On trouvait pas moins de 73 concurrents dans le tableau des -73kg… d’où jusqu’à 4 tours à passer avant d’atteindre les quarts de finale.

Benjamin Axus s’est réveillé avec le soleil, il est entré en lice dès le 1er tour contre le Chinois Sun Shuai. Il a d’abord beaucoup cherché à travailler au sol mais l’a emporté sur ippon grâce à un grand fauchage intérieur en bordure après 2’12 de combat. Une entrée en matière idéale pour la confiance, de quoi se mettre dans le rythme de la compétition sans se fatiguer. Une bonne chose car pour aller chercher une médaille, il allait devoir affronter 7 adversaires.

Le tirage l’épargnait au 2e tour, où il affrontait Chamara Repiyallage, un Sri-Lankais beaucoup plus petit que lui (Axus est très grand pour la catégorie) qu’il a totalement dominé physiquement, provoquant 2 pénalités avant de marquer un wazar-ari sur un nouveau fauchage intérieur (ça manquait un peu de violence pour faire ippon), puis il a remis ça en suivant au sol, une clé ayant forcé sa victime à abandonner.

Son 3e adversaire, le Slovène Martin Hojak, un jeune de 19 ans, semblait largement à sa portée même si le risque existe toujours face à un jeune fougueux et inconnu. Hojak s’est montré très actif d’entrée, Axus a d’ailleurs pris une pénalité car il subissait beaucoup sans pouvoir attaquer. Il lui a fallu près de 2’ pour enfin sortir un gros mouvement. Le waza-ari a été étrangement annulé (en revoyant l’action, j’ai vraiment l’impression qu’il y a eu impact sur le côté, peut-être le Slovène a-t-il été sauvé par son coude), puis on en a attribué un – logique – à Hojak à 1’30 de la fin du combat… puis un autre sur un crochetage. Axus a failli s’en sortir sur une immobilisation… retournée. On n’a alors rien compris, le Français travaillait au sol, il s’est arrêté sans raison, ce relâchement incompréhensible (comme s’il avait cru entendre un matte de l’arbitre) a permis à Hojak de reprendre le dessus et de le finir sur un étranglement. Axus peut s’en vouloir, il n’a pas pris son adversaire assez au sérieux, il aurait dû mieux préparer ce combat. Le plus frustrant restant de se faire sortir contre un garçon vraiment à sa portée. Hojak a ensuite été sorti par Shavdatuashvili en subissant un énoooooorme ura-nage en fin de combat.

Pierre Duprat n’a débuté qu’au 2e tour, mais contre un très gros client (double médaillé mondial), le Russe Musa Mogushkov, pénalisé pour garde croisée après moins de 30 secondes. Cet avantage virtuel a été rapidement effacé par une sanction à l’encontre du Français pour fausse attaque. Cet affrontement vraiment très rude, très physique, se jouait beaucoup sur la puissance. Il ne s’est pas passé grand-chose avant le… golden score – on a l’habitude, la durée des combats masculins a été réduite à 4’ mais ça se finit la plupart du temps en prolongation (^^) – au début duquel Duprat a failli se faire surprendre. Le Russe s’est alors mis à enchaîner les attaques en bois juste pour tenter de prendre le dessus dans l’esprit des juges. A force – l’intensité est montée de plusieurs crans lors de cette prolongation – les 2 hommes paraissaient déjà bien bouillis. La pénalité aurait dû tomber contre le Russe qui finissait très facilement à 4 pattes. Il s’est mis 2 fois de suite sur les genoux en position défensive mais les arbitres n’osaient pas… ça a donc duré environ 2’ de plus, d’autant que le Russe a pu revenir dans le coup en tentant une attaque forte lui évitant d’être puni pour passivité… Après 3’45 de prolongation, le Français a fait voler son adversaire, l’impact sur le côté semblait évident, pourtant le waza-ari ne lui a pas été accordé après l’utilisation de la vidéo. Puis, au bout de 4’34 (soit 8’34 de combat), un gros pion – Ippon clair et net valorisé seulement waza-ari, même si en pratique ça ne change rien – a enfin mis un terme au combat. Le Russe a voulu lui prendre le bras d’une façon assez étrange, comme une tentative de clé de bras debout, le Français lui a bloqué le pied et l’a fait basculer, lui éclatant le dos sur le tapis. Avec un arbitrage juste, c’était fini 2’ plus tôt, ça aurait évité une dépense d’énergie très importante.

