Commençons par le cas Pape-Doudou Ndiaye (-81kg), entré au 2e tour contre Alexios Ntanatsidis, un Grec très performant chez les jeunes il y a 4 ou 5 ans. Ça s’est très mal passé. Il est complètement passé à côté de son combat. On l’a vu se mettre en danger en restant au bord du tapis, lancer des attaques en étant bien tenu par son adversaire et se faire contrer pour cette raison. Déjà un waza-ari de retard après moins d’1’10. La 2e fois, il a même été immobilisé mais a pu s’en sortir rapidement. Cet avertissement n’a pas suffi, on l’a vu multiplier les attaques sans résultat. Le chrono défilait d’autant plus que le Grec gagnait du temps au sol. Finalement, une ultime tentative désespérée a complètement foiré, sa technique de sacrifice s’est retournée contre lui, Ntanatsidis ayant saisi l’opportunité de l’immobiliser en lui retombant dessus. Ippon. Il est beaucoup trop allé dans le duel physique, dans la puissance, ce qui faisait le jeu du Grec qui l’a contré comme ça.

Encore une journée sans pour les garçons, aucun n’a atteint les quarts…

On a l’impression de voir à peu près tous les jours la même chose : les judokas français donnent tout mais commettent des erreurs techniques, tactiques, ou dans l’approche du combat (certains ont aussi subi l’arbitrage très discutable observé depuis le début de la semaine, mais c’est une autre histoire). Peut-être est-ce lié à une envie de trop bien faire ou au stress lié à l’importance de la compétition (pour la plupart, les membres de l’équipe masculine disputent leurs premiers championnats du monde). En voyant leurs réactions à la sortie du tapis, j’ai l’impression qu’ils se mettent une énorme pression liée à la fois aux attentes personnelles, à celles du staff, au statut de l’équipe de France et à la charge de travail fournie depuis des mois pour en arriver là. Je me demande s’ils n’auraient pas tout simplement eu peur de décevoir et de gâcher leur préparation en cas d’échec, ce qui aurait généré une sorte de blocage, une incapacité à se lâcher. D’où, probablement, ce manque de lucidité, leur inexpérience leur jouant aussi des tours.

Restons dans cette catégorie pour noter un véritable événement, l’élimination du Japonais Takanori Nagase aux pénalités pendant le golden score dès le 4e tour. L’Uzbek Davlat Bobonov n’en revenait pas. Il faut dire que Nagase s’est blessé au genou assez rapidement, il a continué au courage, en serrant les dents, seulement il ne pouvait plus réellement attaquer. Il s’agit de la première défaite japonaise de ces Mondiaux contre un étranger autre qu’un Mongol.

Dans la mesure où, pour une raison que j’ignore, le Japon n’a engagé personne chez les -63kg, la catégorie féminine du jour, le pays qui écrase la concurrence lors de ces championnats n’a décroché aucune médaille lors de cette journée.

Peut-être les Nippons ont-ils renoncé à envoyer quelqu’un, sachant que leurs filles auraient pris une grosse fessée en croisant la route de Clarisse Agbegnenou, une des 2 représentantes françaises avec Margaux Pinot. Etant classées respectivement n°3 et n°6 au classement mondial, du coup elles se trouvaient dans le même quart de tableau. Encore fallait-il se qualifier pour les quarts afin de disputer le duel prévu en demi-finale des derniers Championnats d’Europe… qui n’avait pu avoir lieu, la patronne de la catégorie ayant dû déclarer forfait sur blessure après avoir remporté son quart de finale, ce qui a eu pour conséquence de la priver de médaille pour la première fois dans un championnat international. En effet, depuis les ChE 2012, à chaque fois qu’elle a été alignée lors de ChE, ChM ou JO, elle était montée sur la boîte (2 titres dont un obtenu à Budapest en 2013 et 2 médailles de bronze- au niveau continental, 1 titre et 2 médailles d’argent au niveau mondial, une médaille d’argent aux JO). Pinot en a profité pour devenir vice-championne d’Europe, battue en finale par… Tina Trstenjak.

