TdF 2017 - profil 8e étape

Après avoir essentiellement enchaîné des étapes longues et plates particulièrement monotones, le peloton a vraiment tapé dans le dur avec la première journée de montagne (La Planche des Belles Filles était une montée sèche). Pas encore de la haute montagne mais de belles difficultés et globalement un terrain très accidenté. Les organisateurs ont fait les choses bien en prévoyant un tracé progressif avec d’abord une trentaine de kilomètres de plat a priori favorable à la création de l’échappée, puis 3 difficultés répertoriées qui montaient crescendo, 3e puis 2e et enfin 1ère catégorie (plus d’autres côtes parfois assez pentues favorisant les initiatives pendant la course). L’arrivée étant jugée sur le plateau 12km après le sommet de la dernière ascension, classée en 1ère catégorie plus par sa longueur que par sa difficulté, l’étape s’annonçait favorable à des rouleurs qui passent bien les montées régulières avec des pourcentages modérés, moins aux purs grimpeurs et aux grands leaders. Si cette journée risquait de ne pas avoir de conséquence directe au classement général, sauf défaillance individuelle, elle pouvait laisser des traces en vue de l’énorme morceau prévu dimanche.

Les baroudeurs trouvaient donc enfin un terrain de jeu idéal. Une semaine qu’ils s’échauffaient pour cette journée, brimés qu’ils étaient par les équipes de sprinteurs ! Ils s’emmerdaient au sein du peloton autant que les téléspectateurs devant leurs écrans… Alors aujourd’hui, c’était la fête des attaquants ! C’est fou ce que la frustration peut engendrer !

Forcément, les noms de vainqueurs potentiels fleurissaient. On avançait ceux d’anciens lauréats d’étapes, de coureurs de classiques, de grimpeurs, et même d’un sprinteur. Les ambitieux sont même nombreux à avoir préparé cette journée en perdant volontairement du temps de façon à s’offrir un ticket de sortie. Le scénario déprimant des étapes précédentes ne pouvait se reproduire sur ce terrain. Tout le monde ayant bien conscience que les équipes de sprinteurs verrouilleraient la course, rendant toute échappée vaine, les candidats à la fuite comptaient sur les doigts d’une main. Le peloton laissait très vite 1 à 4 gars se porter à l’avant pour montrer les sponsors pendant 5 heures puis d’occupait de faire rentrer tout le monde dans le rang. Cette fois la première attaque n’allait certainement pas obtenir l’autorisation de partir en vadrouille sans même avoir à combattre. La baston à laquelle on a assisté a dépassé absolument toutes les attentes, toutes les prévisions. J’ai presque envie de dire qu’elle n’a pris fin qu’avec le franchissement de la ligne d’arrivée tant la création de la bonne échappée a pris de temps. Le groupe dont le vainqueur est devenu le dernier rescapé pour s’imposer aux Rousses n’a été complété que sous la banderole des 25km. En plus de 160 bornes, on a dû voir une bonne centaine de coureurs différents se glisser dans un coup ou du moins essayer, quelques-uns tentant plusieurs fois. On a même fini par se retrouver avec une échappée à 50 ! Le plus dingue de mon point de vue est que malgré l’intensité à l’avant, malgré le rythme impressionnant et les multiples relances, le retard du peloton par rapport aux hommes de tête n’a jamais atteint les 4 minutes. Ça n’a pas empêché le succès d’un baroudeur.

J’ai décidé de raconter plus que de résumer. Pour le résumé, allez voir la vidéo.

Attention, top départ !

Local de l’étape, Alexis Vuillermoz (ALM), a été le premier à passer à l’offensive. Il espérait être à l’avant de la course lors de la traversée de son village (dans la dernière partie de l’étape). Tony Gallopin, qui avait coché cette journée, a aussi fait partie des attaquants précoces. Ça relançait déjà de partout. Tsgabu Grmay (TMB) a essayé plusieurs fois de fuir, notamment après une petite accalmie due à la topographie (sur un faux-plat descendant il était impossible de créer un écart, dès que le terrain est redevenu plus propice, c’est reparti de plus belle).

