Hélène Receveaux n’a pas eu de chance. En difficultés depuis quelques temps, elle a en plus subi une fracture du talon qui, en judo, est une vraie galère. Malgré tout bien préparée physiquement pour ces ChM, elle a hérité d’un tableau terrible avec un 2e tour contre la n°1 de la catégorie et championne du monde en titre, qui plus est chez elle, la Japonaise Tsukasa Yoshida.

Avant de subir ce probable tsunami, il lui fallait d’abord sortir la Belge Mina Libeer. Une mission réussie grâce à un gros travail au sol. A la première immobilisation, cassée au bout de 6 secondes, en a succédé une seconde grâce aux contrôles bien conservés et à un replacement fructueux, celle-ci a duré les 20 secondes nécessaires pour abréger le combat en marquant Ippon.

Receveaux a très bien débuté son 2e tour. A l’initiative, elle a malmené Yoshida, lui a même fait prendre un shido lors de la première minute. On sentait toutefois qu’elle craignait le sol et refusait de s’y engager. Ça s’est rééquilibré, la Nippone est entrée dans son combat, on a assisté à une longue séquence avec un premier balayage presque efficace puis un contre cette fois réussi par la Japonaise suivi au sol par une clé de bras terrible qui a réellement fait mal à la Française en plus de l’obliger à abandonner. Yoshida n’a pas fait semblant.

Le bilan ? Peut-on trouver du positif dans une élimination au 2e tour ? Au niveau de l’état d’esprit, j’ai envie de dire oui. Mais que voulez-vous faire contre un tel morceau qui, de surcroît, tire à domicile. C’est comme perdre au 2e tour à Roland-Garros en ayant poussé Nadal au tie-break du 1er set après avoir facilement dominé une wild-card au premier tour. S’il n’y a rien de honteux, il n’y a pas non plus de quoi sauter au plafond.

L’équipe de France disposait d’une seconde chance dans cette catégorie chargée. Là aussi, le tirage n’avait rien de clément, même si la difficulté s’annonçait plus progressive.

Sarah-Léonie Cysique débutait face à Sabrina Filzmoser, véritable dinosaure autrichien (elle commence à faire son âge, son niveau a baissé par rapport à ses grandes années). La jeune Française a mis beaucoup d’impact d’entrée contre cette adversaire nettement plus grande qu’elle (même si elle a expliqué ensuite avoir eu du mal à se mettre dedans). L’ancêtre de la catégorie a bien réagi en reprenant l’initiative sans jamais mettre en danger son adversaire qui contrôlait parfaitement son affaire en faisant monter les pénalités avant de placer un ko-ouchi-gari pour mener d’un waza-ari à 39 secondes de la fin et conclure un peu avant la fin du chrono en marquant le second d’un mouvement de bras. Propre.

Au 2e tour, la Polonaise Anna Borowska a mangé. Un pion (o-soto-gari) en 20 secondes. Très propre. Next.

On montait nettement en gamme avec un 3e tour contre Theresa Stoll. Cysique restait sur une victoire contre cette Allemande double vice-championne d’Europe. Il lui fallait la battre de nouveau pour atteindre les quarts et disputer le bloc final. La Française a progressivement pis le dessus en se montrant première à l’initiative contre cette fille nettement plus grande quelle. Elle a néanmoins évité de peu une catastrophe, surprise par une attaque de l’Allemande – la seule jusqu’ici – avant que cette dernière ne reçoive une pénalité pour une fausse-attaque en bordure. Ça restait très équilibré, très indécis, tactiquement Cysique jouait bien le coup, Stoll aurait d’ailleurs mérité un shido pour sortie de tapis. Il a fallu en passer par un golden score. L’Allemande a encore été très gentiment arbitrée, elle aurait dû être sanctionnée pour une nouvelle fausse attaque mais c’est à la Française qu’a été attribué le shido. Au bout d’une minute, nouvelle attaque surprise de Stoll. Grosse frayeur. Cysique a très bien répondu, son adversaire ayant malheureusement pu retourner in extremis le haut de son corps pour sauver sa peau. Les 2 combattantes commençaient à se lâcher, elles envoyaient pour de bon.

