Bien sûr, il lui arrive parfois de totalement se manquer dans sa tactique à l’image de Barguil vers la Station des Rousses, ou encore Matthews – et Barguil – vers Le Puy-en-Velay, mais ils s’agissait essentiellement d’erreurs individuelles. Dans l’ensemble, quand il faut réagir pour tirer profit d’une situation, s’adapter ses plans au déroulement de l’étape et manœuvrer collectivement, cette formation excelle. Actuellement, la dynamique est excellente et je ne vois aucune raison pour qu’elle s’arrête avant la fin du Tour. La 3e semaine se joue beaucoup dans la tête et dans la capacité de récupération, or ses 2 leaders n’ont aucun problème à ces niveaux, ils semblent très frais et devraient donc entretenir cette flamme chez leurs équipiers (dans ce rôle il est toujours plus facile de se dépouiller quand les résultats sont là qu’en sachant ses efforts vains car celui pour qui vous bossez est incapable de la mettre au fond). Cette formation est une des 8 (sur 22) encore au complet, ses 9 membres sont motivés tous les jours pour passer à l’offensive, ils osent, ça paie, je dis bravo !

Cette journée ensoleillée – sunny day en anglais – s’est parfaitement déroulée pour les Sunweb, ils avaient un plan A (envoyer Matthews dans l’échappée), ont su s’adapter pour passer au plan B (éliminer leur cible n°1) puis récolter ce qu’ils étaient venus chercher, à savoir un maximum de points. Restait à réussir leur fin d’étape en évitant tous les pièges – en particulier celui dû au vent – pour finalement provoquer le sprint escompté et l’emporter. Le succès est total. On pouvait craindre d’assister à une nouvelle étape pour sprinteurs au scénario lénifiant vu, revu et re-revu, mais grâce à ces initiatives, cette journée de transition s’est muée en journée décisive, y compris au général.

Non-partant : Philippe Gilbert (QST).
Abandons : George Bennett (TLJ).

TdF 2017 - profil 16e étape

Après la journée de repos, rien de tel qu’une étape de transition très tranquille pour retrouver la bonne carburation. Sauf qu’en l’occurrence, il ne s’agissait pas d’une étape de transition ordinaire, elle débutait par 65 bornes de relief à commencer par 20 km de faux-plat montant jusqu’à la Côte de Boussoulet (3e C.). Ce relief a priori propice à la création d’une échappée au long cours l’était aussi pour un gros coup tactique. Après le 2e tiers du parcours, globalement en descente, on finissait sur du plat. Il était donc tout à fait possible pour les équipes de sprinteurs de se disputer la victoire… à condition de passer le Col du Rouvey (4e C.) avec le peloton ou au moins assez près pour revenir au contact par la suite. Les Sunweb de Michael Matthews ont parfaitement compris le profit qu’ils pouvaient tirer de cette étape : en éliminant Marcel Kittel (QST) – et accessoirement d’autres sprinteurs peu à l’aise quand la route s’élève – ils allaient à la fois réduire l’adversité rencontrée par leur leader lors du sprint final et lui permettre de reprendre un maximum de points à l’Allemand dans la lutte pour le maillot vert (celui-ci n’allant pouvoir en prendre aucun contre un maximum de 50 pour l’Australien, à savoir 20 au sprint intermédiaire et 30 à l’arrivée). Son retard de 79 unités pouvait donc être en grande partie effacé en une seule étape. Pourquoi s’en priver ?

En plus du relief, un autre facteur devait influer sur le déroulement de la course. Le vent, assez puissant dès le début de l’étape où il soufflait de face, devait devenir favorable par la suite puis se renforcer pendant toute la dernière partie de la course en changeant d’orientation. Ça sentait le coup de bordure à plein nez !

Mieux valait être prêt pour un début d’étape extrêmement rapide, beaucoup ont donc choisi de s’échauffer sur les rouleaux pour éviter de se faire piéger par le rythme fou des attaques incessantes et/ou parvenir à intégrer la bonne échappée du jour.

Le départ réel a comme toujours donné lieu aux premières attaques, en l’occurrence celle de Stefan Küng (BMC). Les relances de coureurs de Katusha et de Direct Energie notamment ont déjà étiré le peloton. C’était déjà le bord*l. Un premier groupe assez conséquent (une quinzaine d’hommes) s’est détaché malgré le vent de face. On y trouvait encore le Suisse mais aussi Olivier Le Gac (FDJ), Guillaume Van Keirsbulck (WGG), Grega Bole (TBM), Marcus Burghardt (BOH), Jonathan Castroviejo (MOV), Jan Bakelants (ALM), Thomas Boudat et Sylvain Chavanel (DEN), mais aussi 2 Cofidis dont Julien Simon, un Fortuneo et déjà un Sunweb. D’autres sont ensuite revenus de l’arrière. La bataille pour s’échapper venait à peine de débuter. Les relances du peloton ramenaient tout le monde, ça allait très vite, les temps morts et accélérations se succédaient, le vent de face qui balayait les faux-plats de cette vallée gênant beaucoup les attaquants. Toutefois, ceux-ci ne se décourageaient pas à l’image de Küng, toujours très présent.