Marco Marcato (UAD) a alors pris quelques mètres d’avance, un trio puis quatuor – avec de nouveau Vuillermoz mais aussi, plus étrangement, André Greipel (LTS) – est sorti pour le rejoindre, ce qui a réveillé l’appétit d’autres coureurs. Conséquence, un regroupement général. Les phases de temporisation et les relances se succédaient sans cesse. Vainqueur aux Rousses en 2010 suite à un grand numéro avec Jérôme Pineau[1], Sylvain Chavanel (DEN) a pointé son nez dans un nouveau coup avec Alberto Bettiol (CDT) et Gianluca Brambilla (QST). Edvald Boasson Hagen (DDD) – le grand déçu et selon moi spolié de la veille – a contré.

Toujours à cause de ces faux-plats descendants, d’un petit vent défavorable et des velléités offensives toujours aussi bien partagées au sein du peloton, il était très difficile de creuser l’écart. Ce quatuor n’a jamais eu plus d’une dizaine de secondes en marge, il restait en point de mire de la meute affamée, d’où de nouvelles contre-attaques.

Greg Van Avermaet (BMC) et Chavanel sont repartis, de nouvelles grappes de coureurs ont essayé de les rejoindre, Alexey Lutsenko (AST) y est parvenu. Michael Matthews (SUN) a intégré un de ces groupes pour tenter d’aller chercher des points au classement du maillot vert, un des enjeux importants de ce début d’étape, le sprint intermédiaire se trouvant dès le 46e kilomètre. Ce trio a tenu un moment une quinzaine ou vingtaine de secondes devant le peloton, vraiment «à la pédale» comme on le dit en jargon cycliste. Ils devaient espérer qu’un autre petit groupe finisse par recoller et que dans le même temps le peloton décide par se calmer. Les 3 gros rouleurs présents à l’avant ont réussi à gratter seconde après seconde. En tête de peloton on a eu besoin de respirer un peu avant de s’y remettre. Seulement, ayant toujours en vue le sprint intermédiaire, les Sunweb ont décidé de rouler à 3 – avec Matthews 4e – sans imprimer un tempo fou. L’écart s’est stabilisé juste en-dessous des 40 secondes, puis, à force, il s’est érodé.

On a atteint les premières pentes très propices pour relancer, une véritable difficulté non recensée… dans laquelle Arnaud Démare, le leader/sprinteur de la FDJ, a tout de suite été lâché, signe que la forme n’est pas revenue avec la nuit. L’équipe des Emirats a remis un coup de vis, accélérant la jonction. Warren Barguil (SUN) est alors ressorti, suivi par Brice Feillu (TFO) puis tout un tas d’autres hommes attendus aujourd’hui, les Alexis Vuillermoz, Tibaut Pinot (FDJ) et compagnie. Ils ont été rattrapés, la baston a alors repris de plus belle. Quel spectacle et quelle intensité !

Forcément, on perdait de plus en plus de monde par l’arrière, principalement des sprinteurs et les malades. Mais pas tous les sprinteurs… Chavanel est encore sorti, cette fois avec Serge Pauwels (DDD)… pendant seulement quelques centaines de mètres. Une nouvelle relance avec Romain Sicard (DEN), Rudy Molard (FDJ), Pierre-Luc Périchon (TFO), encore Vuillermoz, des Dimension Data, des Emirates ou encore un Movistar… a échoué, de même que celle de Cyril Lemoine (COF). Et pour cause. Les Sunweb verrouillaient la course car une fois la côte passée, on arrivait sur le plat, le sprint intermédiaire si attendu s’annonçait dans 5km. Marcel Kittel étant aussi passé, la Quick Step s’est mise à rouler. La baston n’allait pouvoir reprendre qu’après cette explication entre sprinteurs, si bien que les candidats à l’échappée ont décidé de rentrer dans le rang pour récupérer un peu. Greipel a grillé Matthews et Kittel (départagés à la photo), ce qui reste une très mauvaise opération pour Démare.

Les malins, ceux qui sentent bien la course, avaient suivi le groupe des sprinteurs qui comme souvent a pris quelques mètres d’avance sur le peloton. Ils ont poursuivi l’effort. On y retrouvait notamment Vuillermoz, Barguil, Chavanel, Molard, Gallopin, Gilbert (QST)… C’était bien vu mais ça n’a pas marché, le peloton a fait la jonction. On avait atteint l’heure de course, ça allait toujours aussi vite, Molard n’a cessé de relancer alors que 3 grosses minutes derrière le peloton se trouvait son leader, le pauvre Arnaud Démare, encadré par 2 de ses hommes et 3 ou 4 autres galériens. Une très longue journée s’annonçait pour eux.

