Ces spécificités, quelles sont-elles ? Il n’y a pas de pesée, le tirage au sort du tableau est ouvert (sans tête de série), les pays peuvent envoyer jusqu’à 4 combattants… Alors certes, certaines nations comme le Brésil et la Corée ont fait l’impasse, la Chine également chez les femmes, néanmoins le problème reste le même : d’habitude, les lourds sont des +100kg et les lourdes les +78kg. Ici, pas de "+", d’où la présence – en principe – d’adversaires plus légers mais aussi plus mobiles, plus explosifs, dotés d’une caisse physique supérieure et qui peuvent donc jouer sur le facteur fatigue. En 2001, Céline Lebrun avait été sacrée après avoir décroché du bronze en -78kg, preuve que même chez les femmes où les écarts de poids peuvent être assez monstrueux, les plus légères ont un coup à jouer. On peut donc regretter que les filles venues de catégories inférieures aient presque toutes déserté ce championnat, sans doute par peur de la blessure. Elles n’étaient que 18 en lice. En revanche, chez les hommes (40 engagés), on a vu pas mal de -100kg voire de -90kg (le plus léger, le mythique Ilias Iliadis, sorti de sa retraite, a été pesé à 94,9kg) venir défier les lourds, et pas pour y faire de la figuration. On en a d’ailleurs retrouvé un en finale et un autre en demi-finales (ancien -90kg qui plus est). Ils ont un avantage, celui de ne pas avoir besoin de faire de régime… alors que Teddy en a fait un pour descendre à… 142kg. Oui, quand même. Le plus lourd n’a pas dû en faire… 178kg ! Cyrille Maret, qui a pu s’épargner la descente sous les 100kg toujours coûteuse en énergie, y compris mentalement, s’est préparé en allant disputer le Grand Chelem d’Abu Dhabi en +100kg… dont il est sorti vainqueur avec la manière.

La compétition s’est déroulée dans une petite salle sans grandes tribunes, sur un seul tapis au lieu de 3 ou 4 dans les championnats habituels. Les combats se succédaient donc dans l’ordre du tableau (de haut en bas), ce qui permettait de tous les voir. Cet environnement très inhabituel avec une atmosphère très feutrée – hormis quand un Marocain ou un Français combattait – renforçait encore la spécificité de ce ChM très différent de celui d’il y a 2 gros mois.

Commençons par la compétition masculine, celle-ci ayant été organisée samedi.

Le combat d’ouverture opposait Teddy – à qui le tirage au sort a réservé un premier tour, soit une journée à 6 combats, quand 22 concurrents entraient directement au 2e tour – à Iurii Krakovetskii, un Kirghiz petit et gros… pénalisé une première fois car il ne tentait rien. Teddy ne prenait quant à lui aucun risque, se contentant de bien poser sa main au col derrière la tête de son adversaire. L’arbitre a débuté une moulinette afin de sanctionner une nouvelle fois Krakovetskii, il a été interrompu par les ordres dans l’oreillette, mais qu’importe, on se dirigeait toujours vers la même issue. Hormis un contre qui a seulement failli être dangereux, le Kirghiz n’a présenté aucune menace réelle, et s’il a eu la chance d’atteindre le golden score face à un Teddy diesel, son sort a alors vite été réglé par un waza-ari au bout de 16 secondes (uchi-mata).

J’en venais même à me demander si Teddy n’avait pas fait durer exprès pour être bien chaud avant ce 2e tour absolument dingue contre Guram Tushishvili. Le Géorgien allait devoir affronter la légende sans bénéficier d’un tour de chauffe.

En attendant, on retrouvait Alexander Mikhaylin, 38 piges, plus ou moins à la retraite depuis 4 ans ! Il affrontait un jeune Mongol, Ulziibayar, qui pourrait presque être son fils… Le Russe s’est montré très tactique, travaillant essentiellement sur les mains. Le duel a pris fin comme avec Teddy en début de golden score.

