Après 2 jours de compétitions à Bakou, le Japon compte 6 médailles – dont 3 en or – et 3 défaites aux Championnats du monde de judo. Et sur ces 3 défaites, 2 ont été subies lors de duels nippons. Il a fallu un phénomène né à environ 100km de Tchernobyl pour mater un représentant de l’Empire du Pion retentissant (voir la finale des -48kg hier). Ce constat, on le fait à peu près tous les ans. Pour donner un peu de relief à ce triomphe très classique, il fallait innover, raconter une histoire sortant un peu de l’ordinaire. La fédération japonaise a donc fait appel à Abe productions. La famille Abe a envoyé une gamine de 18 ans et son frère déjà champion du monde l’an dernier à 20 piges pour faire le spectacle, éclater tout le monde et écrire l’histoire.

Si l’équipe de France ne peut se targuer de tels résultats, elle a ouvert son compteur en concrétisant son premier espoir réel de podium. On attendait Amandine Buchard, elle a obtenu ce qu’elle était venue chercher. Bien sûr, elle aurait préféré le titre, seulement franchir l’obstacle Abe relevait du domaine de l’impossible.

Comme tous les jours, 2 catégories étaient au programme : -52kg chez les femmes, -66kg chez les hommes.
Comme tous les jours ou presque, la France avait de grandes attentes chez les femmes, pas chez les hommes, où la peur du vide est réel en l’absence de Teddy Riner, décidé à en rester à 10 titres mondiaux (à moins qu’il ne change d’avis après les JO de Tokyo, sachant qu’il compte finir sa carrière à Paris en 2024.

Amandine Buchard arrivait en tant que n°1 au classement mondial, Daniel Jean était 58e (et 2e Français). Pour annoncer ce jeune homme sur le podium, il fallait aimer les très grosses cotes.

Jean a gagné sa place grâce à 2 podiums en Grands Prix en mars (il en a aussi fait dans un tournoi européen en juillet), mais on ne peut pas dire qu’il ait de grosses références en championnats et en tournoi, même pour un jeune (seulement médaillé de bronze aux ChE cadets en 2014, plus des podiums en coupe d’Europe chez les juniors). Ceci dit, il n’a que 21 ans, il a le temps de se construire un palmarès, tous les champions ne sont pas des phénomènes à 18 ans (même si les phénomènes sont déjà phénoménaux à 18 ans). N’étant bien sûr pas tête de série, il risquait de prendre un avion dès son entrée en lice. Il a hérité du n°2 israélien qui est… n°4 mondial. Baruch Shmailov ne fait toutefois pas office de monstre, il finit régulièrement 3 ou 5e en tournois mais n’a pas atteint de finale depuis 2 ans et n’a pas de référence en grands championnats. Il s’agissait certainement d’un challenge difficile, certainement pas d’un challenge impossible.

Malheureusement, ça s’est très mal passé. D’autant plus mal qu’on n’a même pas vu de judo. Après un début de combat très brutal au niveau de la saisie, le Français a commencé à la subir, d’où une première pénalité après 1’30. L’arbitre a de nouveau rapidement sanctionné, les 2 hommes cette fois, ce qui mettait le Français en sursis car à la 3e, il était disqualifié. Par conséquent, Jean se trouvait contraint de réagir, il lui fallait absolument trouver le moyen de vite poser les mains et de lancer une attaque, sans quoi il son chemin s’arrêterait dans une poignée de secondes. Il s’est alors précipité pour tenter une attaque sans avoir réellement saisi le judogi de son adversaire. L’arbitre les a fait se rhabiller, jugeant – sans doute avec l’appui de la table – qu’il s’agissait d’une fausse attaque. Une décision sévère mais compréhensible. 3e pénalité, fin de l’histoire après 2’25 au cours desquelles on a seulement vu un Israélien malin embrouiller un jeune Français en ne tentant pas une seule véritable attaque. Triste. Il s’est fait manger tactiquement.

Cette année, hormis aux Championnats d’Europe, Amandine Buchard est a minima montée sur le podium lors de chacune de ses sorties en tournois (même si elle en a remporté une seul). Grâce à son statut de tête de série n°1, le tirage au sort ne lui réservait pas un tableau d’une difficulté extrême avec, de surcroît, une exemption de premier tour. Avant de pouvoir retrouver Uta Abe en demie, elle pouvait prendre la vice-championne olympique en quart, seulement cette Italienne a été surprise dès la 2e tour.