C’est après 2’12 de prolongation qu’a pris fin ce duel sur une attaque en 2 temps de la Française. La première n’a pas fonctionné, l’Allemande a voulu contrer mais Cysique n’a rien lâché et poursuivi son effort pour mettre son adversaire sur le dos.

On a failli assister à une énorme surprise en quart de finale. Julia Kowalczyk a mené d’un wara-ari à quelques secondes de la fin contre Yoshida en la contrant parfaitement. 6 secondes ont manqué à la Polonaise pour l’emporter, la championne du monde en titre ayant trouvé les ressources pour marquer à son tour et provoquer une prolongation. Il lui a fallu 1’30 pour conclure l’affaire au sol en prolongation. La Nippone a été malmenée pendant presque tout le combat par une fille opportuniste qui n’a pas eu peur d’elle.

Cysique devait quant à elle battre la Canadienne Christa Deguchi – qui a tout d’une Japonaise, hormis le père, ce qui lui a permis d’opter pour une autre nationalité et de réduire la concurrence pour la qualification aux grandes compétitions – pour rejoindre en demi-finale la Bulgare Ivelina Ilieva, véritable surprise du jour. Deguchi est référencée dans la catégorie (médaillée mondiale l’an dernier, vainqueur de plusieurs tournois internationaux) sans être un monstre totalement inaccessible… sauf cette année. Hormis une défaite surprise au 1er tour au Grand Prix de Zagreb, elle a tout gagné en 2019 (dont 2 succès en tournois du Grand Chelem, ceux de Paris et d’Ekaterinbourg).

Au bout de 10 secondes, premières grosse alerte, Cysique a sauvé sa peau grâce à son coude. Un super contre sur une attaque en bordure lui a permis de prendre le dessus en menant waza-ari au bout d’une cinquantaine de secondes. Malheureusement, il restait beaucoup de temps… Beaucoup trop contre une fille de ce niveau (c’est le genre de coups à réussir dans les 15 dernières secondes ou en golden score^^). Une erreur bête de déplacement a permis à Deguchi de totalement inverser la tendance grâce à un énorme Ippon. Ça n’aura pas duré bien longtemps.

Non seulement notre jeune Française a perdu une occasion énorme de se qualifier pour les demi-finales – et pourquoi pas la finale – lors de ses premiers ChM, mais en plus elle a dû se farcir la Kosovare Nora Gjakova en repêchage pour espérer affronter Yoshida (championne du monde en titre) ou Rafaela Silva (championne olympique en titre) pour une médaille de bronze.

Gjakova, 3e au classement mondial, c’est 5 podiums consécutifs lors des Championnats d’Europe (l’or en 2018, l’argent cette année)… Même si, à 27 ans, elle n’a obtenu aucune médaille mondiale ou olympique en un paquet de tentatives. Cysique, beaucoup plus petite que son adversaire, a emmené la Kosovare en bordure, elle la tenait bien, n’osait pas lancer… Puis a tenté une première fois, elle a continué à mettre la pression, a remis ça… Elle dominait clairement ce combat qui se déroulait en permanence en bordure… et a profité de la première véritable attaque de Gjakova pour la contrer. Ippon ! Gros exploit ! Mais il allait falloir en réussir un gigantesque pour décrocher le bronze.

Le duel Yoshida-Silva a duré 6’25 d’une rare intensité avec de grosses séquences de travail au sol au cours desquelles la Brésilienne a défendu de façon aussi impressionnante qu’épuisante. Il a pris fin sur un mouvement d’épaule parfaitement exécuté. On aurait bien pris 5 minutes de plus, néanmoins cette issue semblait être la moins mauvaise pour la Française. Elle a eu plus de réussite contre les filles plus grandes que face à une Japonaise de sa taille…

Kowalczyk a battu Ilieva lors de la première petite finale. Restait à espérer une autre médaille pour l’Europe…

Silva, monstre de puissance, allait-elle être remise de sa défaite en demi-finale ? L’équipe de France allait-elle enfin voir une de ses filles sortir heureuse d’une finale pour le bronze après 2 échecs en -48kg et en -52kg ?