Le duel le plus attendu de la journée n’a pas tardé. Après avoir cru mettre fin aux 7 ans d’invincibilité de Teddy lors de la mythique demi-finale des derniers ChM, ce qui a d’ailleurs failli me valoir un arrêt cardiaque, Tushishvili se voyait offrir une 2nde chance. Peut-on réellement parler de chance ? L’effet de surprise ne peut fonctionner qu’une fois contre un monstre pareil, il ne faut pas laisser passer l’occasion de le vaincre, car au rendez-vous suivant sa motivation et sa concentrations sont décuplés, il sait exactement quoi faire tactiquement, quelle erreur ne pas commettre. Résultat, il vous éclate.

Et en effet, encouragé par le public, Teddy a satellisé Tushishvili au bout de 59 secondes sur un énorme mouvement de hanche. Le Géorgien avait tenté d’attaquer d’entrée par des mouvements d’épaule, il se montrait très agressif dès que le Français posait les mains, mais voilà, Teddy Riner l’a fait voler. Ippon, au-revoir monsieur, allez soigner votre corps endolori… C’est alors qu’à la surprise générale, ce Ippon absolument stratosphérique a été annulé pour ne recevoir qu’une valorisation de wara-ari. Improbable tant l’impact était clair, puissant, dévastateur ! Pourtant, à la vidéo, les juges ont considéré qu’avec la rotation le sac de patates humain avait atterri sur la fin du dos et le début de l’épaule, pas complètement sur les 2 épaules. Dans l’esprit du judo, c’était le Ippon, pourtant il a fallu s’y remettre. Bien calmé, Tushishvili a subi la gestion du patron, tentant un mouvement d’épaule sans grande conviction. Teddy commençait un peu à fatiguer, alors il a fait en sorte de bien récupérer et de contrer son adversaire pour définitivement le faire renoncer. Au passage, il a remis un waza-ari en douceur sur un mouvement sans grande amplitude en poussant bien sur les jambes même une fois les genoux au sol, sans omettre la liaison au sol histoire de gagner du temps. A une seconde de la fin, on l’a retrouvé sur le dos… car il s’est un peu jeté en lançant une technique de sacrifice pas vraiment utile. 140e victoire consécutive… Qui pouvait l’empêcher de décrocher un 10e titre mondial ?

On a ensuite assisté au duel entre Cyrille Maret et l’Israélien Or Sasson, passé pour de bon chez les lourds depuis déjà un moment. Le Français avait battu cet adversaire quand ils étaient en -100kg. Nettement plus grand, Sasson a subi la vitesse et l’agressivité du Français en début de combat, ce qui lui a valu d’être pénalisé après 50". Il a réagi en tentant plusieurs fois son mouvement d’épaule, seulement en face, ça défendait bien. Mieux, Maret a contré une de ces attaques… Après vidéo, un waza-ari a été crédité même si c’était limite (en ne tenant compte que du haut du corps, la marque semblait logique, en regardant les jambes, il semblait plus tombé de face). Toute ambiguïté a disparu quand le Français a infligé un nouveau wara-ari à son adversaire en suivant parfaitement au sol (Ippon à 25" de la fin). Il a remporté le Grand Slam d’Abu Dhabi[1] de la même manière. On peut parler de démonstration.

Le sort a désigné le Tunisien Faicel Jaballah comme 3e victime de Teddy Riner (qui l’a déjà battu aux JO de Londres). Au bout de 55 secondes, 2 pénalités étaient déjà tombées car Jaballah ne tentait rien, hormis d’empêcher le Français de lui imposer sa saisie au col, celle qui éteint n’importe quel adversaire en lui faisant subir une terrible pression physique. L’arbitre pouvait mettre fin au combat, il a laissé le Tunisien continuer jusqu’à se faire punir par un joli crochetage extérieur (waza-ari) suivi au sol par une immobilisation… provoquant l’abandon de Jaballah à 1’34 de la fin. Propre, efficace.