Amandine Buchard commençait sa journée contre une Chinoise expérimentée, Wu Shugen. Il s’agissait d’un piège potentiel à écarter en faisant preuve de sérieux, de concentration et d’engagement. Les attaques étant françaises, l’arbitre a rapidement pénalisé Wu. Le premier pion sur un super mouvement de hanche après 1’10 de duel aurait peut-être déjà pu justifier l’arrêt du combat sur Ippon, l’arbitre a donné un simple waza-ari. La Française a continué à attaquer et quand son adversaire a commencé à passer à son tour à l’offensive, elle en a parfaitement profité pour l’envoyer sur le dos (alors que Wu avait déjà les fesses au sol). Ippon. Ça a duré moins de 2’. Une excellente entrée en matière.

Au tour suivant, elle retrouvait Joana Ramos, 36 ans, 2 fois médaillées aux ChE, dont l’an dernier. Pas un cadeau, dans la mesure où elle restait sur une défaite contre cette Portugaise et n’aime pas la prendre. Je n’ai pas compris la pénalité contre la Française – a priori une fausse attaque – mais dans la mesure où la Portugaise en a ensuite été sanctionnée à son tour car dominée, il n’y avait pas péril en la demeure. Plus ça avançait, plus "Bubuche" semblait bien dans son combat. Elle a pu se mettre en situation idéale grâce à un waza-ari marqué à 1’45 de la fin en passant en-dessous de son adversaire pour la faire rouler sur ses épaules. Il fallait continuer à travailler sur la manche et à attaquer, ce qu’elle a fait, non sans commettre des erreurs selon son entraîneur, Sandrine Vandenhende. Perso, je la trouvais très bien, elle a su provoquer 2 nouvelles pénalités pour mettre fin au combat avec encore 14 secondes au chrono.

En quart de final, une demi-surprise et gros danger potentiel, Gefen Primo, n°3 israélienne, mais surtout en raison de son âge. A 18 ans, elle est déjà médaillée de bronze aux Championnats d’Europe seniors (ainsi que chez les cadets et les juniors l’an dernier). Elle a ouvert son tableau en sortant Giuffrida puis l’Américaine, ce qui faisait d’elle l’intruse des 8e de finale. Les 7 autres qualifiées étaient les 7 mieux classées à la ranking list engagées dans la compétition.

La jeune Primo a tenté de faire parler sa fougue et son agressivité. La Française a bien géré la situation avant d’être pénalisée pour une fausse attaque. Pas scandaleux mais un peu sévère. Il ne fallait pas se mettre à paniquer. Bien qu’encore embêtée par l’Israélienne, Amandine Buchard a continué à enchaîner les attaques pour provoquer la moulinette à l’encontre de son adversaire, puis elle a su placer sa technique favorite pour marquer waza-ari et gagner du temps avec une liaison debout-sol. Il restait 40 secondes à tenir, elle a de nouveau subi mais en contrôle, parvenant à placer un balayage et des attaques pour s’en sortir sans trop se faire peur.

Lors de la 2nde session, un tout autre défi l’attendait : Uta Abe, vainqueur à Tokyo en 2017 et Paris en 2018 en la battant respectivement en demie et en finale. La Japonaise avait déjà remporté leur première confrontation à Düsseldorf en février 2017 à… 16 ans. Elle a aujourd’hui 18. Cette fille ne perd quasiment jamais, sauf contre des compatriotes (une seule défaite en tournoi international chez les seniors, lors de la finale à Tokyo en 2016, contre une Japonaise). Son chemin jusqu’en demi-finale a ressemblé à une promenade de santé. Elle a croqué ses 3 premières victimes avec une facilité flippante.

Abe contre A.B.

Ça a duré quelques secondes… Subissant d’entrée, la Française a été prise au sol, clé de bras, on aurait dit qu’elle subissait le tourbillon de la mort comme si elle avait le bras dans la gueule d’un crocodile. N’ayant pu s’en sortir en effectuant des roulades car Abe tenait toujours son bras, elle a tapé sur la cuisse de son adversaire pour abandonner et lui dire d’arrêter, seulement l’arbitre n’a pas rien vu, il a fallu de nouveau taper au sol une première fois puis une seconde pour qu’il finisse par s’en rendre compte et fasse lâcher ce bras encore bloqué et tordu par la Nippone. Pendant ce temps le coude a sévèrement morflé… Ou comment passer d’une défaite douloureuse psychologiquement à une défaite douloureuse psychologiquement mais aussi physiquement. En la voyant garder son bras devant son corps sans déplier le coude, on craignait le forfait pour la petite finale.