Un nouveau quatuor s’est alors formé comprenant de nouveau Lemoine, accompagné désormais de Matthias Frank (ALM), de Jasha Sütterin (MOC) et de Marcus Burghardt (BOH). On sentait poindre chez certains un petit ras-le-bol… ce qui a du coup donné envie à d’autres de repartir de plus belle en sentant que le moment de la formation de l’échappée était peut-être atteint. Quel joyeux bordel !

Une petite côte et pan ! Nouvelle offensive ! Malgré cette agitation, les échappés ont réussi à prendre un peu d’avance, le record du jour… 45 secondes. En tête de peloton on n’avait pas encore lâché l’affaire. Dès que la route s’est de nouveau élevée, Chavanel a attaqué dans un énième groupe. Pierre Rolland (CDT), jusqu’ici assez calme, a décidé d’y aller. Sütterlin a craqué, les autres ont vu Diego Ulissi (UAD) les rejoindre et relancer. De nouvelles grappes ressortaient puis se faisaient rejoindre, ça n’en finissait pas ! Evidemment, on a encore perdu du monde par l’arrière, notamment les sprinteurs qui avaient fait en sorte de rester dans le peloton pour le sprint intermédiaire.

Ça bataillait encore et toujours jusqu’à épuisement. Le quatuor a donc subi le même sort que tous les groupes précédents. Repris. C’était au tour de Cyril Gautier (ALM) de relancer.

A près de 113km de l’arrivée, la Sky a dit stop malgré la fuite d’un énorme groupe rejoint par un autre moins important. On y a alors retrouvé à l’avant un gros quart des coureurs encore sur le Tour dans ce qu’il convient plus d’appeler un premier peloton plus qu’une échappée. Il comprenait tellement de monde qu’en dresser la liste serait ridicule. On y retrouvait toutefois des garçons bien placés au général comme Pierre Latour (ALM). La Sky a laissé faire… en ayant mis 3 gars parmi les 50, à savoir Mikel Landa, Christian Knees et Sergio Henao.

50… On ne voit pas ça souvent ! Autre caractéristique rare de cette "échappée", les 22 équipes étaient représentées. Ils étaient si nombreux que s’organiser risquait d’être très compliqué. Thomas De Gendt (LTS) a voulu relancer pour casser le groupe ou forcer les choses.

3 formations comptaient 4 hommes à l’avant, à savoir AG2R (Bakelants, Frank, Gautier et Latour), BMC (dont Roche et Van Avermaet) et Direct Energie (Chavanel, Calmejane, Quéméneur et Sicard). 5 équipes étaient triplement représentées : Sky, Movistar, Quick Step, Sunweb (Matthews, Barguil et Ten Dam) et Cannondale (Bettiol, Talansky et Clarke). S’y ajoutaient 9 duos, ceux d’Astana, des Emirats Arabes Unis, d’Orica, de Bora, de Cofidis (Lemoine et Edet), de Bahrain, de Trek et de Fortuneo (Bouet et Pichon). Enfin, 6 hommes ne pouvaient compter sur aucune aide, à savoir Molard (FDJ), Pauwels (DDD), De Gendt (LTS), Gesink (TLJ) et Minnaard (WGG). Dans le – gros – lot on trouvait donc 12 Français.

50, ça faisait trop, il fallait relancer. Le groupe s’est fracturé, 13 hommes ont pris les devants, un trio (Trentin, Burghardt et Barguil avec la musette en bandoulière) a recollé. Ils étaient donc 16, à savoir Buchmann et Burghardt (BOH), Pauwels (DDD), Frank et Bakelants (ALM), Ten Dam et Barguil (SUN), Calmejane (DEN), Van Avermaet et Schär (BMC), Bettiol (CDT), Keukekeire (ORS), De Kort (TFS), Valgren (AST), De Gendt (LTS) et Trentin (QST).

Les membres de l’équipe des Emirats piégés dans la cassure ont roulé à fond en tête du groupe de chasse pour tenter de faire la jonction, il leur fallait combler un retard d’une grosse quarantaine de secondes. Le peloton se trouvait encore 3 grosses minutes plus loin. Derrière ce peloton principal on a signalé une chute de Bernhard Eisel (DDD), victime d’une musette au ravitaillement. Le groupe Démare pointait encore plus loin.