Au tour de Cyrille Maret de se battre pour une place en quart. Il faisait face à Mikhaylin… Cette affiche semblait impensable, elle ne pouvait se produire que lors de ChM toutes catégories ! Ce duel promettait d’être très tactique, de se jouer beaucoup avec les mains et les bras. L’affaire semblait extrêmement bien engagée suite aux 2 pénalités reçues par le Russes en 1’20. Le Français dominait, mais il s’est bêtement mis en difficultés en tentant des techniques de sacrifice. La première a failli passer, il a fallu tout fermer au sol. La suivante lui a valu d’être sanctionné de façon hyper sévère pour fausse attaque. Malgré tout, le Russe se contentant d’uniquement défendre, la qualification de Cyrille ne semblait plus être qu’une question de secondes. Quand soudain, à 48" de la fin, la première attaque du Russe – en partant sur l’avant puis sur l’arrière – a mis en alerte le Français, obligé de se retourner in extremis pour éviter le pire. Les signaux d’alerte étaient clairs… Restait à bien les comprendre et à adopter le bon comportement pour éviter toute mauvaise surprise. Pourquoi lancer une attaque non nécessaire en bordure à 20" de la fin ? Contré, il a concédé un waza-ari décisif. En réalité, en se retrouvant en bordure avec la manche prise pour la première fois, il a perdu les pédales. Sa décision de lancer un mouvement quitte à être pénalité pour fausse-attaque s’est avérée désastreuse. La frustration générée par cette élimination vient d’un cocktail d’erreur tactique, de manque de lucidité (limite panique), d’arbitrage défaillant (le vieux Russe aurait dû prendre la 3e pénalité) et de stade de la compétition auquel ça s’est passé. Même pas de repêchage… Il aurait affronté Toma Nikiforov en quart… qui a gagné en contrant le Russe à 40s de la fin (pris au sol, il a très vite abandonné).

Fin de parcours pour Cyrille Maret, qui avait vraiment le niveau pour monter sur le podium.

En quart, Teddy Riner affrontait Temuulen Battulga, un Mongol qu’il n’avait encore jamais rencontré (du moins en compétition). Là aussi il s’agit d’un judoka assez petit et pas hyper lourd. Choses assez intéressante, on l’a vu oser, avancer, tenter de lancer la jambe. Ça change des adversaires frileux et/ou apeurés qui refusent le combat. En revanche, il était assez embêtant à bien tenir la manche pour empêcher le Français de poser sa main au col. Le désormais célèbre "pourri-waza de Teddy était trop téléphoné et tenté trop tôt pour passer. Il s’est donc remis à travailler physiquement ce Mongol en lui imposant une grosse pression physique afin de l’épuiser et le faire pénalisé. La première sanction est tombée au bout de 2’, puis, de façon très étrange, l’arbitre a arrêté le combat pour leur en mettre une à chacun pour non-combativité. Soudain, le Mongol lui a foncé dessus pour le pousser en bordure. A l’usure, Teddy a fini par lui coller un Ippon à 20 secondes de la fin. Patience, concentration, uchi-mata… du travail bien fait.

Le dernier carré offrait une belle diversité de nations et de gabarits. On y trouvait un Français, un Belge, un Cubain et un Japonais, dont 2 véritables lourds et 2 moins de 100kg.

La finale de repêchage de Mikhaylin a duré 1000 ans (en réalité 9’59 !!), le Russe espérait que la pénalité tombe mais n’attaquait jamais, il se contentait de chercher à dominer à la saisie… On les voyait chacun regarder l’arbitre très régulièrement pour implorer la sanction. Au bout du compte, le Cubain Alex Garcia Mendoza en est sorti vainqueur car il était le seul à lancer des débuts d’attaques.

L’autre Cubain était le nouveau challenger du Français. On n’attendait absolument pas ce Andy Granda à ce stade de la compétition. Vainqueur au golden score – sur un beau mouvement – d’un quart hyper ennuyeux contre le Takeshi Ojitani, incapable de changer de rythme, il risquait fort de manquer de puissance. Ce -100kg (101,9kg à la pesée), ancien -90kg, risquait néanmoins d’être un peu difficile à saisir car plus rapide. Il fallait surtout s’en méfier car, inconnu au bataillon (zéro référence à 25 ans), son judo pouvait – éventuellement – réserver des surprises.

