Jusqu’à cette dernière journée des Championnats du monde, aucun des champions olympiques de Rio n’avait décroché le titre mondial à Budapest… Sachant que le champion des -100kg est blessé (et de toute façon, Krpalek est monté chez les lourds), seuls Emilie Andéol (+78kg) et Teddy Riner (+100kg) pouvaient y faire exception. On se rend compte d’ailleurs à quel point le judo est un sport à forte concurrence, il est extrêmement difficile de régner durablement sur une catégorie.

On pouvait espérer vivre une très belle journée grâce à 3 des héros de Rio. Si Cyrille Maret (-100kg), bronzé à Rio, arrivait classé 2e mondial, Andéol et Riner n’étaient respectivement que 9e et 14e à la ranking-list à cause d’une confirmation difficile (doublée de soucis physiques) pour elle, d’une saison sans aucune compétition pour lui. On comptait donc beaucoup sur le vice-champion d’Europe de Varsovie. Malheureusement, on a assisté à énormément de surprises lors de cette journée… et une de ces surprises a été son élimination dès le 2e tour, soit son premier combat.

Il affrontait le Letton Jengenijs Borodavko, qu’il a nettement dominé sur la saisie, au point de provoquer une pénalité. Néanmoins, il fallait se méfier de cet adversaire pourtant très grand réagissait avec des mouvements d’épaule puissants. Maret en a tenté un à son tour. Le Letton ne faisant plus que défendre et empêcher le Français de bien le tenir, il a pris une nouvelle pénalité avant de réagir – tardivement – en lançant une attaque qui n’a rien donné rien, puis en se lance dans un ura-nage qui n’a pas surpris Maret. On n’était pas loin d’une fausse attaque à 10" de la fin, l’issue approchait inéluctablement, Borodavko allait sans aucun doute recevoir sa 3e pénalité. Mais là, soudain, le drame. Incroyable. Le bug. Comment un judoka aussi expérimenté que Cyrille Maret a-t-il pu lancer une attaque moisie à 2 secondes de la fin, offrant à son adversaire l’opportunité de le contrer d’une espèce de technique de sacrifice ? Le Letton s’est jeté en arrière en l’emmenant avec lui pour le retourner. Avec 2 pénalités d’avance alors qu’on allait entrer dans le golden score et que son adversaire venait d’échapper de peu à la 3e sanction qui aurait mis fin au combat, il n’avait AUCUNE raison de se précipiter. En 2 secondes, il n’avait bien sûr aucune chance de se refaire.

Après ce gros coup de marteau derrière la tête, seul Teddy pouvait encore éviter à l’équipe masculine de rentrer sans médaille.

Chez les +78kg, seule la Bosnienne tds n°1 évitait le premier des 2 tours avant les quarts. Notre championne olympique en titre affrontait la Kenyane Alice Muragu. La Française a bien secoué son adversaire, vite sanctionnée d’une pénalité puis mise au sol et immobilisée. Ça a duré une grosse minute, un premier tour idéal.

Au tour suivant, on s’attendait à retrouver la Chinoise Ma Sisi, mais non non, la Chinoise a été très nettement dominée par l’Ukrainienne Galyna Tarasova, manifestement très lourde. Une première pénalité pour posture trop défensive est tombée contre Andéol au bout de 42 secondes seulement… alors que la Française venait de tenter un mouvement sur lequel elle a été contrée. Je n’ai pas compris. L’Ukrainienne ne faisant plus grand-chose, elle a été à son tour sanctionnée. Une pénalité partout à une grosse minute de la fin, tout restait à faire. Tarasova en a pris une autre car elle n’était jamais à l’initiative. Pourtant, moins de 20 secondes plus tard, la voir lancer une ébauche de mouvement d’épaule a suffi à l’arbitre remettre les compteurs à égalité en sanctionnant à son tour la Française pour non-combativité. Un mouvement lancé après le gong a mis la championne olympique sur le dos mais on partait bien pour un golden score. Il fallait attaquer en premier, elle l’a fait 3 fois, l’Ukrainienne ne tentait absolument rien, l’arbitre prompt à sanctionner la championne olympique un peu plus tôt ne réagissait pas. La 4e fois, il n’a eu d’autre choix que de mettre fin au combat. Un combat très moche, long (1’12 de prolongation), mais synonyme de qualification pour les quarts de finale.

