organisateurs aient été obligés d’amputer l’ascension de toute sa partie lunaire. J’ai bien peur que la différence ne se fasse plus sur le plat à coups de bordures que dans la montée à coups d’attaques…

Note

[1] Si Pinot veut gagner au Ventoux, il aura besoin d’aide pour y arriver sans avoir dépensé trop d’énergie.