Maurits Lammertink (KAT) et Angélo Tulik (DEN) sont ressortis. Burghardt a fait l’effort pour les rejoindre, seulement le peloton a à peine temporisé pour mieux relancer. La Lotto-Soudal a décidé de rouler. Ce trio n’a pas tenu très longtemps à cause des nouvelles contre-attaques et de la route qui s’élevait. Thomas De Gendt (LTS) a ramené le peloton puis est reparti avec Chavanel et… Thomas Degand (WGG), qui n’est pas une contrefaçon de son compatriote. On assistait à des cassures en tête de peloton. Le nouveau trio a tenu quelques temps. Il s’est ensuite étoffé. Stephen Cummings (DDD) est parvenu à rejoindre les hommes de tête. Alessandro De Marchi (BMC) l’imitant un peu plus tard.

De nouvelles grappes de coureurs quittaient le peloton par l’avant, notamment 2 Bora (Poljanski et Bodnar) et Tony Gallopin (LTS), mais un regroupement général semblait inévitable à terme. Un très gros groupe s’est dégagé avant le pied de la côte, seulement trop d’hommes tenaient toujours de prendre la fuite. La Quick Step faisait son maximum pour empêcher Michael Matthews d’en être, on a même vu Dan Martin le suivre, ce qui condamnait de fait ce groupe, la Sky ne pouvant se permettre de voir l’Irlandais dans cette position. Tout le monde a été repris, Matthews a encore tenté de sortir. Qui a-t-on retrouvé dans l’échappée suivante ? Chavanel et De Gendt ! Un quatuor s’est formé, Degand était de nouveau de la partie. Nicolas Edet (COF) puis Daryl Impey (ORS) ont complété ce quintette qui a un temps flirté avec la minute d’avance. Entre-temps, la course avait déjà pris une autre tournure. Les premiers dégâts provoqués par la Côte de Boussoulet (3e C.) ont été immédiats. Le peloton a très rapidement perdu des éléments, dont… Kittel, attendu par une partie de sa garde rapprochée. La Quick Step faisait face à un dilemme : ayant déjà perdu Matteo Trentin (hors-délais lors du carnage de Chambéry), désormais privée de Philippe Gilbert, il ne lui restait plus que 5 éléments pour protéger ses 2 leaders, l’un pour le classement général, Dan Martin, l’autre pour le maillot vert, Marcel Kittel. Dans l’idéal, il fallait tenter de maximiser les chances du sprinteur de limiter la casse dans la partie difficile puis de revenir dans la descente, mais aussi déléguer du monde auprès du candidat crédible au podium du général afin de le replacer en fin d’étape quand les bordures allaient se produire. L’Irlandais a pu garder Gianluca Brambilla et Jack Bauer alors que l’Allemand a été escorté par les 3 autres dont les seuls membres de l’équipe ayant vraiment l’expérience des bordures (Stybar et le Belge Vermote). L’histoire ne dit pas s’il s’agissait réellement d’un choix ou si cette répartition a été dictée par les capacités du moment de chacun de ces coureurs. Une chose est sûre, s’ils le pouvaient, ils ne referaient pas pareil car le bilan en fin de journée s’avère assez désastreux.

La sélection s’est opérée par l’arrière dès les premières centaines de mètres de la côte. Kittel est passé par la fenêtre, comme prévu et espéré par les Sunweb. Ces derniers sont alors tous montés en tête de peloton pour accélérer le rythme et repousser l’Allemand le plus loin possible avant le sommet (où De Gendt a pris les points et la prime, comme d’habitude). Le quintette s’est battu un moment jusqu’au contre de Chavanel lancé au moment où le peloton principal se rapprochait sérieusement. Il a dû se relever par la suite, comprenant bien qu’on ne laisserait personne s’échapper durablement. Le coureur aux 17 participations aura tout de même réussi sa journée en remportant le prix de la combativité.