Apprenant probablement que les poursuivants se rapprochaient, Barguil a attaqué dans la première difficulté du jour, le Col de la Joux (3e C). Pauwels est allé le chercher. Ce duo a longtemps tenu en respect le premier peloton en grande partie reformé (ce sont plutôt les anciens du groupe de 16 qui ont décroché que les autres qui sont allés les chercher). Seul Knees avait réellement lâché l’affaire, il a probablement été rappelé par son équipe pour retrouver son rôle d’équipier de Chris Froome (SKY). Bettiol et Latour ont tenté une contre-attaque vouée à l’échec car le duo de tête avançait bien, comptant jusqu’à une bonne minute de marge. Barguil est passé en tête au sommet sans avoir à combattre, il a pris les 2 points.

Il était temps de redistribuer une énième fois les cartes. Un nouveau petit groupe de chasse s’est formé avec cette fois Burghardt, Matthews, Ulissi et Van Avermaet, puis Bakelants, sorti en solo pour rejoindre ce quatuor. Suite à la jonction, on a retrouvé 7 hommes en tête, puis 8 après le retour de Trentin.

Mine de rien, au milieu de toute cette bataille, le peloton s’est progressivement rapproché sous l’impulsion de la Sky, sans doute désireuse de ne pas laisser trop de champ à des garçons bien placés au général comme Latour et Pauwels. L’écart n’aura pas dépassé les 3’40.

La faible marge des 8 hommes de tête laissait imaginer un regroupement à venir, d’autant que de nouvelles initiatives secouaient le premier peloton, absolument pas résigné. Compte tenu de la présence d’équipes en surnombre, on trouvait évidemment du monde pour rouler. C’est ce qu’ont fait les Direct Energie. Compte tenu des caractéristiques des coureurs de cette formation, il ne fallait pas laisser passer cette étape sans combattre, le terrain était parfait pour eux dont les chances de victoires sont presque nulle en haute montage, au sprint et lors des contre-la-montre.

La faiblesse des écarts et la volonté manifeste de la Sky de ne pas laisser beaucoup de champ aux fuyards me faisait de plus en plus douter que le vainqueur du jour soit un des 50 évadés. Les hommes restés cachés dans le peloton depuis le début sans faire un effort superflu pouvaient espérer emporter la mise à l’arrivée.

On abordait alors la Côte de Viry (2e C.), pas très pentue mais déjà assez longue. Après avoir fait bosser ses partenaires (Quéméneur et Sicart) pour réduire le retard des poursuivants, Calmejane a accéléré, suivi par un Talansky. Là encore, l’avance restait maigre, le groupe de chasse désormais mené par Latour restait dans le coup. Parmi les 8 de devant, on a voulu relancer pour éviter cette énième jonction. Ce rythme trop élevé a fait craquer Trentin, Matthews et Burghardt.

Compte tenu de cette chaleur harassante, personne ne semblait à l’abri d’une défaillance. Le suspense restait total, ça restait un sacré bord*l difficilement lisible. Calmejane et Talansky ont pu revenir pour finalement assister à l’épisode 2493 de l’étape… Un regroupement de plus ! Calmejane n’a pas attendu pour en remettre une petite. C’est reparti dans tous les sens. Buchmann a essayé, puis Latour, puis un quatuor formé de Van Avermaet, Pauwels, Barguil et Bakelants… Quel chantier ! On ne savait plus où donner de la tête. Calmejane est ressorti, suivi par Clarke et Gesink. On arrivait à 1km du sommet. Le trio auquel n’a pu se joindre Bouet a fini par recoller au quatuor avant le sommet (où Barguil a fait le nécessaire pour passer en tête et récupérer 5 points supplémentaires). Bakelants a basculé 2e. Le nouveau groupe de tête a accueilli un 8e élément, Roche, qui permettait à la BMC d’être la seule formation en surnombre.

Je reprends. 8 hommes à l’avant : Barguil, Clarke, Gesink, Pauwels, Bakelants, Calmejane, Van Avermaet et Roche. Pauwels et Roche n’étant qu’à 2 grosses minutes pour l’un et à peine plus pour l’autre au classement général, les Sky contrôlaient, le peloton pointait à 2’30. Tous les scenarii restaient envisageables. Dans la descente, assez difficile, étroite et gravillonneuse, Froome s’est fait très peur. Piégé par un virage un peu large d’un partenaire, il a fait un tout-droit avec Geraint Thomas. Heureusement pour eux, il n’y avait pas de ravin, ils ont évité la chute, mais cette frayeur et le temps nécessaire pour reprendre la route ont ralenti le peloton, l’écart est ainsi remonté à 3’.