Entrée en lice au 2e tour, Clarisse a eu besoin de… 6 secondes pour "ipponiser" de façon ultra-violente l’Israélienne Inbal Shemesh, qui avait créé la surprise au 1er tour contre une Russe.

Débutant au même stade de la compétition, Margaux Pinot a eu un peu plus de mal face à la Slovène Andreja Leski. Elle semblait un peu endormie, ne mettait pas vraiment de rythme, ses attaques manquaient un peu de conviction, elle a d’ailleurs failli être mise en danger sur un instant de relâchement. On a eu l’impression d’une lente montée en régime, toutefois il n’y avait rien de transcendant au niveau du rythme et de l’intensité. Le score restait totalement vierge avant le golden score. Un mouvement d’épaule pas fabuleux a fini par payer après 43 secondes de prolongation, elle a marqué parce qu’elle a poursuivi son action jusqu’au bout malgré la résistance de son adversaire, c’est ce qui a fait chuter Leski sur le côté. Ce waza-ari a mis fin au combat.

L’Espagnole Isabel Puche sortait d’un premier combat difficile avant de se présenter face au monstre Agbegnenou au 3e tour. Par miracle, elle a tenu 4’ sans manger de ippon ni être sanctionnée de 3 pénalités. Pourtant, elle a pris un shido au bout de 11 secondes pour sortie de tapis. Etrangement, cette sanction a été annulée puis ses multiples sorties de tapis sont restées impunies. Un waza-ari accordé après 52" a aussi été annulé, Puche était tombée sur les fesses mais avait fini sur le dos (dans un 2nd temps selon les arbitres à la table qui ont consulté la vidéo).  Il aura fallu surprendre l’Espagnole d’un super soto-makikomi – enroulement extérieur – en reprise de garde pour obtenir un avantage définitif. Il restait 2’30, on a cru pouvoir s’en épargner un bout quand Puche a fini par tenter une action totalement bidon en se mettant au sol, offrant ainsi l’opportunité à la Française de bosser au sol. L’immobilisation a duré… 9 secondes, il en fallait une de plus pour marquer. Au final, ça n’aura rien changé, la fin du combat a été gérée avec une sérénité totale malgré l’incompréhensible absence de sanction à l’encontre de l’Espagnole, dominée du début à la fin.

On enchaînait avec le duel entre Margaux Pinot et la Mongole Mungunchimeg Baldorj, celui à l’issue duquel on devait avoir droit à notre quart franco-français. Très rapidement, la situation a commencé à tourner de façon défavorable. Se retrouver à devoir défendre au sol à cause d’une attaque médiocre était mauvais signe. Ceci dit, il y a eu réaction en profitant d’un des nombreux mouvements d’épaule tentés par la Mongole, malheureusement l’étranglement avec les jambes qui semblait en bonne voie n’a rien donné. La Française semblait de mieux en mieux dans son combat et même dans son tournoi, elle a placé un bon mouvement d’épaule, mais surprise à 1’11 de la fin par un uchi-mata, elle a vu la victoire lui échapper. Ce waza-ari a suffi à Baldorj, suffisamment solide en défense – notamment sur une clé de bras – et malicieuse pour préserver son avantage jusqu’au bout des 4’.

J’ai hésité à ne faire qu’une vidéo pour nos 2 -63kg, finalement j’ai préféré séparer leurs parcours, voici celui – trop bref – de Margaux Pinot.

La compétition a pris fin pour la meilleure des 2 adversaires de ce 3e tour. Dommage, car remporter ce combat lui aurait ouvert la voie vers le tableau de repêchages… qui a mené la Mongole sur le podium. Il faut dire que le quart de finale ne lui a pas coûté beaucoup d’énergie : elle a duré 12 secondes (officiellement 14). PAN ! Clarisse lui a infligé un gros pion grâce à un fauchage extérieur avec un super contrôle du bras. Un impact bien violent…