Alexander Kristoff (KAT), André Greipel (LTS), Edvald Boasson Hagen (DDD), Greg Van Avermaet (BMC) ou encore John Degenkolb (TFS) sont passés, certaines de leurs équipes ont donc prêté main forte aux Sunweb. Logique dans la mesure où, outre Marcel Kittel, Dylan Groenewegen (TLJ) et Nacer Bouhanni (COF) se trouvaient à l’arrière. En comptant Sagan, Cavendish et Démare, éliminés depuis quelques étapes, une bonne moitié des potentiels vainqueurs de sprints manquaient à l’appel, les rescapés avaient tout intérêt à s’assurer de n’en voir aucun revenir dans le jeu. Un autre gros poisson naviguait loin derrière le peloton. George Bennett (TLJ), bien que 12e au général, était déjà en perdition depuis un moment. Consciente de son état (comme beaucoup de coureurs il est tombé malade), son équipe n’avait laissé personne à ses côtés. Il a abandonné.

Les écarts se creusaient progressivement et à l’évidence cette tendance allait se poursuivre. Les Sunweb continuaient à mener grand train, ce qui a permis à Barguil d’aller chercher sans souci le point de la 2e difficulté du jour, le Col du Rouvey. Lors de cette dernière difficulté de la journée, le groupe Kittel pointait déjà à 2 bonnes minutes sans même parvenir à rester uni. Beaucoup de coureurs accusaient trop la fatigue pour suivre dans les côtes. Bouhanni a alors tenté de ressortir de ce groupe avec un équipier (Julien Simon) dans l’espoir a priori illusoire de rentrer sur le peloton principal. Le sprinteur de Cofidis a ensuite bénéficié de l’aide de Nicolas Edet, puis enfin de celle de Cyril Lemoine (COF). Nils Politt (KAT) a pu profiter du très gros travail des équipiers de Bouhanni pour rentrer sur le peloton principal (sans jamais collaborer car il n’avait aucun intérêt à aider un concurrent de Kristoff). Les Cofidis ont fait un sacré numéro dans cette très longue descente, on peut même parler d’exploit. Reboucher 2’ malgré l’allure très soutenue maintenue en tête de peloton a toutefois dû nécessiter un très gros effort que le Français risquait de payer par la suite. Il lui restait 50km pour récupérer mais pas 50km de tout repos à cause du vent. Je vais tuer le suspense de suite, il a été piégé plus tard.

Si on a vu Kittel mener lui-même son groupe pendant une partie de la descente, c’est qu’il savait son sort déjà réglé. Pour lui, l’affaire était entendue, il était résigné.

Désormais, les Sunweb et les Dimension Data géraient. Toutefois, la course était loin d’être terminée car on arrivait dans la vallée du Rhône, balayée par un fort vent. Les 118 coureurs encore présents dans le peloton n’allaient certainement pas tous finir l’étape ensemble, une bonne partie allait se faire décrocher avant le final.

L’objectif intermédiaire de la formation germano-néerlandaise a été atteint puisque Matthews s’est assez facilement emparé des 20 points du sprint situé après la descente. Seuls Greipel et Colbrelli ont timidement tenté de les lui contester.

Une première petite bordure assez fortuite a retardé certains coureurs à 37km de l’arrivée. Si la situation s’est rétablie très rapidement, on sentait déjà que ça pouvait péter de partout. La chute du jour aurait pu résulter de la nervosité causée par les risques liés au vent, mais non, elle a eu pour cause quelque chose d’assez stupide, un rétrécissement de la chaussée qui a ralenti le peloton et fait tomber Serge Pauwels (DDD).

Juste après, à environ 35km de l’arrivée, alors que les Sky se distribuaient des musettes, les Trek ont lancé un coup de bordure assez grotesque pour Contador. Ils ont accéléré fort à un endroit où ça ne pouvait fonctionner car le vent était de face. Qui plus est ils n’étaient que 3, et pas des spécialistes de l’exercice. Coup d’épée dans l’eau. Le peloton s’est réorganisé, sachant que le secteur réellement dangereux se situait à 22km de l’arrivée où le vent devenait latéral. Les leaders ont donc cherché à se replacer et bien sûr, la Sky a fini par mettre la gomme. Ça allait désormais très vite, trop pour s’appesantir sur la chute d’Axel Domont (ALM) et de Jarlinson Pantano (TFS) à 15km de l’arrivée.

Devant, ça a cassé (la chute a d’ailleurs dû provoquer une cassure). Romain Bardet (ALM) était piégé à cause de Dan Martin qui s’est écarté juste devant lui, Fabio Aru (AST) a bien failli l’être également, il a dû s’employer pour intégrer dans le bon groupe. C’est alors qu’Oliver Naesen, le champion de Belgique, un spécialiste des classiques flandriennes, a surgi pour sauver son leader en le remontant in extremis. 30 secondes ou 1 minute après, c’était trop tard, Bardet était coincé dans le 2e groupe avec Contador, Dan Martin ou encore Louis Meintjes (UAD) et plusieurs des sprinteurs (Kristoff, Greipel, Bouhanni). Tous les autres AG2R étaient largués.