Grâce à cette victoire, Duprat a eu le droit d’affronter… Rustam Orujov, le vice-champion olympique azerbaïdjanais classé n°2 mondial. Youpi. Ce gars est un monstre, capable de balancer d’énormes mouvements même en ayant une saisie très moyenne. Dominé, le Français a attendu près d’1’40 pour tenter sa première attaque. Il s’est ensuite fait contrer de façon sacrificielle sur une grosse tentative de mouvement que je ne sais définir. Ça a été comptabilisé waza-ariArf. Pourtant, il me semble bien être retombé sur le ventre après être passé au-dessus de son adversaire. Orujov a parfaitement utilisé le déplacement imposé par le Français pour se jeter sur le dos en l’embarquant. Duprat a ensuite tenté quelques actions mais son adversaire n’avait plus qu’à gérer. Impossible de rétablir la situation. En quelques minutes, on venait de perdre nos deux représentants. 

Priscilla Gneto a hérité d’un tableau très compliqué : elle n’a pas été exemptée de 1er tour et, en cas de succès, allait rencontrer la Mongole Sumiya Dorjsuren dès le 2e tour, sachant que cette fille est n°1 au classement mondial et vice-championne olympique à Rio.

Débutante cette saison en -57kg, "Priscou" a décroché son premier titre européen. Sa participation aux Mondiaux a toutefois été remise en cause par une blessure au genou (elle a un ligament croisé en vrac). En cas de forfait, sa petite sœur aura récupéré sa place et disputé le tournoi en -52kg. Manifestement, le souci a été bien soigné (on a surtout dû bien la strapper), j’en veux pour preuve ce combat d’ouverture contre la Roumaine Loredana Ohai, plié très rapidement. Son super mouvement de hanche après moins d’1 minute a été suivi au sol, et si l’immobilisation n’a pas tenu, l’affaire a tout de même été conclue car les juges ont requalifié le waza-ari initial en ippon.

Le duel face à Dorjsuren s’est achevé par ce qu’il convient de qualifier de décision à gerber. Les 2 combattantes ont d’abord été pénalisées pour défaut de saisie. Gneto a ensuite eu droit à une tarte en pleine face après 1’15. Ça ne saignait pas, elle a pu reprendre après une brève interruption. C’est ensuite qu’est intervenu un nouvel acte de barbarie arbitrale. Un mouvement d’épaule de la championne d’Europe a échoué, elle manquait un peu de contrôle et la Mongole a bien défendu en se retournant. Mais là, Dorjsuren est restée au sol, sur le ventre, inanimée. Ça n’a pas duré, en réalité, elle allait très bien, sa blessure était feinte, toutefois son entraîneur a immédiatement réclamé une sanction, faisant ainsi pression sur les arbitres. Personne ne comprenait ce qui se passait, pourquoi on ne reprenait pas immédiatement le combat pour regarder la vidéo de cette action sans conséquence. Ça a semblé durer un an… jusqu’à la décision choc, celle de disqualifier Gneto (hansoku-make)…

On reprocherait à la Française une clé de coude portée à la volée, ce qui est interdit, seulement il n’y a eu absolument aucune tentative de clé, seulement un mouvement d’épaule particulièrement banal. Elle aurait été victime de l’application hyper stricte et quasiment jamais vue d’une nouvelle règle sortie après le Tournoi de Paris. Une règle qui élimine directement pour la conséquence involontaire d’une prise régulière est une énorme connerie. C’est en défendant que son adversaire a provoqué cette ébauche d’hyper-extension du coude, Gneto n’y est pour rien. Je suis toujours choqué de constater l’existence dans différents sports de sanctions ne prenant en compte prenant en compte uniquement la conséquence, pas l’acte lui-même, notamment en football quand un arbitre sort le jaune ou le rouge non en fonction de la gravité d’un tacle mais en fonction de si le joueur taclé peut ou non reprendre le jeu, ou encore en rugby avec cette nouvelle lubie de sortir automatiquement le rouge si à l’issue d’un plaquage le joueur retombe sur la tête. On se rend vite compte des effets pervers de ces mesures censées protéger les sportifs… quand on en voit simuler des blessures ou se retourner eux-mêmes pour que l’action totalement régulière ait une conséquence irrégulière (je pense notamment à un carton rouge il y a quelques mois lors d’une demi-finale du Top 14 de rugby, le plaquage était régulier jusqu’au moment où le joueur a fait en sorte de retomber tête en bas pour permettre à son équipe de jouer à 15 contre 14 une grande partie de la rencontre, ce qui s’est produit puisque les arbitres ont bêtement appliqué le règlement).