Le quart de finale s’annonçait très difficile, il l’opposait à Kayra Sayit, autrefois Ketty Mathé, naturalisée par la Turquie il y a quelques années. Celle-ci s’est qualifiée contre une Allemande sur un Ippon à 2 secondes de la fin juste après avoir subi le retour de son adversaire à 1 waza-ari partout.

En compétition, la Turque a remporté leurs 4 combats. Il fallait espérer un retournement de tendance. Malheureusement, face à ce bloc, ça a coincé. La première pénalité au bout de 37 secondes ne trompait pas sur la dynamique du combat. Puis, après une attaque contrée par Sayit, Andéol a été retournée et immobilisée lors d’un instant de déconcentration. C’est d’autant plus dommage qu’après l’attaque contrée, elle s’est retrouvée au-dessus de son adversaire… pour finir en-dessous quelques secondes plus tard à cause de ce moment de relâchement.

Il a donc fallu en passer par les repêchages, une voie qui n’a souri à aucune Française lors de ces championnats. On a appris lors de son interview d’après compétition que cette défaite a plombé sa journée, la motivation lui manquait pour la seconde partie de la journée.

Le repêchage contre la Néerlandaise Tessie Savelkouls s’est mal passé. Elle a subi, été pénalisée, a connu plusieurs frayeurs à cause des mouvements d’épaule de sa son adversaire, un waza-ari a fini par être annoncé à retardement, Savelkouls insistait avec son mouvement favori sans parvenir à gagner beaucoup de temps au sol. Une 2e pénalité pour sortie de tapis vers la mi-combat a encore poussé Andéol un peu plus près de la porte de sortie. Faute de solution debout comme au sol, souffrant physiquement, ayant l’air complètement cuite, elle a fini par être sanctionnée une 3e fois. Fin de parcours… et peut-être fin de carrière.

Je vous conseille son interview à la fin du combat. Elle y explique qu’après une saison très difficile, pourrie notamment par de l’arthrose aux 2 genoux, compliquée aussi par ce statut de championne olympique pour lequel elle n’était pas préparée, elle ne se sent pas capable de retrouver son meilleur niveau, il lui faut couper pour de bon afin de se ressourcer et compte le faire en rentrant chez elle à Bordeaux. Elle regrette même de ne pas l’avoir fait après Rio. Dans un an, elle pourra évaluer son envie et sa capacité à reprendre et décidera si elle vise Tokyo 2020 ou arrête pour de bon en laissant le champ libre à la nouvelle génération. Même si elle est n’est pas vieille (pas encore 30 ans), les efforts fournis depuis tant d’années dans une catégorie où ses adversaires sont souvent beaucoup plus grandes et lourdes qu’elle sont hyper usants. Le corps et la tête ne suivent plus. Ce break s’impose, pourtant il faut un sacré courage et beaucoup de lucidité pour le prendre, beaucoup de sportifs se retrouvant dans une situation similaire s’entêteraient en se mettant des œillères, en se voilant la face, ils continueraient quitte à aller droit dans le mur.

Parfois, il est bon de se poser, de lever la tête pour regarder la tête, de regarder en arrière pour évaluer le chemin parcouru, et ainsi de prendre la meilleure décision, à savoir rester sur la même route ou choisir une sortie. En l’occurrence, en regardant dans le rétro, éprouver une grande fierté s’impose. Son palmarès est magnifique, elle est championne olympique, double championne d’Europe, médaillée mondiale, mais surtout, elle a réussi un exploit qui vaut plus encore que son palmarès, celui de marquer les esprits. Doublée d’une émission intense exprimée sans retenue, la fantastique surprise créée par sa victoire à Rio a dépassé le simple cadre du judo. En plus de l’or, elle a gagné les cœurs. Laisser une trace dans les livres d’histoire, c’est bien, la laisser dans les mémoires, c’est tellement mieux ! Je ne sais pas si on la reverra sur les tapis, je ne suis pas sûr qu’elle ait réellement intérêt à tenter un retour, mais dans tous les cas, j’ai envie de lui dire bravo et merci pour tout ce qu’elle a fait et donné au judo français.

