Cette année, plutôt que d’organiser une course féminine totalement inintéressante sur les Champs-Elysées en avant-goût de l’arrivée de la caravane puis du peloton masculin, ASO a trouvé une formule très sympa en 2 temps : d’abord une épreuve très difficile en montagne avec arrivée au sommet (la 18e étape, celle du Col d’Aspin, courue quelques heures avant les hommes), puis une seconde partie plus pour le spectacle avec un format inédit (disputée avant la 20e étape sur le parcours du contre-la-montre).

Les 20 premières de la première partie disputée en montagne – la seule dont les résultats étaient pris en compte pour le classement mondial – étaient invitées à participer à ce spectacle sportif sous forme de poursuite façon biathlon (sur le circuit du clm mais avec des vélos traditionnels)… J’adore l’idée ! Bien sûr, la formule mériterait d’être améliorée, notamment à cause de la première partie trop longue et difficile qui a par conséquent créé de trop gros écarts. Le principe reste excellent, on devrait d’ailleurs le reproduire à la fin de certaines courses à étapes (comme sur le Tour de ski en ski de fond), ne serait-ce que pour le tester. Les filles partaient soit en solo, soit par grappes, selon les écarts à l’issue de la première partie. Ça peut vite devenir très tactique. En l’occurrence il y avait trop à rattraper, ce qui a empêché l’intérêt de ce format de prendre sa pleine mesure, le suspense espéré a manqué.

Annemik Van Vleuten – connue pour sa terrible chute aux JO de Rio alors qu’elle partait vers le titre – s’est élancée en tête. Elizabeth Deignan prenait le départ 43 secondes après, elle a décidé d’attendre Elisa Longo Borghini qui partait pourtant assez longtemps après elle. La Britannique a tenté le coup, espérant gagner plus de temps en se relayant avec l’Italienne et avec une Néerlandaise de son équipe présente en 4e position. Seulement, sur un parcours assez court, laisser se creuser un écart d’1’40 et tenter de le combler à 3 était un mauvais calcul.

On aura surtout pu constater que la côte menant à Notre-Dame de la Garde est folle (on l’a de nouveau constaté pendant le clm) ! Il n’y a pas eu photo, le duo de chasse est arrivé à 1’51… dans l’ordre de départ. Pauline Ferrand-Prévot partait 16e à 4’34 au sein d’un petit groupe, elle a fini 13e.

  • 20ème étape : clm à Marseille, 22,5km.

TdF 2017 - profil 20e étape

Le départ et l’arrivée de ce clm se tenaient dans l’enceinte du Stade Vélodrome devant des tribunes en grande partie vide malgré la gratuité. On entendait tout de même pas mal de bruit car ça fait caisse de résonance. Le public était surtout présent dans la seule côte du parcours, particulièrement pentue. Outre cette ascension, les coureurs devaient composer avec une autre difficulté, le vent. Il soufflait assez fort par moments, très fort à d’autres, notamment pour les derniers, ceux qui jouaient le général.

Pour l’anecdote, la FDJ aurait pu finir à 2, Olivier Le Gac a glissé dans la descente et fini dans les barrières. Sans dommage. Maxime Bouet (TFO) a quant à lui voulu faire le buzz en portant un maillot de l’OM. Jonathan Castroviejo (MOV) faisait figure de client pour une épreuve comme celle du jour, seulement après moins de 30 secondes de course, il s’encastrait dans les barrières, plombant totalement ses chances. Primoz Roglic (TLJ) a eu un problème technique au pied de la côte alors qu’il n’était déjà pas super (on pouvait en attendre mieux). Le temps pour changer de vélo et se relancer pouvait difficilement se rattraper.

En voyant monter Tony Martin (KAT) monter vers Notre-Dame de la Garde en restant assis sur sa selle en position clm, l’incidence de cette côte sur le résultat est devenue évidente. Il était à son niveau sauf dans cette partie où il n’était pas du tout efficace. L’Allemand est passé au 2nd point de chronométrage intermédiaire avec 14 secondes de retard sur Maciej Bodnar (BOH) et n’a plus perdu de temps ensuite… mais rien repris non plus. Stephan Küng (BMC) a aussi coincé dans cette ascension.