Le pire dans tout ça reste l’effet de répétition. Priscilla Gneto semble être la cible des arbitres, elle est la seule de tout le circuit contre qui on applique de façon plus que stricte – et même complètement conne les règles – les plus débiles du judo. On lui a fait le coup de la disqualification aux JO de Rio pour avoir involontairement touché la jambe de son adversaire avec le bras en défendant (elle a été sanctionnée comme si elle avait essayé d’attraper la jambe dans une phase de combat debout, ce qui n’était absolument pas le cas), soit une interprétation extrêmement tirée par les cheveux allant à l’encontre de l’esprit du judo… d’où une rectification de cette règle pour éviter une nouvelle injustice de ce genre. Être l’unique victime d’arbitre trop zélés, ça fait mal, mais ça peut arriver une fois dans une carrière. Se reprendre un coup de hache du même type dans la nuque un an plus tard, non ! Quel acharnement ! C’est presque du harcèlement ! Si au moins tout le monde subissait le même traitement inique… Il n’y a qu’à elle que ça arrive, et comme par hasard, contre Dorjsuren… la future championne du monde, qui jusqu’alors n’avait pris aucun ascendant dans le combat.

Heureusement, la journée a été sauvée par Hélène Receveaux, laquelle a tout simplement tenu son rang.

Son entrée en lice au 2e tour contre l’Espagnole Jaione Equisoain n’aurait pu mieux se dérouler. Après une petite frayeur à cause d’un mouvement d’épaule de cette fille pourtant de grande taille, la Française s’est imposée grâce à un fauchage intérieur en bordure (sensiblement le même qu’Axus au 1er tour) au bout de 58 secondes. Ce mouvement est un de ses spéciaux.

Avant même de disputer son 3e tour contre la Sud-Coréenne Ji Yunseo, Receveaux constituait déjà le dernier espoir de l’équipe de France, les autres ayant déjà tous été sortis. Il a cette fois fallu attendre 2 grosses minutes pour assister à la conclusion de ce duel grâce à un joli coup de malice et d’opportunisme. Si elle dominait déjà clairement, elle a profité d’un instant de déconcentration de son adversaire qui croyait la séquence au sol terminée pour la choper en étranglement et l’obliger à abandonner. Propre, efficace.

Direction les quarts de finale.

Cette fois, contre la Britannique Nekoda Smythe-Davis, qui n’était pas l’adversaire attendue, on pensait plus retrouver la Canadienne, l’ancienne seconde d’Automne Pavia[1] n’a pu abréger les débats, il lui a fallu aller au terme des 4’. Pourtant, un premier waza-ari réussi en faisant tomber son adversaire en arrière grâce à son fauchage intérieur lui a permis de mener au bout de seulement 45 secondes. Elle a ensuite très bien géré cet avantage au point de faire prendre à son adversaire une pénalité pour non-combativité. La seule frayeur est intervenue à 5 secondes de la fin sur l’ultime tentative de la Britannique. Recevaux s’en voulait d’avoir un peu perdu sa concentration sur la fin.
Pour info, Smythe-Davis a aussi fini sur le podium, c’est une des bizarreries du judo.

L’équipe de France tenait enfin une demi-finale et la certitude de pouvoir disputer un combat pour une médaille ! Cette catégorie n’avait pas réservé de grande surprise, cette demie étant un duel entre n°2 et n°3 au classement mondial. La Japonaise Tsukasa Yoshida est nettement plus petite mais compense largement par ses qualités physiques. Ce combat tout de suite très intense malgré assez peu de mouvements lancés restait très indécis. On n’a pas compris la pénalité à l’encontre de la Française à 50" de la fin. La table non plus, elle a décidé de l’annuler.  

Malheureusement, une poignée de secondes plus tard la Nippone l’emmenait au sol pour une longue séquence de ne-waza – un de ses points forts bien connus – et finissait par s’imposer grâce à une immobilisation. Receveaux a réussi à défendre sur les 2 premiers temps mais Yoshida a insisté, ne lâchant pas ses points de contrôle, le 3e temps a été fatal à la Française. C’est vraiment dommage car cette demi-finale était très équilibrée, elle aurait pu basculer dans un sens comme dans l’autre.

Il fallait alors se reconcentrer pour affronter l’inusable Telma Monteiro, 17 médailles internationales à son palmarès (11 aux ChE dont 5 titres, 5 aux ChM dont 4 en argent, et du bronze aux JO de Rio), le tout à seulement 31 ans même si on a l’impression de la voir depuis 20 ans. C’est bien simple, hormis en 2008, elle a est monté sur la boîte tous les ans dans un championnat seniors depuis 2004. Cette année, la Portugaise n’a pas disputé les Europ’, il s’agissait donc de sa seule chance de poursuivre sa série. Hélène Recevaux, bronzée lors de ces ChE, comptait bien lancer sa propre collection de breloques (une collection, ça débuté à 2…).