Jusqu’ici très silencieuse, la salle s’est enfin enflammée grâce à la délégation emmenée par Teddy. Granda ne s’est pas laissé démonter, il a tenté le premier d’attaquer en lançant la hanche. Sans grand succès, car le Français le saisissait bien. Pénalisé une première fois au bout d’1’10 pour défensif irrégulière, il bougeait beaucoup, tentant encore de lancer sa hanche. Tout de même très fuyant, reculant beaucoup, il a de nouveau été sanctionné. Teddy l’a fait tomber en bordure en profitant qu’il recule, et si le Cubain a repoussé l’échéance en finissant sur la fesse. Sauf que l’arbitre ne l’a pas manqué. Du moins sur ce coup, car ensuite, il l’a laissé faire. On a pourtant cru à la 3e pénalité quand il a été demandé aux 2 combattants de sa rhabiller après une nouvelle défense interdite évidente (Granda mettait la main sur la hanche de Teddy pour l’empêcher d’attaquer). Mais non. Etouffé par la puissance et la pression imposés par le Français, le Cubain a tout de même tenu jusqu’au golden score, aussi parce que Teddy n’a pas voulu prendre de risque lors des dernières secondes du temps normal. Granda n’a alors fait que se jeter sur les genoux à chaque attaque, notamment sur un nouveau pourri-waza. En réalité, je soupçonne les arbitres d’avoir voulu éviter de frustrer Teddy, qui n’aurait pas aimé gagner sans faire tomber. Après 1’36, son travail de sape a fini par payer sur un uchi-mata, le Cubain manquait de puissance pour le contrer. La chute aura été lente, peu violente, néanmoins ça suffisait pour gagner par waza-ari. 143e victoire consécutive, 11e finale mondiale.

Nikiforov a facilement battu le Japonais Kokoro Kageura, pas encore très connu, ceci en seulement 1’45. Cette espèce de contre au corps-à-corps me semblait plutôt valoir waza-ari, pas Ippon. Avoir pu conclure rapidement permettait au Belge de conserver un peu plus d’énergie. Ce dont il allait en avoir bien besoin, car il combat aussi en -100kg en temps normal (pesé à 105,7kg).

En attendant la grande finale se tenaient celles pour les médailles de bronze. On a assisté à un duel cubain (victoire nette de Garcia Mendoza) et à un duel japonais (remporté par Ojitani sur pénalité au golden score).

Nikiforov n’est pas n’importe qui, même si son palmarès est sans commune mesure avec celui de Teddy. Médaillé mondial (une fois), européen (2 fois), il compte pas mal de podiums en tournois. Surtout, il est encore jeune (né en janvier 93, il n’a donc pas encore 25 ans) et progresse. Mais restons sérieux, même avec un combat de moins et une demi-finale courte, il ne pouvait rivaliser avec le meilleur judoka de tous les temps.

On a cru au Ippon en 25 secondes suite à une énorme technique de sacrifice du Français. Le Belge s’est envolé pour retomber un peu sur le côté (waza-ari). La pression mise par Teddy avec la main au col était telle qu’il lui a arraché la veste. Nikiforov a alors décidé de lui-même de se rhabiller. Il s’est ensuite montré dangereux pour la première fois après 1’30. Pas très dangereux contrairement à son adversaire. Le colosse du PSG judo en a remis une couche, ça s’est chamaillé très fort, puis une grosse contre-attaque en puissance lui a permis de marquer un nouveau waza-ari avant la mi-combat. Il a bien failli en ajouter un 3e dans la foulée sur un nouveau mouvement d’envergure, le Belge s’en sortant en ne tombant que sur le postérieur. Le combat est resté très physique et très spectaculaire, Teddy alternant entre le contre et l’attaque sans jamais chercher à enchaîner au sol. Il a multiplié les assauts, Nikiforov a encore sauvé sa peau. Lors des dernières secondes, le Français a géré en acceptant même de se faire sanctionner pour sortie de tapis. Il s’en foutait, le job était fait.

10 titres mondiaux, 2 titres olympiques, 144 victoires consécutives ! Teddy Riner n’est pas humain ! Que puis-je ajouter ? Difficile d’en dire plus, sa légende s’écrit saison après saison… Sa journée, très longue, a été composée de 6 combats, et pas des faciles. Elle a été bien différente de celle des ChM disputés – et remportés – cet été. Le sel de cette compétition toutes catégorie ? Rencontrer des adversaires aux profils très différents dont seulement 3 avaient déjà croisé sa foute (une seule fois chacun), à savoir Krakovetskii (ChM 2015), Tushishvili (ChM 2017) et Jaballah (JO 2012)… Les autres étaient des découvertes.

