Kovalev est russe, il a l’habitude de boxer aux Etats-Unis et au Canada, est champion du monde depuis août 2013, a défendu 3 fois sa ceinture WBO avant de conquérir les 2 autres en battant Bernard Hopkins, a depuis terrassé 2 fois Jean Pascal et corrigé Nadjib Mohammedi (qui a eu le courage d’aller d’affronter aux Etats-Unis). C’est une machine de guerre dont la nationalité est sans doute un frein à la popularité en Amérique, même s’il s’est forgé là-bas. Son histoire est d’ailleurs très particulière, il n’était rien en Russie (où il a n’a été que 3 fois à l’affiche), a été sorti de la pauvreté loin de sa Sibérie natale grâce à des rencontres et des gens qui lui ont donné sa chance, qui ont cru en lui.

Ward – qui n’avait encore jamais boxé à Las Vegas – est californien, champion olympique (en 2004), il a été élu boxeur de l’année en 2011, a joué dans Creed (c’est lui qui met une bran-bran à Adonis Creed qui le défie dans la salle d’entraînement lors de la première partie du film), il est sponsorisé par Jordan Brand (la marque de Michael Jordan), Steph Curry est venu jouer les supporters lors de son dernier combat… Il devrait s’agir d’une superstar dans son pays, d’autant qu’il a aussi une histoire particulière, celle d’un gamin sorti du mauvais chemin (gangs, alcool, drogue) et de la pauvreté par l’entraîneur qui le suit depuis toujours (le duo fonctionne, Ward est invaincu depuis ses 12 ou 13 ans !). Il est aussi devenu très religieux, d'où son surnom : "Son Of God" (Fils de Dieu). Peut-être que les 19 mois sans monter sur le ring avant de faire son retour en juin 2015 ont entamé sa montée en puissance vers les sommets de popularité qui génèrent des achats massifs de PPV… Notons que dans ce championnat du monde, son premier depuis 3 ans, il se présentait en challenger car il vient de la catégorie des poids super-moyens dont il a longtemps été champion du monde.

Les 2 hommes ont accepté des bourses extrêmement modérée compte tenu de leur niveau et de la qualité de l’affiche. Manifestement, la publicité faite autour de cette soirée a laissé à désirer. Tout était pourtant réuni pour en faire au minimum le combat de l’année. Des cadors invaincus au sommet de leur carrière (33 et 32 ans) qui ont en plus chacun une histoire personnelle susceptible d’accrocher l’intérêt du public, c’est du pain béni pour les médias ! A fortiori avec l’opposition de styles annoncée ! Quelque chose d’autre n’a pas été à la hauteur de Ward et Kovalev : la qualité des combats d’encadrement. Aucun ne faisait rêver. Il y en avait 10 au programme dont pas mal concernaient des débutants ou des garçons comptant 6 victoires ou moins. Outre les 3 ceintures mondiales en jeu lors du main event on ne trouvait aucun combat à très fort enjeu. Une ceinture NABO, une NABF, et une WBC du continent américain, c'est trop léger pour un gros PPV… Ces derniers temps on a eu droit à des soirées à 3 ou 4 championnats du monde. Le nul plus que discutable entre Maurice Hooker – censé devenir une star de la boxe américaine – et Darleys Perez en poids super-légers n’a pas honoré la boxe… Il fallait que le jeune Ricain garde un palmarès vierge de défaite (ça lui fait 21-0-3), le Colombien s’est fait avoir (désormais 33-2-2)… Perez a un nul et une défaite par KO contre Anthony Crolla (battu il y a peu par Linares, super match à revoir) parmi ses dernières sorties. C’est dire la valeur de l’avant-dernier match de cette soirée…

En fait, je me demande si Mayweather n’aurait pas mis la boxe dans le coma en escroquant le public et si le refus de Golden Boy Promotions (Oscar De la Hoya en fait) d’accepter le combat entre Alvarez et Golovkin n’aurait pas eu pour effet de l’achever. Comment entretenir l’intérêt du public pour la boxe quand les autoproclamés meilleurs du monde refusent de rencontrer ceux qui pourraient prouver le contraire ? Surtout si pendant ce temps d’autres sports comme le MMA, les cadors n’ont pas peur de risquer la défaite et offrent au public les affiches qu’il attend.