Pour info, Sayit a perdu lors de la première finale pour le bronze, puis Savelkouls s’est inclinée dans la seconde en ayant certes concédé 3 waza-ari mais en ayant pourtant été lésée par l’arbitrage car son adversaire, Iryna Kindzerska, une Ukrainienne naturalisée par l’Azerbaïdjan, a multiplié les fautes qui méritaient des pénalités. Encore une fois les arbitres n’ont pas eu les cojones de punir l’anti-judo, offrant un droit de tricher/truquer à celui qui a marqué.
Par conséquent les 2 filles qui ont battu la Française ont fini au pied du podium.

La finale des +78kg ? Très moche. Sarah Asahina, la Japonaise de 20 ans, affrontait la Chinoise Yu Song. Ce duel tout pourri a accouché d’un énième golden score. Yu a joué à l’expérience, elle n’a rien foutu pendant 4’ puis a commencé à accélérer dans la prolongation en multipliant les attaques même moisies pour provoquer des pénalités. Ça ne tombait pas, ni physiquement, ni au niveau des pénalités. Après quasiment 2’ on a fait rhabiller les 2 lourdes, la Japonaise a pris sa pénalité. Le dernier titre nippon dans cette catégorie date de 2010, il faudra encore attendre. Bien sûr, je vous épargne la vidéo pour enchaîner directement avec les lourds.

Comme évoqué précédemment, Teddy a fait une longue pause après les JO, il a pris 30 kilos puis s’y est remis mais une blessure au tibia l’a fait renoncer à la seule sortie en tournoi qui figurait à son programme. Ayant annoncé officiellement la recréation du PSG Judo, sa motivation pour décrocher un 9e titre mondial et poursuivre son incroyable série d’invincibilité n’en était que renforcée, mais descendu au 14e rang à la ranking list du fait de son absence de toute compétition depuis plus d’un an, il n’était pas tête de série. En pratique, ça lui a réservé à parcours à 6 combats au lieu de 5, toutefois les spécialistes estimaient qu’il a eu de la chance en héritant d’un tableau progressif au lieu de prendre d’entrée un de ses véritables challengers. Les grands champions ont aussi de la réussite au tirage.

Teddy a débuté contre l’Egyptien Maisara Elnagar, un trapu pour le coup bien poissard, il ne pouvait pas hériter de pire adversaire. Alors bien sûr, incapable d’agit, il n’a pu échapper à une première pénalité, puis à une autre. Teddy prenait bien le temps d’installer ses mains, puis, à une grosse minute de la fin, un balayage suivi d’une immobilisation a mis fin au combat. Cette bonne liaison debout-sol a augmenté la prolongé la série à 129 victoires consécutives.

Vice-champion olympique, Hisayoshi Harasawa est apparu très mauvais lors de son entrée en lice au 2e tour contre un jeune Autrichien, Stephan Hegyi… Au point de se faire éliminer lors du golden score, sur une pénalité qui plus est ! Cette énorme surprise nous assurait de ne pas assister à la revanche de Rio. Cette défaite humiliante est à relativiser dans la mesure où il a aussi connu des soucis physiques et n’a disputé qu’une seul compétition depuis les JO.

Au 2e tour, Teddy affrontait un Mongol, Duurenbayar Ulziibayar, un champion du monde juniors nettement plus petit que lui et assez vif… qui a passé son temps à protéger sa manche en la mettant bien en arrière, d’où une pénalité au bout de 50 secondes. Ils ont ensuite chacun été pénalisés pour non-combativité car il ne se passait rien hormis une bataille pour choper la garde. Il restait 2’20. Teddy a enfin pu lancer son sasae… et a gagné. Victoire sur Ippon après 2’18. Le Mongol a bien résisté, il est tombé sur nettement plus fort, Teddy a bien tenu en haut pour bien balayer en bas, il a gardé ses contrôles jusqu’à la fin de son mouvement de façon à maximiser l’impact. Sérénité, patience, efficacité, qualification pour le 3e tour.