Calmejane a se sentait manifestement bien, il a profité d’une nouvelle montée pour encore tenter de s’échapper en solitaire ou au moins de faire le ménage. Un coup pour rien. L’entente n’était pas très bonne, Clarke a voulu fuir à son tour. Une côte non répertoriée de 3 ou 4km a calmé les membres du groupe, plus enclins à coopérer. Derrière, les poursuivants espéraient toujours revenir, seulement, constatant qu’ils perdaient du temps, Valgren s’est lancé seul à leur poursuite.

L’optimisme quant à la réussite de l’échappée n’était plus de mise. La Sky n’amusait pas la galerie, son train a rapidement réduit l’écart de 3 à 2’, soit une marge extrêmement faible quand il reste 35km avec une belle difficulté au programme. Evidemment, le peloton perdait des éléments. L’attaque suivante en était une fausse, Alexis Vuillermoz a seulement pris quelques mètres d’avance pour saluer sa famille et ses amis lors de la traversée de son village. Il espérait le faire en étant dans l’échappée, il a tenté encore et encore de l’initier ou de la prendre, elle a fini par se former sans lui. Pas de chance.

Valgren est parvenu à ses fins en intégrant le groupe de tête sous la banderole des 25 derniers kilomètres, preuve que ça ne roulait pas extrêmement vite devant. D’autres auraient peut-être dû le suivre. Toujours est-il qu’avec ce renfort, la quête de la "bonne échappée" – comprenez par-là l’échappée appelée à  se disputer la victoire (échappée dans sa composition finale) – a enfin connu son épilogue. Il aura fallu 162,5km pour réunir ces 9 hommes avant le début de l’ascension décisive, le juge de paix de cette journée dingue, la Montée de la Combe de Laisia Les Molunes – même le nom est dingue ! – classée en 1ère catégorie… avec seulement une grosse minute d’avance. Une fois les poursuivants repris par le peloton il restait 5 Sky devant Froome… dont Knees, qui a très longtemps imprimé le rythme.

Le sort des échappés dépendait plus de l’attitude des leaders que des échappés. En cas de baston, ça risquait fort de revenir. Heureusement pour les 9 courageux, cette difficulté ne se prêtait pas à une baston entre cadors. Trop roulante sauf au sommet, où on trouve une petite route plus pentue, cette montée au nom improbable a pratiquement été escamotée par les concurrents intéressés par le général.

Pour la baston, il fallait regarder devant. Barguil n’a pas beaucoup attendu pour attaquer, il a dû croire nécessaire de se lancer de suite pour avoir des chances de l’emporter. Pauwels n’a pas lâché l’affaire, les autres sont revenus malgré tout. Manifestement, tout allait désormais se jouer à la fraîcheur et au mental, car tous les aventuriers rescapés avaient déjà fourni énormément d’efforts dans cette chaleur éreintante. Dès lors, plutôt que d’attaquer, mieux valait se contenter d’une accélération au train. En insistant de la sorte, Barguil et Pauwels ont fait craquer du monde. Ceux qui forçaient pour sauter dans les roues ou accompagner les à-coups l’ont payé. Quand Roche a essayé de repartir seul, Pauwels a pu le suivre, en revanche Barguil a cherché à amortir avant de se faire lâcher pour de bon. Comme il l’a reconnu après l’arrivée, il a très mal couru tactiquement en se montrant impatient toute la journée. Les jambes étaient excellentes, encore fallait-il bien gérer ses efforts. Il en a beaucoup trop fait trop tôt, d’autres ont si s’économiser ou du moins en garder sur le pied. Je soupçonne aussi un léger coup de chaleur. Très calme depuis un moment, Calmejane a pu rejoindre seul les hommes de tête. Gesink l’a imité dans un 2nd temps malgré les relances de Roche.

Froome restait précédé de 4 hommes, toutefois la Sky ne montrait aucune volonté de durcir la course. Ce rythme assez mesuré a même permis aux échappés de gratter quelques secondes supplémentaires. Il a aussi donné envie à des garçons comme Gallopin puis Feillu de sortir en contre-attaque. Avec seulement 1’20 de retard, il paraissait encore possible d’aller chercher la victoire à condition de réussir une super ascension. L’heureux mari de Marion Rousse est vite rentré dans le rang, le frère de Romain a fait une bonne partie de la montée en chasse-patate sans pouvoir se mêler à la lutte pour la victoire.