Bref…

Les stars – notamment des divers sports US – qui aiment la boxe n’ont pas manqué ça, tout comme les autres cadors de la boxe mondiale.

Allez, on saute toute la partie avec Michael Buffer (hymnes, entrées, présentations, tout est dans la vidéo), on passe directement à la bagarre. Les 3 juges et l’arbitre étaient tous Américains, mais comme Kovalev avait l’intention de finir bien avant la décision, ça ne devait en principe pas lui poser trop de problèmes. Le Russe apparaissait plus concentré que jamais…

Je vous propose de suite la vidéo, mes commentaires sont en-dessous.

On a commencé par un peu d’observation, mais un jab aussi court que puissant de Kovalev a touché Ward au bout d’environ 1’20 (Ward s’est quasiment planté lui-même le visage dans le gant de son adversaire). L’Américain s’est immédiatement accroché pour ne pas se faire démonter. On l’annonçait très défensif, ses éventuelles velléités offensives ont vite été refroidies. Ensuite, le Russe a encore tenté quelques accélérations mais sans en abuser car il savait la reprise gagnée. Très logique tactiquement.

Pour le Californien, il fallait changer de tactique sans attendre et se réveiller. Il a débuté le 2e round de façon plus agressive, toutefois l’homme de Chelyabinsk l’a de suite ramené à la raison en avançant et en frappant, Ward en a alors été réduit à reculer et à esquiver. Son énorme erreur a été de vouloir placer un coup, il s’est fait contrer violemment… Premier passage au sol… de sa carrière. Il lui a fallu résister à la foudre pendant une trentaine de secondes… Kovalev était à l’évidence beaucoup trop puisant, cette petite droite du bras arrière partie de pas très loin a eu beaucoup d’effet car le mouvement vers l’avant de l’Américain lui a ajouté de la puissance.

Ward a voulu faire du sale, probablement pour se donner le temps de récupérer, il a tenté un take-down façon MMA en début de 3e reprise, l’arbitre n’a pas aimé, Kovalev encore moins, il a encore envoyé. L’orgueil de Ward a alors commencé à parler. L'Américain a nettement mieux boxé pendant un moment, réussissant ses esquives, plaçant quelques coups. Néanmoins il ne risquait pas de gagner sans faire vraiment mal.

Pendant un moment on a assisté à des corps à corps dégueulasses faits d’accrochages et de coups donnés… en s’accrochant. Puis Ward a essayé de trouver la distance avec son bras avant pour éviter les coups et toucher de temps en temps. Dès qu’il se lançait, il se plantait dans le jab du Russe. Le 4e round plus équilibré s’est un peu emballé sur la fin. Kovalev restait bien devant.

Le champion a décidé d’augmenter la pression, il s’est mis à avancer beaucoup plus franchement, s’exposant à encaisser des contres. Quelques échanges de coups puissants ont chauffé le public. J’aurais presque envie de donner la 5e reprise à l’Américain. Par charité. Il s’agissait probablement de sa meilleure depuis le début malgré quelques patates arrêtées avec le nez…

Kovalev s’est montré très patient pour placer ses coups dès qu’une petite ouverture se présentait. Entre les accrochages, Ward a eu tendance à manger assez sévère car son adversaire a su s’adapter à une tactique qui commençait à payer. Déjà 5 reprises pour le Russe – dont une avec 2 points d'avance – sur les 6 disputés. Pour la victoire, c'était presque déjà plié sauf knock-down ou knock-out subi par le champion, soit un renversement de situation très peu probable.

Un super direct du bras avant a donné espoir au challenger de renverser la vapeur, malheureusement pour lui Kovalev ne manque pas d’expérience, il a su répondre, alors que lui peinait à enchaîner. Tout ceci nous a donné un 7e round très animé – après un début très moche fait de multiples accrochages – attribuable à Ward.