On a bien cru qu’un Polonais allait en chasser un autre de la première place. Passé en tête pour 6 secondes au premier chrono intermédiaire, Michal Kwiatkowski (SKY) a moins bien fini que son compatriote. Il a échoué à 1"15 du meilleur temps ! Un souffle ! La combinaison spéciale des Sky étrangement autorisée par l’UCI – Froome ne la portait pas, le règlement l’obligeant à utiliser la tenue jaune fournie par l’équipementier officiel du Tour – n’a pas suffi…

Si, outre les favoris annoncé, Daryl Impey (ORS) ou encore Nikias Arndt (SUN) ont réalisé de bonnes performances en terminant respectivement à 20 et 28 secondes de Bodnar. On attendait surtout de savoir ce qu’il allait advenir des membres du top 10 et, accessoirement, des meilleurs Français. Sylvain Chavanel (DEN), ancien multiple champion de France du clm, a pris une belle 10e place (à 37"). En revanche, nouveau porteur du maillot bleu-blanc-rouge mais complètement cramé en cette fin de Tour, Pierre Latour (ALM) est tombé dans la descente, prenant assez cher sur le côté gauche. Sa perf semblait très correcte compte tenu de ses moyens physiques de la 3e semaine. Tony Gallopin (LTS) et Alexis Vuillermoz (ALM) n’ont pas démérité, se classant respectivement 16 et 20e à 0’56 et 1’11 de Roglic.

Tout le monde s’impatientait d’assister au combat entre Uran, Bardet et Froome. On a eu tendance à en faire des tonnes, à annoncer un suspense incroyable. A tort. Franchement, tout le monde s’est emballé en voulant croire à la survenance d’une énorme surprise. Particulièrement les supporters français qui rêvent de voir un Français remporter le Tour après une si longue attente. Objectivement, il était impossible pour Bardet de reprendre 23 secondes à Froome. Seule une grave perte de lucidité pouvait faire penser ce miracle possible. 3e à 29 secondes, Uran a de bien meilleures références en clm, il avait de grandes chances de dépasser le Français. Beaucoup se refusaient sans doute de le considérer comme le très probable 2e du général final en raison de son attitude énervante dans les étapes de montagne où il passait son temps à suivre, ne tentant jamais la moindre attaque. Difficile de s’enthousiasmer pour un trentenaire colombien inconnu du grand public – on en a surtout entendu parler il y a 5 ans pendant les JO de Londres, quand il a laissé Vinokourov remporter la médaille d’or à sa place… contre de l’argent (ceci n’est qu’une demi-vanne^^) – avec un comportement ultra-défensif, sans aucun panache, qui en plus "vole" une victoire à un nouveau héros national ?

A vrai dire, compte tenu des écarts et des états de forme, la seule réelle interrogation semblait concerner la 9e place de Warren Barguil (SUN). Allait-il pouvoir la conserver en ne devançant Alverto Contador (TFS) que de 12 secondes ? L’Espagnol a réussi un super clm conclu en 6e position à 21" de Bodnar… et à 15 de Froome, 3e à 6" (je vais y revenir). Il était à moins d’1" du meilleur temps au 2e intermédiaire grâce à une excellente ascension. Attention, Barguil a très bien limité la casse en finissant 19e à seulement 1’09 du vainqueur, même si ça n’a pas suffi pour préserver sa 9e place. Avec 2 étapes remportées, le maillot à pois et le prix de super-combatif (il vient d’être élu), ce top 10 est la cerise sur un gros gâteau. Pour l’avenir, il s’agit d’une super indication : il a fait mieux que Fabio Aru (AST), 22e à 1’16, nettement mieux que Simon Yates (ORS) et Louis Meintjes (UAD), 32e et 33e à 1’34, a largement dominé Dan Martin (QST), 40e à 1’52… Je n’évoque pas Nairo Quintana (MOV) car il était grillé depuis un moment.

Dans le top 10, les seuls à avoir fait mieux que Barguil – qui a pris le temps de kiffer les encouragements, il aurait pu gratter encore des secondes – sont des trentenaires qui ne représenteront plus un danger au général pendant bien longtemps (Contador, Uran et Froome) ainsi qu’un plus jeune, Mikel Landa (SKY), futur leader de Movistar si les rumeurs disent vrai. En passant de n°2 chez Sky à n°1 dans une formation de pompes à vélo au sens tactique affligeant par tradition, l’Espagnol devrait perdre une bonne partie de son niveau. Autrement dit, s’il met un peu plus l’accent sur cet exercice spécifique, Barguil devrait pouvoir devenir assez solide en clm pour jouer la victoire dans les grands tours. Si vous souffrez d’une faiblesse rédhibitoire au chrono, il n’y a rien à espérer au général hormis des accessits. Manifestement, la nouvelle coqueluche des Français se débrouille bien.