Dimanche, c’était au tour des femmes. Elles n’étaient que 18, dont 2 Françaises : Romane Dicko, que je croyais suspendue pour avoir participé à une petite fête improvisée et vraiment light lors des ChM juniors (avant l’épreuve par équipes… c’était une réunion pour trouver un cri de guerre, il y a eu de la musique, ça a un peu dansé, le président de la fédé a été mis au courant parce que Dicko avait filmé et mis ça sur Instagram) et Anne-Fatoumata M’Bairo. Les Chinoises ou encore les Brésiliennes n’ont pas fait le voyage. Tant pis pour elles. On aurait aimé plus de diversité, quelques -78kg pour essayer de mettre le feu, mais bon, il faut les comprendre. Même en arrivant sans régime à 82 ou 83kg, il n’y a rien de très engageant à se retrouver face à des morceaux de 135 ou 140, devoir les bouger et risquer de se retrouver en-dessous. Une fois, à la limite, les enchaîner, bonjour l’angoisse !

Nos Françaises n’avaient rien à perdre. Elles ont réussi une belle compétition même s’il leur en a un peu manqué pour monter sur la boîte.

Anne-Fatou M’Bairo (24 ans) entrait en lice au 2e tour contre Iryna Kindzerska, Ukrainienne devenue Azerbaïdjanaise… Cette fille, une armoire à glace bien lourde, est n°6 mondiale, médaillée de bronze aux ChM à Budapest… Il s’agissait donc d’un vrai gros morceau. Lors de ce combat, on est passé par pas mal d’émotion. J’ai d’abord cru qu’elle avait marqué sur un contre, mais elle a été pénalisée au bout de 50". Après 1’10, un makikomi a bien failli l’emporter. Faute de véritable impact et grâce à sa bonne défense au sol, elle est restée dans le match, même si la différence de poids et de puissance rendait Kindzerska extrêmement difficile à bouger. 2nde pénalité à la mi-combat. La situation devenait particulièrement compliquée, la Française était désormais obligée d’attaquer. Ça a encore empiré : contrée en bordure à cause du poids de son adversaire, elle a concédé un waza-ari à 1’30 de la fin. Anne-Fatou ne parvenait pas à contrer ce bloc. Néanmoins, l’Azerbaidjanaise se fatiguait visiblement, ça devenait même assez grossier, elle a voulu gagner du temps pour souffler en remettant en place sa ceinture puis ses cheveux. C’est alors qu’est intervenu le renversement de situation avec un super contre et une excellente liaison au sol pour immobiliser le bestiau sous les applaudissements des Français présents dans le public. En manquant son ko-uchi-gari, Kindzerska a offert une ouverture, elle a été emmenée sur l’arrière en se faisant crocheter la jambe.

Notons qu’une 3e Française était en lice. Du moins, Asma Niang était en équipe de France il y a un moment, elle représente depuis le Maroc, pays de sa mère, son nom venant d’un père Sénégalais. Elle s’est inclinée sur immobilisation contre Tessie Savelkouls.

Romane Dicko, placée tout en bas du tableau, affrontait Jasmin Külbs (5e mondiale), le cube allemand déjà battu lors de l’épreuve par équipes mixtes des ChM. La jeune Française est tout de suite passée à l’attaque, ça envoyait sévère au corps-à-corps, il ne fallait surtout pas se faire contrer. Romane a bien failli se faire piéger, en se faisant contrer. Partie sur l’arrière, elle est tombée sur les fesses, il lui a fallu résister au sol. Ce schéma s’est reproduit plusieurs fois. La jeune majeure n’arrêtait pas d’attaquer. Forcément, elle s’exposait, mais il s’agissait du prix à payer pour épuiser son adversaire et la faire exploser physiquement. Alors bien sûr, il a fallu s’arracher en défense, se retourner in extremis pour ne pas tomber sur le dos. Alors qu’il restait 42" au chrono, CRAC ! Le mouvement est passé, cette fois l’Allemande n’a rien pu bloquer, Ippon ! Külbs a tombé morte sur le dos, elle n’a pu se relever. Elle aussi s’exposait à force de se laisser attaquer pour contrer. Romane a fait mine de crocheter la première jambe pour ensuite bloquer les 2 jambes en ayant bien posé la main dans le dos.