On a ensuite eu droit à une autre grosse surprise avec l’élimination au 3e tour du 2nd Japonais, Takeshi Ojitani, par l’autre Autrichien, Daniel Allerstorfer, qui a totalement renversé le combat grâce à 2 waza-ari, alors qu’il en avait concédé un auparavant et que les 2 hommes avaient déjà reçu 2 pénalités lors des 2 premières minutes. Allerstorfer avait déjà surpris au 1er tour.

Teddy a hérité d’un 3e tour inattendu contre l’Equatorien Freddy Figueroa, un inconnu en principe pas fort du tout présent à ce stade de la compétition en vertu d’un tirage très favorable… La chance a ses limites, il a pris l’octuple champion du monde et double champion olympique au 3e tour. Tu es sur l’autoroute, tu files cheveux au vent, et là, pas de chance, tu rentres dans un énorme camion posé au milieu de la route. Le principal atout de ce garçon est son gabarit, il est grand, presque autant que le Français. Il s’est fait sanctionner une première fois après 50", incapable de s’en sortir en ayant la manche droite en permanence tenue par la main droite de Teddy. Après environ 2’30, le patron a envoyé un gros mouvement de hanche récompensé d’un waza-ari, enchaînant encore sur une immobilisation rapidement interrompue, néanmoins, ayant conservé ses points de contrôle, il a pu remettre ça pour conclure l’affaire en moins de 3’. Une fois de plus il aura pris son temps pour bien analyser son adversaire, ne s’est jamais précipité, a maintenu en permanence un niveau maximal de concentration pour ne laisser aucune opportunité à son adversaire.

Un des quarts de finale opposait Barna Bor au Géorgien Adam Okruashvili. Sur Bor reposaient les derniers espoirs hongrois de médaille, d’où une ambiance folle. Sa victoire à offert au pays hôte sa seule qualification de la semaine pour une demi-finale.

En toute logique, Teddy devait retrouver Rafael Silva en quart. Il a souvent frustré ce Brésilien qui s’est régulièrement écrasé devant lui. Il l’a d’ailleurs battu à Rio au même stade de la compétition.

Ce duel a bien eu lieu. Avec le même résultat qu’à chaque fois. Imposant d’entrée sa supériorité physique et secouant Silva tel un prunier couvert de fruits, Teddy a passé son fameux "pourri- waza" après une grosse cinquantaine de secondes pour mener d’un waza-ari. Au bout d’1’45, le sasae très efficace depuis le début de la journée a encore fait mouche. Si le Ippon auquel tout le monde croyait s’est mué en simple waza-ari, il est intervenu dans la foulée en suivant l’action au sol. Victoire sur immobilisation.

Résumons la matinée : 4 combats, 4 victoires par Ippon dont 3 en ayant suivi au sol.

L’après-midi s’annonçait d’un autre niveau, en particulier en raison de la demi-finale inédite et très excitante contre le Géorgien Guram Tushishvili – le champion d’Europe – qui a fait forte impression depuis le début de la journée avec ses mouvements d’épaule, notamment celui grâce auquel il a satellisé Allerstorfer en quart de finale en seulement 9 secondes. Ce garçon vient des -100kg, il mise beaucoup sur sa vitesse, passe souvent en-dessous de ses adversaires et se retourne très vite.

Pas du tout intimidé et au contraire particulièrement affamé, Tushishvili s’est pointé sur le tapis la bave aux lèvres, il était bouillant, rien à voir avec l’attitude de Teddy, extrêmement concentré.