Mine de rien, sans être exceptionnel, Landa (15e à 51") a bien failli réussir son pari de monter sur le podium. On sentait la volonté de la Sky de le replacer au général pendant la 3e semaine, mais son retard monté à 1’13 suite à l’arrivée au Col d’Izoard (où Froome a contribué à ramener Uran et Bardet sur lui en plaçant une de ses très rares attaques du Tour) paraissait trop important pour être comblé sur 22,5km. C’était sans compter sur la prestation dramatique de Bardet. Dramatique dans le sens où elle a apporté de la dramaturgie à une fin d’étape qui s’est mise à en manquer terriblement. On a tout de suite remarqué ses difficultés à tenir la meilleure trajectoire, puis le premier chrono intermédiaire est devenu alarmant : 22e à 45" du temps de référence avant le passage de Froome, 19 secondes moins rapide qu’Uran et Landa. Moins puissant que ses adversaires, il galérait notamment à cause du vent. Je m’interroge quant à la pertinence de s’équiper d’une roue lenticulaire quand ça souffle si fort et qu’une montée si pentue manifestement décisive est au programme. Une roue à bâtons n’aurait-elle pas été plus indiquée car moins lourde et offrant une prise au vent moindre ? Dans la côte de Notre-Dame de la Garde, même poussé par les encouragements du public, il n’avançait pas ! Il serait monté aussi vite à genoux. Le podium semblait connu dans l’ordre, car même cuit, il conservait une certaine marge par rapport à Landa. Toute idée de battre Froome (2e au 1er inter à 2" de Kwiatkowski) et/ou Uran (à moins de 22" du Polonais de Sky à l’inter placé en haut de la côte) avait disparu depuis bien longtemps. Déjà 1’18 de retard au 2nd point de chronométrage intermédiaire, ça piquait sérieusement (56" plus lent qu’Uran et 44" de perdues par rapport à Landa). Toutefois, avec un matelas de 29 secondes avant une descente puis la dernière portion de plat, en principe, ça devait passer.   

Landa ayant terminé à 51" de Bodnar, Bardet devait franchir la ligne avec un retard inférieur ou égal à 2’03. Heureusement qu’il n’a pas connu la même mésaventure qu’Uran, auteur d’un tout-droit dans un des derniers virages. Le Colombien a déchaussé et perdu quelques secondes sans conséquence, se classant à une belle 8e place à 31" seulement de Bodnar. Ayant déjà remporté de gros clm il y a quelques années, sa performance n’a étonné personne. Sa place sur le podium était assurée depuis déjà un bon moment.

La crainte pour Bardet est montée à 2 ou 3km de l’arrivée quand Froome s’est progressivement rapproché de la voiture qui le suivait. Compte tenu de leurs rythmes respectifs, il allait le rattraper. En étant partis avec 2’ d’intervalle, ça aurait fait très mal. La fin de parcours très tortueuse obligeait à ralentir et relancer de nombreuses fois, ce qui ne favorisait pas Bardet. Une clameur a résonné à son entrée dans le stade. Il a franchi la ligne en accusant un retard de… 2’02"99 par rapport à Bodnar, suffisant pour sauver sa place sur le podium à Paris – sauf improbable coup de Trafalgar des Sky et/ou problème subi par le Français – avec moins d’une seconde de marge sur Landa (85 centièmes) ! Après tant de kilomètres et d’heures passées sur le vélo, le podium se joue à moins d’une seconde. Incroyable.  

Froome, dont le départ s’est effectué sous une bronca puis un peu chahuté sur le parcours, n’a évité d’être trop sévèrement sifflé à son arrivée que parce qu’elle succédait de seulement 7 ou 8 secondes celle de Bardet. Le public n’a pas eu assez de temps pour passer du mode supporter au mode Sardine qui voit un non-marseillais dans son stade. L’ancien Kenyan aurait pu remporter l’épreuve du jour en bénéficiant de conditions de vent moins défavorables. Après l’ascension de la côte effectuée en grande partie en position clm avec le c*l sur la selle, il ne comptait que 3 secondes de retard sur Kwiatkowski. Comme son équipier, il a terminé moins fort que Bodnar, monstrueux dans la 3e partie. En finissant 3e à 6 secondes, le vainqueur du Tour de France 2017 a manqué sa dernière opportunité d’enfin remporter une étape. Uran, Bardet et Aru ont gagné chacun une étape, Barguil 2, ça en fait donc 5 sur 20 pour les membres du top 10 au général, on peut s’étonner que Froome n’ait pas réussi à en prendre une.

Le résumé…

Et la fin d’étape.

Froome remportera dimanche son 4e Tour de France avec 54" d’avance sur Uran, 2’20 sur Bardet et 2’21 sur Landa… Sky a bien sûr de nouveau augmenté sa marge par rapport à AG2R au classement par équipes.

TdF 2017 - classement après la 20e étape

Les Polonais ont perdu Majka rapidement, ils avaient pris l’habitude de se distinguer sur le Tour grâce à lui. Cette année, ils étaient restés bredouille malgré le grand numéro de Bodnar – déjà – qui avait failli l’emporter à Pau. Ils terminent le Tour avec ce beau doublé en contre-la-montre.

Dimanche, c’est la parade des gens heureux sur les Champs Elysées. En soi, ça n’a aucun intérêt, mais après tant d’efforts, les coureurs le méritent. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de cette étape. Il faut plus la voir comme une récompense que comme une véritable course.