On enchaîne avec le quart d’Anne-Fatou M’Bairo contre la Japonaise Sarah Asahina… Très compliqué ! Bien que très jeune (21 ans), Asahina est la nouvelle patronne chez les lourdes, elle est n°1 au classement mondial et a disputé la finale des derniers ChM. Plus grande mais moins lourde et moins puissante, la Française a tenu moins de 40 secondes, immobilisation comprise. Un sasae suivi au sol lui a été fatal. Asahina ressemble à un sumo, elle n’a eu qu’à tirer un coup sec pour créer le déséquilibre. Direction les repêchages contre la Tunisienne Nihel Cheikh Rouhou.

Romane Dicko a eu droit à une autre fille très solide, Tessie Savelkouls. Néanmoins, la Batave est loin d’être imbattable : elle a fini 5e aux ChM, 7e aux ChE, 7e aux JO… même si elle est 3e au classement mondial (un statut assez artificiel, elle le doit à sa victoire au Grand Chelem d’Abu Dhabi où il n’y avait pratiquement personne, genre 6 ou 7 filles). Le principal souci ? Ses très longs bras qui maintenaient la jeune Française à distance. Plus expérimentée, la Néerlandaise a bien joué le coup tactiquement en l’empêchant de venir au corps-à-corps, en travaillant au sol dès que possible – surtout sur la clé de coude – et en attaquant beaucoup pour faire tomber la première pénalité après moins d’1 minute. Romane a essayé de s’adapter en essayant à son tour un peu de ne-waza et en contrant dès que son adversaire se mettait sur les genoux pour lancer son mouvement d’épaule. Finalement, la différence s’est faire sur une erreur de jeunesse. Le grand espoir du judo français a offert la victoire à Savelkouls en tentant une technique de sacrifice. La Batave lui est retombée dessus et a pu l’immobiliser avant de se faire prendre la jambe. Rageant ! Direction les repêchages contre la 2nde Cubaine, Eliannis Aguilar.

Anne-Fatou M’Bairo s’est retrouvée face à un autre sacré morceau, Cheikh Rouhou, très lourde. Et très expérimentée. La Tunisienne a beaucoup plus attaqué, notamment en lançant des mouvements d’épaule, dont l’un a fini par passer. Déjà pénalisé après moins d’1’, la Française s’est retrouvée menée d’un waza-ari. Un bon contre a toutefois failli lui permettre d’égaliser rapidement. Cheikh Rouhou avait déjà du mal à respirer, elle a repris son souffle en se rhabillant une première fois. Il fallait donc absolument mettre de l’intensité après avoir bien posé les mains, histoire de reproduire le scénario du premier tour en cramant son adversaire physiquement.

La Tunisienne s’est jetée en arrière, a défait volontairement sa ceinture de sa propre initiative, ce qui aurait dû lui valoir une pénalité. Pendant ce temps, on a fini par attribuer un wara-ari à Anne-Fatou sans qu’on sache exactement sur quelle action. La tendance s’était désormais bien inversée, ça commençait à sentir bon, il fallait continuer à mettre la pression en évitant l’erreur tactique. En face, même sans jus, il restait du judo. Cheikh Rouhou a profité de l’avancée de son adversaire pour lancer de nouveau son mouvement d’épaule. La Français a plusieurs fois dû éviter la cata en retombant de façon à ce que ça ne marque pas. Une pénalité contre elle a aussitôt été annulée par la table. Je n’ai pas tout compris à la fin du combat : une espèce de makikomi a donné waza-ari à la Tunisienne, laquelle a essayé d’enchaîner au sol. Pendant au moins 15 ou 20 secondes, l’arbitre n’a pas bronché alors que la situation n’évoluait pas, puis il a enclenché le compte de l’immobilisation jusqu’au Ippon. Etrange, même si au final, le résultat est le même. Là encore, le manque d’expérience de la Française a sauté aux yeux, elle devait tracter, pas avancer sur cette fille qui cherchait systématiquement les mouvements d’épaule.