Mesurant une tête de moins, le Géorgien n’a fait aucun complexe, permettant à ce duel d’atteindre tout de suite le degré d’intensité espéré. S’ils s’affrontaient officiellement pour la première fois, les deux hommes ne se découvraient pas. Tout le monde connaît Teddy et l’étudie à la vidéo depuis des années (sans trouver la solution, peut-être parce qu’elle n’existe pas^^), mais bien sûr, le Français n’arrivait pas la fleur au fusil, ce duel a aussi été préparé tactiquement de son côté, il savait quoi faire et de quoi se méfier. On l’a ainsi vu profiter que Tushishvili se mette à genou en tentant son mouvement d’épaule pour lui-même envoyer son attaque. Teddy tenait bien la manche, son adversaire ne pouvait le laisser faire, il a d’ailleurs été pénalisé après 1’20 pour avoir empêché la saisie… mais la table a fini par annuler cette sanction. Très solide physiquement et très attentif, le Français a défendu sur un nouveau mouvement d’épaule puis a dû résister à un contre bien senti. Compte tenu de l’intensité, la pénalité pour non-combativité infligée par l’arbitre à Teddy n’avait aucun sens. D’où son annulation immédiate par la table. Il restait une grosse minute.

Tushishvili voulait être devant dans l’esprit des juges mais subissait toujours la puissance de la légende qu’il tentait de battre, d’où une fausse-attaque assez évidente non sanctionnée. En lançant encore ce mouvement d’épaule, il s’est fait contrer. Ce n’est pas passé. A 30 secondes de la fin, le Géorgien accusait clairement le coup physiquement, il s’est jeté sur les genoux sans contrôle, ça méritait une pénalité, seulement l’arbitre présent sur le tapis a commencé une moulinette signe de shido pour non-combativité. Il n’a même pas fini son geste en recevant des ordres dans l’oreillette. Les arbitres présents à la table ont dû lui dire quelque chose comme «arrête tout, t’es à la rue, laisse-les se débrouiller entre eux, ce combat ne peut pas se jouer sur une décision arbitrale». (Rappelons-le, même si ces pénalités avait bien été attribuées, elles n’auraient eu aucune répercussion directe sur le résultat, car hormis quand elles sont cause d’hansoku-make, seules les sanctions qui tombent pendant la prolongation peuvent décider du sort d’un combat.)

On est donc parti pour un golden score.

11 secondes après le début de cette prolongation, mon cœur s’est arrêté en voyant Teddy se faire balayer. Sa chute sur le côté a fait réagir tout le monde dans la salle et devant les écrans. Tushishvili – suivi par toute la colonie géorgienne – a réagi comme s’il avait gagné. On s’est arrêté même si l’arbitre n’a signalé aucune marque, puis on a attendu quelques secondes et le combat a repris. Quelle frayeur ! Les images ne trompent pas, le Français doit sa "survie" à un extraordinaire réflexe, celui de mettre son coude en opposition (ce qui n’a été possible que grâce au manque de contrôle de son adversaire, le Géorgien devait lui tenir et tirer la manche pour l’en empêcher). La décision des arbitres ne souffre d’aucune contestation.

On est donc reparti pour un tour après cette mémorable poussée d’adrénaline. Passé extrêmement près de la catastrophe, Teddy a su immédiatement se reconcentrer pour prendre le dessus. 14 secondes ont suffi au plus grand judoka de tous les temps pour placer son fameux "pourri-waza" fatal à ce Géorgien extrêmement valeureux et pugnace. Lui-même sifflé par un public étrangement hostile, le Français n’a pas manqué de l’applaudir et de faire applaudir au public, montrant ainsi tout son respect à ce garçon qui a osé faire du judo contre lui. Il a bien conscience, pour donner le meilleur de lui-même, il a besoin d’une opposition de ce genre, il lui faut des adversaires qui le poussent dans ses retranchements. Comme tous les véritables champions, Teddy aime ça, trop se balader l’ennuie.