Avec le retour du Danois d’Astana, ils étaient 5 à l’avant quand Calmejane a porté une nouvelle attaque. Quelle malice ! Depuis quelques minutes il bluffait en grimaçant et en sautant ses relais, faisant mine d’être proche de la rupture. En réalité, il préparait son coup. J’ai craint qu’il n’ait montré son jeu un peu tôt en voyant Roche s’élancer seul en contre pour tenter d’aller le chercher. Le jeune Français n’affichait plus du tout le même visage que pendant son numéro de comédie, on le voyait désormais assez impassible, concentré, on ne lisait plus sur son visage ni souffrance ni la moindre émotion. Le plus fort dans la tête allait certainement s’imposer, il s’agissait autant d’un jeu psychologique que physique car la tête commande les jambes et pas l’inverse, on peut être le plus fort à la pédale et craquer. D’ailleurs je ne sais pas si Calmejane avait gardé plus de fraîcheur physique, s’il est réellement le plus costaud sur une ascension de ce type, mais une chose est sûre, une fois en tête, il a tenu. Roche s’accrochait toujours, il a perdu son duel à distance et vu le duo Gesink-Pauwels le rejoindre. Le Batave est passé en injection pour se lancer seul à la poursuite du Français, lequel s’est mis à se retourner, ce qui est rarement bon signe, surtout si loin du sommet (4km). Semblant au moins aussi en souffrance, le grimpeur néerlandais menaçait réellement l’héritier de Voeckler (même équipe, des attitudes et un sens de la course qui rappellent le coureur français le plus populaire de la dernière décennie). Dans cette affaire, la bonne nouvelle venait du peloton, éliminé de la course pour la victoire d’étape car toujours à 1’30 de Calmejane… sauf défaillance bien sûr.

Guillaume Martin (WGG) s’est à son tour permis une attaque en tête de peloton, il ne semble pas avoir réussi à prendre le large, ni même à rattraper Feillu, qui n’aurait été repris qu’au sommet ou juste après (donc après Valgren). Barguil aussi a été rattrapé par le gros de la troupe, ça s’est passé sous la banderole des 15 derniers kilomètres. La véritable bagarre se déroulait une grosse minute avant leur passage. On pouvait difficilement imaginer conclusion plus idéale à cette journée dingue à haute intensité permanente que le mano a mano auquel se livraient Calmejane et Gesink. Quel spectacle des voir se battre sur cette espèce de petit chemin très pentu au revêtement pourri, l’un pour conserver son avance d’une dizaine de secondes et l’autre pour la combler ! En tenant le coup le plus longtemps possible, le Français espérait bien faire renoncer son adversaire, il sait bien que dans ce genre de situations où le chasseur reste bloqué à 50 ou 100 mètres de sa proie pendant un long moment sans jamais parvenir à la rattraper, le chasseur accuse le coup, il s’épuise mentalement. Comme espéré, l’écart s’est légèrement accru, il était passé à environ 16" à 1km du sommet. Sentant la victoire de plus en plus à sa portée, Calmejane s’est senti pousser des ailes, Gesink n’en pouvait plus, il a basculé à près de 30 secondes du futur vainqueur de l’étape et nouveau titulaire du maillot à pois (avec les 10 points pris en passant seul au sommet plus le point qu’il possédait déjà, il en comptait désormais 11, soit 1 de plus qu’Aru).