En demi-finale, Clarisse faisait face à une Polonaise peu connue encore jamais affrontée en compétition (mais déjà prise lors de stages), Agata Ozdoba, 56e au classement mondial. Autant dire qu’on ne l’attendait pas là ! Elle n’a pas été ridicule et a même réussi à tenir jusqu’au golden score, notamment grâce à son bras droit qui gênait beaucoup la vice-championne olympique en l’empêchant de monter sa main. Elle a aussi su défendre, évitant un waza-ari en mettant in extremis le coude en protection. Entrée sur le tapis avec un visage ultra-déterminé, Clarisse a tenté de profité de toutes les ouvertures, qu’il s’agisse d’un instant de relâchement ou d’une fausse attaque permettant de suivre au sol. Hormis avant la mi-combat où on a eu une petite frayeur, elle a dominé assez sereinement. Ozdoba ne faisait que défendre, d’où une pénalité à 1’15 de la fin. L’arbitrage a encore manqué de sévérité, la Polonaise n’avait vraiment pas fait grand-chose. Au début de la prolongation elle passait son temps en bordure et sortait du tapis sans subir la sanction attendue. Puis au bout d’une trentaine de secondes, on a eu droit à une grosse accélération, l’une et l’autre tentant de se contrer tour à tour. Je n’ai absolument pas compris le shido infligé à Clarisse (officiellement pour avoir empêché son adversaire de poser ses mains). Il fallait en finir. Après une tentative d’arrachage en contre-attaque non-concluante, elle a pu venir à bout d’Ozdoba grâce à une pénalité qui aurait dû tomber depuis bien longtemps. La Polonaise a bénéficié d’une mansuétude assez agaçante. Elle s’est une première fois jetée sur le dos afin d’éviter d’être sanctionnée pour non-combativité ou sortie de tapis. La fausse-attaque semblait trop flagrante pour échapper à la punition. L’arbitre a donc ordonné aux combattantes de se rhabiller, mais… rien. La table a fait durer avant de laisser reprendre. Ozdoba a recommencé sa pseudo technique de sacrifice sans avoir de contrôle. Elle ne pouvait plus y échapper. Le combat a donc duré 4’+1’26.

Du coup Clarisse s’est qualifiée sans la manière, mais parfois, il faut savoir gagner ainsi en se sortant de ces pièges imprévus. Cette Polonaise a confirmé ensuite en battant – très difficilement – l’Allemande Trajdos pour le bronze en petite finale, une des références de la catégorie.

Pendant ce temps, Trstenjak a aussi dû en passer par un golden score, mais un beaucoup plus long. Il lui a fallu 4’56 de prolongation – donc 9’ de combat – pour sortir la Chinoise Yang. Pourtant celle-ci avait déjà été pénalisée 2 fois lors des 4 premières minutes. Elle a pris la 3e très tardivement (3 pénalité à 0). Trstenjak faisait tout de même office de survivante car elle a subi une clé de bras, son membre était tendu, seulement Yang n’a pas su trouver le bon angle de torsion ou d’hyper-extension pour la faire abandonner.

On n’a donc pu échapper à la finale habituelle. Et tant mieux, car tout le monde espérait assister à ce nouvel épisode des duels entre la championne du monde, olympique et d’Europe en titre contre la vice-championne du monde et vice-championne olympique en titre. Clarisse menait 3-0 dans leurs duels avant de perdre les 4 suivants, à chaque fois des combats très importants (en demi-finale des ChE 2015[1] puis en finale aux derniers JO et aux derniers ChM avant de s’incliner lors du Grand Chelem de Paris il y a quelques mois, là aussi en finale).

Trstenjak a beaucoup plus galéré pour atteindre cette finale, tout semblait réuni pour inverser la tendance. A vrai dire, si elle ne réussissait pas à vaincre la Slovène en cette occasion, on pouvait douter que Clarisse y parvienne de nouveau un jour, car entre elles tout se joue dans la tête. Elles se connaissent parfaitement, travaillent spécifiquement pour avoir les solutions techniques et tactiques l’une contre l’autre, se surprendre devient quasiment impossible, il faut donc rester lucide, poser fort les mains et en vouloir plus que l’autre.