Déjà bien entamé par les 4 minutes extrêmement intenses au cours desquelles il a dû se dépouiller pour résister à la puissance de son adversaire comme peu ont su le faire, Tushishvili a été achevé par cet épisode du balayage. Son manque d’expérience a sauté aux yeux d’abord dans sa réaction après avoir fait tomber Teddy (il aurait dû au moins tenter de suivre au sol au lieu de le lâcher de bondir comme si le duel était terminé) puis à la reprise du combat (déconcentré, il devenait une proie facile). Dans son esprit, cette demi-finale – ou ce rendez-vous face à l’invincible maître de la catégorie – devait faire figure de finale. Quand il a cru gagner, sa compétition s’est achevée, il s’est complètement relâché. Il ne possédait ni les clés psychologique ni les ressources physiques pour se remettre de cette décharge émotionnelle et se lancer de nouveau dans la bataille. On l’a d’ailleurs encore constaté en petite finale, il y a galéré face au Mongol Tuvshinbayar Naidan au point de s’incliner nettement. Il était frit, y compris sous le crâne.

La finale attendue dès la consultation du tableau s’est produite. Teddy y retrouvait David Moura, l’autre Brésilien, le n°1 mondial par défaut, dont le palmarès ne comprenait encore aucune médaille mondiale ou olympique. En raison de son classement inférieur, le Français était vêtu de bleu, la couleur du challenger.

Il fallait espérer que Teddy ait mieux récupéré (il a eu quelques minutes de plus), sachant que le Brésilien a battu Bor assez facilement en demi-finale. Le Hongrois a ensuite dû se battre avec Silva pour le bronze lors d’une petite finale chiante comme la pluie. L’arbitre n’osait pas pénaliser la non-combativité. Il a encore fallu un golden score. Bor a échappé de justesse à la catastrophe, sauvé par son coude. Ça s’est produit une 2nde fois. Le local a réagi avec une grosse attaque de raccroc sans marquer… Les arbitres à la table ont regardé la vidéo, on a alors cru à la fin du combat… en fait non, ils ont dû lui accorder le bénéfice du doute. Bor a de nouveau son faux mouvement d’épaule pour mieux s’enrouler autour de la jambe… Cette fois, plus possible d’échapper à la pénalité pour ramassement de jambe. En effet, il utilisait clairement son bras pour bloquer la jambe et provoquer le déséquilibre. Le pays hôte a donc fait choux-blanc lors de ces ChM.

J’en reviens à ce qui mériterait d’être qualifié de main event de la journée, la finale des lourds.

Âgé de 30 ans, Moura accuse un désavantage de taille, en revanche il bénéficiait de plus de fraîcheur, ayant disputé un combat en moins et des duels globalement moins longs (10’51 de combat effectif contre 14’55). Il reste un gouffre technique entre eux.

Longtemps, cet affrontement s’est résumé à une bataille pour bien poser les mains. Le Brésilien a tenté le premier une technique de sacrifice dans le but de suivre au sol. Très patient, presque trop, Teddy ne lançait pas vraiment ses actions même en ayant saisi son adversaire de façon idéale. Il ne se passait donc presque rien, hormis une petite séquence sumo (Moura tentait de pousser Teddy hors du tapis). A une grosse minute de la fin, les pénalités pour non-combativité sont logiquement tombées. Une chacun. Le champion a alors commencé à accélérer. Sa première attaque très franche a échoué, le Brésilien ayant réussi à sauver sa peau en finissant sur le ventre. Moura a répondu à 15" de la fin avec une planchette japonaise, son 2e mouvement depuis le début, peut-être même le 2nd à ce rythme.

Un golden score, encore… Je déteste ça, ce principe de mort subite mêlé à la nouvelle manière de compter les avantages et à l’immunité offerte par les arbitres à celui qui mène avant la fin des 4’ rendent rarissimes les renversements de situation qui faisaient la beauté du judo. En golden score la moindre erreur et le moindre coup du sort se paient cash sans possibilité de la réparer. Ce principe augmente considérablement les chances du moins fort de l’emporter. Comme en plus tout est fait pour multiplier les prolongations (réduction de la durée des combats masculins de 5 à 4’, plus de hiérarchie entre les marques, plus de cumul des waza-ari pour faire waza-ari awazate ippon[1].),