Le premier shido est tombé après une trentaine de secondes pour une fausse attaque de la Brésilienne. Déterminée, Cysique a mis une énorme intensité physique. Elle a plusieurs fois mis son adversaire en difficultés mais son sasae a été contrée à 1’40 de la fin. Il lui a fallu défendre au sol pour garder espoir. Menée d’un waza-ari, il lui fallait tout tenter quitte à se faire cueillir. Silva n’attaquait que pour s’échapper. Il a fallu une 3e attaque de ce genre pour être de nouveau pénalisée (à 26s de la fin). Cysique en a remis encore, Silva a remis ça en sachant que l’arbitre n’oserait pas sortir la dernière pénalité. Elle a essayé de lui faire prendre le 3e shido sans succès. Les 2 combattantes ont fini en larmes, mais pas pour les mêmes raisons.

Malgré cette défaite, Sarah-Léonie Cysique a certainement gagné de gros points dans sa quête olympique. Elle a réussi une énorme journée. Elle n’aura manqué que d’un peu d’expérience pour décrocher une médaille. Quoi de plus logique à 21 ans pour ses premiers Championnats du monde ? Elle a battu beaucoup de filles très fortes, très expérimentées, et a perdu 2 fois face à Ce qu’elle a montré au niveau de l’état d’esprit, de l’engagement physique, de la technique, tout est plus que prometteur. Elle aura acquis beaucoup d’expérience mais aussi – et surtout – de confiance car désormais elle le sait, elle est capable de monter sur la boîte à ce niveau.

Deguchi contre Yoshida en finale… Les 2 Japonaises – dont une combattant pour le Canada mais issue de la filière nippone – qui ont battu les Françaises. Est-il nécessaire d’en rajouter ?

Yoshida a dominé une grande partie du combat, infligeant à son adversaire de longues séquences au sol… avant de se faire contrer en golden score (2’26) sur une action en 2 temps. Peut-on réellement parler de surprise ? Oui et non. Deguchi reste 99% japonaise niveau judo et réussit une saison remarquable. Ça signifie aussi que Cysique a perdu contre la championne du monde en ayant mené.

Si les Françaises ont hérité d’un tirage assez terrible, leur coéquipier engagé en -73kg disposait d’un tableau nettement plus abordable avec tout de même un obstacle russe d’envergure sur la route des demi-finales.

Guillaume Chaîne a su profiter d’une erreur de son adversaire, l’Estonien Oscar Pertelson, qui s’est mis sur le dos tout seul, pour passer sans souci son premier tour en 1’42 (immobilisation). Le début du combat était un peu moins convaincant, il fallait entrer dans la compétition.

Le Marocain Ahmed El Meziati a pris l’initiative au début de leur 2e tour. Chaîne a été pénalisé le premier car, placé, il n’a pas lancé de véritable attaque puis en a envoyé une pour s’échapper alors qu’il était dominé à la garde. Il a su rectifier le tir, faisant ainsi tomber un shido contre son adversaire. Physique, le Marocain a parfois malmené le Français et lui a même mis un coup de dents – certainement involontaire – dans la main. El Meziati a ensuite dû se faire soigner pour un saignement. Chaîne en a profité pour récupérer mais sa fausse attaque – encore pour s’échapper – le mettait en danger. Il fallait absolument reprendre le dessus dès le début de la prolongation. Un super contre enchaîné en immobilisation – ça ne servait à rien mais il fallait assurer – a mis fin à ce golden score au bout de 40 secondes. Cet uchi-mata du Marocain a été effectué sans contrôler le bras du Français, lequel a pu reprendre l’initiative en posant le coude au sol. Pas facile pour un 2e tour, mais très positif car Chaîne s’était incliné lors de leur précédent duel.

Un Burkinabé au 3e tour, on ne voit pas ça tous les jours. Lucas Diallo a beaucoup subi d’entrée, d’où une pénalité logique. Chaîne a pris des risques avec un sumi-gaeshi qui aurait pu mal tourner mais a finalement provoqué une 2e sanction à l’encontre de son adversaire. Il a continué à le concasser à la garde, à le faire exploser physiquement. 3e pénalité, fin du combat en 2’07.