Restait une chance avec Romane Dicko contre la Cubaine Aguilar, 20 ans, 3e des très récents ChM juniors (il y a 3 semaines) lors desquels la Française a été battue très rapidement par une Japonaise. Grosse baston ! Il y avait de l’intensité, de l’agressivité, une véritable bataille pour poser les mains, mais aussi beaucoup d’attaques. La Française a bien défendu sur une tentative d’étranglement, mais la plupart du temps elle était à l’initiative, envoyait des attaques très franches, son adversaire restait solide. Elle a logiquement été pénalisée, ce qui l’obligeait à attaquer à son tour. L’enjeu était de faire lâcher la manche droite pour mettre la main derrière. Ce véritable combat s’est terminé au golden score. C’était un spectacle assez dingue, on enchaînait action, contre, contre du contre, etc.… Le Ippon est survenu après 1’09 de prolongation. La Cubaine a tenté un contre mais Romane a bien conservé ses contrôles pour aller au bout de son action.

Seul gros hic dans cette affaire, la dépense d’énergie… Le temps manquait pour récupérer car il fallait enchaîner assez rapidement avec la finale pour le bronze, même si sa future adversaire combattait après elle en demi-finale.

Asahina a dominé Idalys Ortiz, dont la dernière ligne de l’énorme palmarès s’était écrite à Rio avec la médaille d’argent, battue par Emilie Andéol. Depuis, la Cubaine a coupé pour ne faire son retour qu’à Marrakech. 2 cubes s’opposaient dans un duel très statique, les pénalités sont rapidement tombées. On avait de la puissance mais pas du tout la même intensité qu’entre les 2 jeunes. A une vingtaine de secondes de la fin, Ortiz a bêtement été prise en immobilisation en s’offrant à son adversaire comme Dicko contre Savelkouls. L’abandon a été rapide, Ortiz pensant manifestement déjà au bronze.

On commençait par l’autre petite finale, le duel entre Cheikh Rouhou et Savelkouls… La Néerlandaise a dominé dès le début, la Tunisienne a été pénalisée 2 fois, gagnait un maximum de temps avec sa ceinture, l’arbitre a laissé faire jusqu’au golden score lors duquel Savelkouls a déconné en se montrant trop offensive. Il lui suffisait de gérer, elle a attaqué, a été contrée. Fini. C’est un peu une escroquerie, mais c’est le judo. 17 fois championne d’Afrique, Cheikh Rouhou n’était pas sortie depuis Rio.

Ortiz, c’est 10 ans de plus, un palmarès impressionnant (bronze, or et argent aux JO, 5 médailles mondiales individuelles dont 2 titres plus des médailles par équipes), une expérience à la hauteur de ce palmarès… Il ne devait pas y avoir photo, même si la Cubaine a semblé courte physiquement. L’idée était donc de mettre beaucoup d’intensité pour la cuire et la croquer par la suite, ceci en évitant d’avancer sur elle afin de ne pas lui offrir d’occasions de contrer facilement. Au bout de 42 secondes, le combat était fini… à cause d’une attaque de Romane contrée. Rien n’a été marqué, seulement Ortiz a été parfaite dans la liaison debout-sol, son étranglement a obligé la Française à taper. Ippon. Les 2 défaites de Romane Dicko ont été concédées au sol, un secteur dans lequel il lui faut faire de gros progrès, même si elle a la plupart du temps su défendre sur ces séquences de ne-waza, quand ses adversaires ont réussi à la surprendre sur la liaison debout-sol, elle l’a payé.

En finale, Asahina a facilement dominé la Bosnienne Larisa Ceric. Un premier waza-ari en plaçant son sasae, puis une nouvelle action valorisée waza-ari très bien suivie au sol en immobilisation. Ceric a eu beau se débattre, elle ne pouvait se défaire de l’emprise du sumo. La Nippone a réagi à cette victoire comme si elle venait de remporter son premier tour… Aucune émotion !

Asahina devant Ceric 2e, Cheikh Rouhou et Ortiz bronzées… 4 continents ont été représentés sur le podium.

J’ai conservé la chronologie pour ma vidéo dans laquelle vous trouverez les combats des Françaises ainsi que la finale.

Sympathiques ces Championnats du monde toutes catégories, j’aimerais qu’on les retrouve régulièrement ! Reste à trouver la bonne périodicité et le bon créneau pour éviter la banalisation tout en assurant leur valorisation (si on les place les années olympiques, beaucoup vont faire l’impasse, si on les met les autres années trop près des ChM par catégories, ça devient redondant).

Note

[1] Il l’a disputé chez les lourds afin de se préparer pour ces ChM et de s’éviter un régime.