Ce golden score a bien failli très mal tourner. Teddy se fait tordre le genou sur une action un peu bizarre, j’ai presque envie de la qualifier de mauvais geste du Brésilien. Le cri de douleur devait être en partie dû à la frayeur subie en sentant le genou se torde car le combat a pu reprendre. Plus de peur que de mal en somme. Le Français a alors tenté à 2 reprises son "pourri-waza", sans succès. On le sentait un peu énervé. Hormis lors de l’épisode de la torsion de genou, rien ne laissait toutefois imaginer une autre issue que la victoire de Teddy. A vrai dire, il s’agissait uniquement d’une question de temps, car Moura n’en pouvait plus, on le sentait épuisé à force de subir la bataille de garde. Le Brésilien a commis l’erreur d’avancer, il s’est fait choper et envoyer sur le dos d’un sasae, celui déjà passé par Teddy à plusieurs reprises au cours de la journée. La prolongation aura duré 1’48. Ce Ippon synonyme de 9e titre mondial a idéalement conclu une journée exemplaire : 6 combats, 6 victoires en marquant à chaque fois, ça ne s’est jamais joué aux pénalités. Anecdotique ? Non. Ce constat traduit l’attitude d’adversaires moins dans l’anti-judo et la soumission. La motivation et le plaisir sont d’autant plus grands pour Teddy, souvent déçu lors des compétitions précédentes de l’emporter sans avoir réellement dû ou pu combattre et faire le spectacle. Cette fois, tout était réuni pour donner de l’éclat à sa victoire. Il s’est montré brillant face à d’excellents judokas venus dans le but de la vaincre, pas seulement montés sur le tapis dans le but de ne pas tomber (on voit aussi ça en boxe, des mecs qui veulent juste aller au bout en évitant de passer au sol, ils ne font que défendre en fuyant et en accrochant, ils ne mettent pas un coup^^). D’ailleurs il a applaudi et félicité Moura à l’image de ce qu’il avait déjà fait après avoir battu Tushishvili, preuve de son respect à l’égard de ces réels challengers.

Rendez-vous compte que Teddy a été sacré champion du monde ou olympique chaque année depuis 2007… Pourtant à peu près chaque partie de son corps susceptible d’être blessée a connu des problèmes à au moins une reprise au cours de ces 10 années. 134 victoires consécutives, 9 titres mondiaux, seul champion olympique de Rio sacré à Budapest. Dans quel sport trouve-t-on quelqu’un de cette dimension, capable de s’imposer année après année sans jamais trouver un adversaire à sa mesure ? Des monstres comme Phelps et Bolt ont fait toute leur carrière en ayant droit à une année sur 4 sans grand rendez-vous, Teddy, c’est tous les ans, il n’a jamais failli !

S’il y a eu faillite nipponne chez les +100kg, le Japon a placé un finaliste dans les 2 autres catégories du jour… On a déjà évoqué la finale féminine, reste celle des -100km où le Géorgien Varlam Liparteliani (qui vient des -90kg) a cédé au golden score alors qu’il menait 2 pénalité à 0 contre le Japonais Aaron Wolf… 7e titre pour le Japon…

Ce succès en -100kg a apporté au Japon un 7e titre lors de ces ChM. Sur 14 catégories… Sachant que l’or ne devrait pas lui échapper dimanche lors de l’épreuve par équipes mixtes. Le titre de Teddy a permis à la France de prendre la 2e place au classement des médailles grâce à ses 2 titres, néanmoins avec 3 médailles, il y a bien longtemps que le bilan tricolore n’avait pas été si maigre. Une médaille collective pour conclure ces championnats semble presque indispensable pour lancer l’olympiade sur une note encourageante et chasser le doute qui semble s’être emparé d’une bonne partie de nos champions.

Note

[1] Au lieu de l’emporter immédiatement en marquant 2 anciens waza-ari, vous vous retrouvez en prolongation si votre adversaire marque simplement 2 anciens yuko… C’est comme si du jour au lendemain les billets de 5 euros prenaient la valeur de ceux de 100 euros.