Au bout de 19 secondes, un balayage très opportun dans le déplacement a été comptabilisé waza-ari (il y a eu hésitation à mettre Ippon). Un début idéal. La Portugaise a alors tenté une attaque pourrie juste dans le but d’enchaîner au sol… La Française s’y attendait, du coup c’est elle qui a pu enchaîner au sol quand Monteiro a recommencé. Toutefois, quand elle a réussi à sortir sa jambe pour débuter le compte de l’immobilisation, la Portugaise a mis un coup de rein pour reprendre le contrôle au sol en la retournant… mais Recevaux a réagi en tentant son étranglement au sol déjà vu contre la Sud-Coréenne. Monteiro a réessayé la même ruse par la suite, comme si elle avait fait exprès de laisser son adversaire travailler au sol pour mieux la piéger. Du coup, la consigne de faire le maximum pour rester debout e été passé à la Français qui a ainsi pu gérer les 20 dernières secondes sans s’exposer.

Cette 1ère médaille n’est "que" du bronze, mais ça soulage ! Il s’agit de sa 2e médaille de bronze cette année après les Europ, mais surtout de sa 1ère médaille mondiale. Monter sur le podium des ChM fait changer d’univers, on entre dans un monde beaucoup plus fermé que celui des médaillés européens.

Je me dois d’évoquer les finales du jour, d’autant que celle des femmes opposait Dorjsuren à Yoshida, les 2 qui ont éliminé les Françaises… même si en pratique, Gneto a plus été éliminée par les arbitres que par la Mongole. On savait déjà que le top 3 du classement mondial allait monter sur le podium, restait à savoir dans quel ordre.

Jusqu’ici, les 2 seules défaites nippones contre des adversaires étrangers avaient été concédées contre des Mongols… Jamais 2 sans 3 ? Ça s’est bien sûr joué au golden score, phénomène épidémique due aux nouvelles règles, il n’y avait encore rien de marqué, juste un shido contre la Japonaise. Dorjsuren a réussi à sauver sa peau plusieurs fois en se retournant in extremis, elle a fini par recevoir une pénalité qui a remis les 2 femmes à égalité. Les 2 femmes dégoulinaient de sueur, ça devenait n’importe quoi, aucune ne parvenait à prendre l’avantage, leur affrontement devenait réellement interminable, chacune puisait au fond d’elle-même. A plusieurs reprises, la victoire a été… frôlée par l’une ou l’autre, principalement par Yoshida, seulement l’instinct de conservation de la Mongole semblait la rendre invincible, elle s’en tirant systématiquement sans qu’on sache trop comment. On est arrivé dans une situation où les arbitres ne voulaient pas pénaliser, préférant laisser les 2 filles se débrouiller entre elles pour se départager. La situation devenait complètement folle. Finalement, après… 8’56 de prolongation, Dorjsuren a surpris la Nippone qui, depuis déjà un moment, affichait un visage de détresse évidente. Au moins, ces presque 13’ de combat effectif auront pris fin de belle manière, avec un super mouvement de hanche.

Le top 3 du classement mondial est donc monté dans l’ordre sur le podium. Pour la première fois lors de ces championnats le Japon a vu une médaille d’or lui échapper, et quand vous voyez par où il a fallu en passer pour l’en priver… Les Mongols ont trouvé la solution, ils seraient sympas de la partager.

Chez les hommes, la finale opposait Soichi Hashimoto et Ruslam Orujov, le n°1 contre le n°2… et là aussi, on retrouvait un Mongol, mais pour arbitrer. Le Japonais a bien failli perdre sur une clé au bout de 45 secondes, il s’en est tiré grâce à une grosse défense. On a évidemment eu besoin d’un golden score pour les départager. On a cru avoir assisté à la fin du combat après 1’15 de prolongation… avant que la table vidéo n’annonce l’absence d’impact justifiant une marque. Au bout d’1’42, Hashimoto a été déclaré vainqueur grâce à un waza-ari qui a déclenché les sifflets du public… L’impact semblait très douteux, d’où la bronca descendue des tribunes quand la décision a été officialisée.

La France tient enfin sa première médaille, du bronze, elle est encore très loin du Japon, déjà impossible à rattraper. 5 titres en 6 catégories plus 2 médailles d’argent en argent et 1 en bronze… Mais comment font-ils ? Auraient-ils un cheat code ? A croire qu’ils ont modifié les règles uniquement pour démonter plus facilement la concurrence…

Note

[1] Absente cette saison pour cause de grossesse.