Même blessée au coude, Amandine Buchard s’est présentée face à la Belge Charline Van Snick toute tenter de décrocher une 2nde médaille de bronze mondiale après celle obtenue il y a 4 ans en -48kg. Elle a tout de suite attaqué, puis mis un beau balayage sans toutefois marquer. La Belge a été surprise en reprise de garde. A peine avait-elle posé les mains que "Bubuche" a placé son spécial, ce qui lui a permis de marquer waza-ari après une grosse minute de combat. On n’est pas passé loin du second une grosse trentaine de secondes plus tard. La Belge commençait à attaquer, rien n’était encore joué, on a eu quelques frayeurs. La première pénalité est tombée à une grosse minute de la fin, rien de grave. Dans la foulée, on a bien failli assister à l’égalisation, ça s’est joué à rien, personne n’aurait été choqué de voir l’arbitre signaler un waza-ari en faveur de Van Snick. Il fallait se remettre à attaquer et gagner du temps au sol. Elle l’a fait notamment grâce à ses balayages.

Le râle de joie au moment du gong final et les larmes vite arrivée traduisent bien la délivrance ressentie. Depuis son premier podium mondial sa carrière a connu des très bas au point de songer à y mettre un terme quand son corps disait non au régime pour rester en -48kg à quelques mois des JO. Sa journée aussi a connu un moment très compliqué où tout a semblé devoir s’arrêter. Cette médaille en moins de 52kg, elle en avait besoin. Il s’agit de sa première en championnats. Elle récompense tout un travail de reconstruction psychologique, physique et sportive.

Les 2 Japonaises de la catégorie étaient stratosphériques, il était écrit qu’elles se retrouveraient en finale. Ai Shishime, championne du monde en titre, jouait peut-être déjà une partie de sa sélection olympique pour Tokyo, même s’il y a encore du chemin et notamment des championnats du monde aussi à Tokyo l’an prochain. A vrai dire, personne ne donnait cher de ses chances. Défaite 2 fois en 2 confrontations contre sa jeune rivale (18 contre 24 ans), elle a subi pendant presque tout le combat. Les pénalités sont tombées. On a cru cette finale terminé après 2 grosses minutes, la table a annulé la 3e sanction, sans doute en espérant qu’en faisant durer on pourrait voir un peu de judo. Par moments, on aurait dit un combat de clones (même morphologie, même coiffure), elles se neutralisaient totalement. Sans doute se connaissent-elles par cœur. Il a fallu attendre 53 secondes dans le golden score pour voir une action de judo signée Abe productions. Le dos de Shishime tremble encore. Championne du monde à 18 ans…

En 2 jours, on a sacré 2 phénomènes nées en 2000 et 2001. Ces jeunes sont hallucinantes. Abe compte 1 défaite en 25 combats chez les seniors. J’attends le duel Bilodid-Abe, peut-être aura-t-il lieu en -52kg dans quelques années en -52kg… Peut-être verra-t-on Faïza Mokdar – la nouvelle pépite du judo français, sacrée championne d’Europe junior il y a quelques jours après son titre chez les cadets, qui a intégré le PSG judo – débouler dans la catégorie et mettre tout le monde d’accord en tordant des bras (sa spécialité).

Abe est la sœur d’Abe, ou si vous préférez Abe est le frère d’Abe. On aurait aimé voire un Abe céder, mais non. Hifumi Abe a fait voler son adversaire Kazakh en finale pour conserver son titre des -66kg. Comme sa sœur, il a fait tomber tout le monde. Comme Daniel Jean, il a 21 ans.

Des fratries championnes du monde en judo, il y en a eu. Lors de la même édition, jamais. A fortiori pas lors de la même journée. Je mettrais ma main au feu qu’ils seront réunis la semaine prochaine pour décrocher le titre par équipes mixtes. Je vais vous faire une confession, si j’étais judoka et que je devais rencontrer un Abe, je déclarerais forfait. La messe est dite avant même le hajime, à quoi bon risquer son intégrité physique. Ce serait aberrant.


En bonus, l'épisode du jour de Lecanu vs Bundes.