A 24 ans, pour sa première participation au Tour, sa première grande échappée – la tentative en direction de Longwy était plus une attaque de circonstances – allait aboutir. Il vivait quelque chose de fabuleux, le plus beau moment de sa carrière même si l’an dernier il a déjà gagné sur la Vuelta et a déjà remporté 3 courses à étapes cette saison (avec à chaque fois une victoire d’étape). Le tracé lui offrait même la chance de pouvoir savourer pendant une dizaine de kilomètres ! Il restait néanmoins bien concentré pour la descente, en a remis une couche quand la route s’est remise à monter. Il ne donnait absolument pas l’impression d’être cramé quand soudain, sous la banderole des 5 kilomètres… Les crampes ! On l’a vu arrêter de pédaler, s’étirer, il était au ralenti. Heureusement, ces 5 bornes n’étaient pas difficiles, Gesink, bien que probablement rapidement prévenu, était encore assez loin, à près de 40 secondes, et le peloton trainait encore à environ 1’. Surtout, Calmejane a été sauvé par son expérience des crames. Il a déjà connu cette situation en raison de sa façon de pédaler, très en puissance, en emmenant de gros braquets, contrairement à la mode des années Armstrong-Froome, celle consistant à énormément tourner les jambes. Pour s’en sortir, il a dû emmener plus petit et mouliner beaucoup plus au lieu d’appuyer très fort. En avançant en souplesse les muscles avaient moins de risques de tétaniser. Cette étape aura été folle jusqu’au bout, le coup des crampes a effrayé beaucoup de monde. On l’a vu se retourner, tirer la langue à la Voeckler, il transpirait à la fois le bonheur et l’épuisement. Son grand sourire sur les derniers hectomètres ne mentait pas, il prenait son pied en saluant le public jusqu’au passage de la ligne. Sur ce Tour, après «déchaussez, c’est gagné !», on aura assisté à «crampez, c’est gagné !» Victoire d’étape, maillot à pois (très difficile à conserver car l’étape de dimanche distribue énormément de points), prix du combatif du jour, on appelle ça une journée réussie. Pour ne rien gâcher, ce succès absolument magnifique et plein de panache a été obtenu le jour de l’anniversaire (61 ans) de Jean-René Bernaudeau, le boss de l’équipe. "J.R." peut être fier de ses gars, ils ont parfaitement travaillé pour mettre Calmejane en position idéale.

Avec toute cette bagarre du début à la fin de la journée, on en a presque oublié que les grands leaders n’ont pas bougé une oreille, sauf tout à la fin quand Dan Martin (QST) a attaqué pour d’abord aller rechercher Feillu (de nouveau passé à l’offensive pour une place d’honneur) puis essayer de gratter quelques secondes (le 3e avait 4 secondes de bonifications). Il a été suivi par Carlos Betancur (MOV) et 2 ou 3 autres, mais de toute façon le peloton a réagi.

Robert Gesink a fini 2e à 37 secondes, il s’est bien battu mais est tombé sur plus fort. On a sprinté pour la 3e place et, bonne surprise, Guillaume Martin a devancé Nicolas Roche, Roman Kreuziger, Fabio Aru, Michael Valgren (plusieurs des anciens échappés repris par le peloton ont donc terminé dans le top 10), Rafal Majka… On trouve un 3e Français dans le top 10, Romain Hardy (TFO).

Je vous propose de revoir en intégralité toute la fin de l’étape (plus le podium et les interviews).

Si vous ne disposez pas du temps nécessaire pour revoir cette heure de "festin cyclistique", un résumé pourrait vous satisfaire.

Evidemment, R.A.S. au classement général, ou du moins rien d’important, ils étaient 38 dans le peloton arrivé à 50 secondes de Calmejane, dont tous les coureurs ayant des ambitions à ce niveau.

Arnaud Démare a fini à 37’33 avec Ignatas Konovalovas et Mickaël Delage qui ont fait de leur mieux pour l’aider. Wellens (LTS), Renshaw (DDD), Rowe (SKY) et Curvers (SUN) ont terminé avec eux, le frère Sagan (BOH) était encore derrière. Les délais étaient plus importants en raison de la vitesse folle à laquelle a été courue cette étape. Elle a été plus rapide que la précision la plus haute (on n’était pas loin des 42km/h). Le parcours de dimanche risque d’être fatal à ces hommes. Les équipiers de Démare devront peut-être abandonner leur leader, a priori pas malade mais sans force faute d’avoir récupéré des efforts fournis les jours précédents. Avoir le sens du sacrifice est très louable, se suicider pour une cause désespérée serait stupide.

Cette étape était évidemment la plus belle et la plus folle jusqu’ici. Il sera difficile de faire plus intense. 187,5km de suspense, d’attaques permanentes, de grands numéros, de batailles à distance ou au coude à coude… Avec cette chaleur et ce mouvement permanent, les coureurs n’ont eu aucun répit, hormis ceux qui ont volontairement relâché dans l’optique du dimanche extrême qui attend le peloton. Souvent, quand le parcours est si difficile, la montagne accouche d’une souris. En l’occurrence, si le Mont du Chat accouche d’une souris, bonjour tristesse ! Je suis prêt à me satisfaire de la moitié du show d’aujourd’hui.

Note

[1] Ils étaient coéquipiers chez Quick Step, Pineau portait le maillot à pois, il avait bossé dur pour Chavanel, parti finir seul et prendre le maillot jaune.