Le groupe maillot jaune comprenait moins de 30 hommes, mais rapidement plus que 2 Sky, Chris Froome et Mikel Landa. Ils étaient 4 au début mais seulement ils en ont vite perdu 2 (Henao n’avait pas les jambes, Knees a eu un souci mécanique). Ça aurait pu aller encore plus vite avec eux. Comme conseillé dans les bordures, Froome, Aru, Yates (ORS), les Sunweb, les BMC et pas mal d’autres ont participé. Mieux vaut tourner plutôt que de risquer de se faire sortir de la bordure. Bardet a fini par s’y mettre lui aussi, il a ensuite fait rouler Naesen en tête en se calant en 2e position.

On l’a tout de suite compris, de gros dégâts allaient être causés par cette bordure. L’écart a rapidement atteint les 20 secondes et n’a cessé de croître jusqu’à atteindre 51 secondes sur la ligne d’arrivée malgré les efforts des – rares – équipiers présents pour aider les piégés. Pourtant, la zone de vent de côté s’achevait rapidement, on finissait avec du vent dans le dos.

Matthews, Boasson Hagen, Van Avermaet et Degenkolb ayant tous été vigilants, ils allaient pouvoir se disputer le sprint pour la victoire, à condition bien sûr que personne ne les surprenne en anticipant. C’est ce qu’a tenté Daniele Bennati (MOV) à 2,2km de la ligne. Barguil s’était réservé dans les roues en s’attendant à une attaque. Il a alors pris la barre pour ramener le peloton en endossant le rôle du parfait équipier de Matthews. Un Dimension Data a pris la suite pour opérer la jonction, il avait les 2 autres Sunweb sur le porte-bagages. Il fallait se méfier dans cette fin d’étape très tortueuse (caractéristique qui justifie de n’octroyer que 30 et pas 50 points au vainqueur), notamment du risque de cassures. Les nombreux virages ont permis à Bennati de résister jusqu’aux 500m. Van Avermaet a pris les devants en négociant les derniers en tête. Matthews restait dans son aspiration, il a déboîté et envoyé la sauce, résistant à Degenkolb qui tentait de passer à sa droite entre lui et les barrières, ainsi qu’à Boasson Hagen qui se trouvait de l’autre côté de la route. L’Allemand a signifié son mécontentement car l’Australien l’a un peu tassé en ne gardant pas totalement sa ligne. En réalité, il y avait encore bien assez de place pour passer s’il l’avait pu. Aucune faute flagrante n’apparait en revisionnant les images.

Sur le coup, difficile de savoir qui avait triomphé, Matthews lui-même a attendu le verdict de la photo-finish, en réalité très claire : il a gagné de près d’une roue. Il a battu Boasson Hagen, Degenkolb et Van Avermaet dans cet ordre. Seul Cofidis à avoir pu suivre les meilleurs, Christophe Laporte a pris une belle 5e place. Tony Gallopin et Romain Hardy (TFO) ont aussi intégré le top 10 (7e et 10e).

Dan Martin, Meintjes, Latour, Vuillermoz et compagnie ont fini à 51", ils ont pris cher en si peu de kilomètres. Et que dire de Contador, 46e à 1’33 ?

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Au général, les principaux changements sont le recul de Dan Martin, désormais 7e à 2’03 de Froome (soit 1" derrière Yates, nouveau 6e), Meintjes est 8e mais à 6’00, Caruso et Quintana le talonnent et devancent Contador, désormais 11e, alors que Barguil se rapproche du top 10 (12e à 8’48).

Avec cette 2nde victoire en quelques jours, sa 3e en 2 ans, mais aussi les nombreux points pris aux différents sprints intermédiaires dans les étapes de montagne, Matthews a réduit son retard par rapport à Kittel de 130 à 29 unités entre mercredi dernier (encore 128 après Foix jeudi) et aujourd’hui. La logique voudrait que le seul concurrent du quintuple vainqueur d’étapes de cette édition aille chercher les 20 points du sprint intermédiaire de mercredi pour se rapprocher encore plus.

Je crois de plus en plus au scenario dans lequel Sunweb rentrera à Paris avec le vert, les pois et le prix du super-combatif.

Je vous propose le résumé vidéo.

Mais ce n’est pas tout, en bonus, voici la vidéo de toute la dernière partie de la course, celle avec la bordure.

Les 2 prochaines journées seront probablement folles. S’il ne se passe rien dans les Alpes alors que tout a été fait pour que les cyclistes arrivent fatigués dans ces cols à nettement plus de 2000m d’altitude où l’oxygène se fait rare, alors c’est à désespérer du cyclisme. Dans ce cas, la fin du Tour serait une délivrance y compris pour les téléspectateurs. Je reste néanmoins optimiste en misant à la fois sur une dernière victoire d’étape française et un podium de Bardet à Paris (je l’imagine plutôt 3e).