D’entrée, Trstenjak a tenté de jouer l’intimidation en secouant son adversaire par la manche puis a envoyé les 2 premières attaques. Seulement, en face, elle a trouvé du répondant, notamment dans le duel physique. Dès lors, le rapport de force avait basculé : la Slovène a été pénalisée une première fois pour avoir attrapé la jambe en défendant (elle s’est même jetée au sol avant de commettre cette faute), puis une 2e à 2’30 de la fin pour une fausse attaque. La puissance de Clarisse lui faisait mal, elle ne trouvait pas de solution, pas d’ouverture, subissait de façon assez impressionnante dans une mesure franchement inattendue. Pour la battre, il fallait insister sans se déconcentrer, sans commettre d’erreur utilisable. Après plusieurs attaques sans conviction ou carrément simulées grossièrement pour tenter de camoufler son incapacité à exister et ainsi de retarder la pénalité pour non-combativité, le couperet est tombée. Le public sifflait déjà en réclamant la sanction quand Trstenjak a de nouveau commis un ramassement de jambe synonyme cette fois d’hansoku-make. Il n’aura donc fallu que 2’48 à Clarisse Agbegnenou pour redevenir championne du monde tout en terrassant celle qui hantait ses cauchemars depuis 2 ans.

N’ayant manqué aucune finale mondiale ou olympique après les JO de Londres pour lesquels elle n’était pas sélectionnée (c’était Gévrise Emane, médaillée de bronze), soit sa 5e grande finale de consécutive, son statut de cador ne faisait pas débat, mais si dans l’hypothèse où elle aurait perdu une 4e finale, qui plus est en enchaînant une 5e défaite contre Trstenjak, elle risquait de plonger durablement dans un profond doute quant à ses capacités et sa force mentale. Débuter la nouvelle olympiade en se prouvant ce dont elle est capable et en envoyant un message à la concurrence ne peut que lui faire un bien fou. J’ai d’ailleurs cru déceler une bonne dose de soulagement dans ses larmes (partagées avec les copines de l’équipe de France), il ne s’agissait pas que de l’expression de la joie de la victoire, on sent que ce succès lui a retiré un poids qui pesait de plus en plus lourd dans son esprit, elle n’a pas simplement gagné une finale mondiale, elle s’est libérée de cette incapacité à trouver la solution contre Trstenjak. Je me demande même si ne pas trouver cette put*in de solution ne lui faisait pas plus mal que les défaites. En réalité, elle a compris que la réponse était en elle, dans sa tête, sans sa capacité de concentration, dans sa capacité à s’imposer en patronne, à ne pas laisser la Slovène espérer pouvoir la dominer, pas dans une recherche de tactique spécifique pour telle ou telle fille. Exactement comme en football que les grandes équipes imposent leur jeu plutôt que de s’adapter à l’adversaire.

Il était impossible de mieux se lancer vers l’objectif Tokyo. Elle a battu toutes les meilleures, j’en veux pour preuve que les 3 autres médaillées ont toutes connu leur défaite de la journée contre elle. Reste à maintenir ce statut pendant 3 ans. En judo, la concurrence extrême rend la permanence au sommet très difficile, pourtant si une fille peut y arriver, c’est bien Clarisse. Elle le prouve depuis 5 saisons.

Je vais tout de même finir en évoquant la finale masculine du jour, une affiche improbable opposant le 124e et le 61e à la ranking list (même si l’Allemand Alexander Wieczerzak n’a pas le classement de son niveau car il revient de blessure alors que l’Italien Matteo Marconcini était 5e à Rio notamment). Auteur d’un parcours fou en se sortant de situation très compliquées contre des hommes forts de la catégorie, l’Allemand a gagné sur étrangement, il était très soutenu par une grosse colonie de supporters teutons.

Demain, avec 3 catégories au programmes et dans chacune un concurrent monté sur le podium aux derniers championnats d’Europe, l’équipe de France doit confirmer la dynamique enfin lancée par les filles.

Note

[1] Aussi connus en tant que Jeux Européens