Entre les moments d’accrochages toujours très moches, c’est devenu vraiment très bon, très intéressant, plutôt équilibré avec des coups au corps, des enchaînements. On sentait Kovalev moins bien physiquement. Il faut dire qu’il a l’habitude de finir assez rapidement ses combats et que la boxe en déplacements de son adversaire l'obligeait à fournir pas mal d'efforts…

Ward était devenu bien plus précis, il esquivait et contrait beaucoup mieux, Kovalev devenait plus brouillon, il avait du mal à le cadrer et à le toucher. Il y a eu des coups puissants des 2 côtés mais on sentait l’Américain prendre le contrôle. Un super 9e round.

La tendance s’inversait, il restait 3 reprises, le coin de Ward lui a dit qu'il lui fallait gagner les 3 pour l’emporter. Ça s’est confirmé, Kovalev ne trouvait plus les solutions et quand ses coups passaient, il se faisait cueillir lui aussi. Le Russe me semble avoir pris le dessus lors des 30 dernières secondes du 10e round, encore extra, mais c’est difficile à juger car il y a aussi eu de super esquives. Le public bouillant de la T-Mobile Arena se régalait.

La 11e reprise est partie sur un faux rythme, ça s’est accéléré tout du long avec de plus en plus de patates… Kovalev est allé sur les fesse mais en se faisant pousser. Ward restait toujours aussi vif et rapide pour fuir et contrer.

Se sentant probablement obligé de remporter le 12e et dernier round, le challenger a tenté de passer à l’attaque. On est reparti dans une sorte de combat de rue avec beaucoup de corps à corps, brouillon mais d’une intensité toujours aussi dingue. Ward a beaucoup mieux fini les 10 dernières secondes, probablement assez pour le mériter.

J’aurais donné Kovalev vainqueur de peu[1], probablement 115-112 ou 114-113… En raison du knock-down. Les 3 juges américains ont donné 114-113… en faveur de Ward… Mouais… Faites le même match ailleurs qu’aux Etats-Unis, vous n’aurez pas le même résultat. La plupart des observateurs donnaient Kovalev devant de peu avec sensiblement la même carte que moi. Le Russe n’est bien évidemment pas d’accord avec cette décision très discutable bien que pas aussi grossièrement biaisée (rien à voir par exemple avec Burns vs Relikh il y a quelques semaines (cas flagrant d'arbitrage maison) ou Solis-McDonnell la semaine passée (avec des juges a priori neutres pourtant).

John McHale a presque vu le même combat que moi, seulement il a attribué le 8 et le 10 à Ward (l’effet américain en Amérique, ça fait pencher la balance sur les rounds très équilibrés). Burt Clements a vu un changement de tendance au 5e et n’y a plus démordu ensuite, il a donné tous les rounds à Ward… hormis le dernier, peut-être en se rendant compte que l’écart allait être trop large pour sembler honnête. Glenn Towbridge a presque jugé comme McHale avec une différence : il a donné la 3e reprise à Ward mais pas la 5e. Difficilement compréhensible.

Quoi qu’il en soit, Ward mérite beaucoup de respect pour avoir su laisser passer l’orage, s’être remis d’un début de combat calamiteux, il a d’ailleurs rendu hommage à son entraîneur dont le discours l'a gardé dans le match, lui a donné les bonnes indications, les bonnes consignes tactiques. Il a su utiliser sa vitesse pour gêner le champion russe comme personne ne l’avait jamais fait.

Il faut évidemment une revanche, Ward est OK, Kovalev la veut. Et cette fois, attendez-vous à beaucoup en entendre parler ! Attendez-vous aussi à voir les bourses gonfler… et des juges étrangers officier. La boxe a besoin de cette revanche et d'une décision indiscutable.



Les vidéos sont aussi sur Viméo : partie 1, partie 2, partie 3 et partie 4.

Note

[1] Je lui donne les reprises 1, 2, 3, 4, 6, 10, dont un KD qui fait 2 points d’écart, la 8 est trop serrée, elle peut aller d’un côté comme de l’autre, la 5 étant selon moi de très peu pour l’Américain.