Le 8e de finale s’annonçait d’un autre niveau. Le gros obstacle attendu s’est bel et bien dressé devant le Français. Le Russe Denis Iartcev est un habitué des podiums en tournois internationaux (pas en grands championnats, aucune médaille en 9 participations), néanmoins Chaîne l’a battu 2 fois, dont une il y a quelques semaines. Il avait aussi perdu 2 fois, dont une lors des derniers ChE. Vite pénalisé (il a imposé sa garde avec force mais sans attaquer), Chaîne a bien failli se faire prendre au sol lors de la première minute. Dans la foulée, un impact a fait exploser l’arcade du Français (le Russe avait son sang sur le crâne^^), provoquant une longue interruption. Revenu avec un gros bandage, Chaîne a été contré sur sa première attaque. Mené d’un waza-ari, il n’avait plus aucun droit à l’erreur. Le Russe a alors gagné beaucoup de temps en imposant à son tour son physique. Il était en position pour attaquer mais ne le faisait pas, l’arbitre laissait faire. Iartcev a ensuite pu gratter des secondes au sol, on ne voyait pas trop comment le Français pouvait inverser la tendance. Il a même été contré à 6 secondes de la fin du chrono en tentant on ne sait trop quoi sans conviction.

4 combats, 2 faciles et un piège évité, puis une défaite face au premier gros morceau mais avec un scenario particulier. Cette blessure qui casse le rythme, le contre du Russe qui ensuite n’avait plus qu’à gérer… J’ai le sentiment qu’il y avait vraiment moyen de passer, que Chaîne a rompu sans jamais réellement avoir pu entrer dans son combat. Il a reconnu être tombé sur nettement plus fort que lui aujourd’hui et s’en voulait de lui avoir offert ce cadeau qui, avec les règles actuelles (notamment les seulement 4’ de combat), ne pardonnait pas.

Iartcev s’est ensuite fait secouer en demi-finale contre un véritable monstre, Shohei Ono (invaincu depuis décembre 2014 dont, il est vrai, 18 mois d’absence après les JO de Rio pour privilégier ses études). Ayant survécu à 2 waza-ari annulés par la vidéo, il s’est finalement fait immobiliser dans les 30 dernières secondes (enchaînement debout-sol après un yoko-tomoe-nage). Le Japonais, en quête d’un 3e titre mondial, n’a pas fait de détail au cours de la journée. En revanche, il a fait du judo et du grand spectacle.

Ono a affronté en finale le rescapé du duel 100% azerbaïdjanais entre Rustam Orujov et Hidayat Heydarov qui s’est avéré être une purge. Trop d’enjeu, une trop grande connaissance mutuelle… Orujov a gagné dans les dernières secondes sur un contre suivi d’une clé de bras non-aboutie. Les arbitres ont eu besoin de la vidéo pour constater l’évidence.

Le Tadjikistan avait 2 hommes en petites finales, le premier a perdu contre Iartcev, le second contre Heydarov au terme d’une joute interminable (11’47 !!) entre mecs cramés.

Le champion olympique en titre (double champion du monde 2013 et 2015, absent en 2017 et 2018) contre le n°1 mondial. Il faut savoir qu’Ono menait 4-0 contre Orujov dans leurs duels et n’était même pas tête de série en raison de sa quasi-absence du circuit cette année (depuis sa victoire au Grand Chelem d’Osaka en novembre il n’est sorti qu’une fois, au Grand Chelem de Düsseldorf, bien sûr remporté). Sans surprise, il a plié l’affaire en 1’17, prolongeant ainsi son règne avec la manière. Uchi-mata aussi classique qu’efficace. Joie aussi contenue que le veut la tradition japonaise. Il semble à peine plus heureux après avoir remporté la finale des Championnats du monde chez lui qu’après avoir fini de nouer sa ceinture pour aller débuter une journée d’entraînement classique… Selon mes calculs, ça lui fait 52 victoires consécutives[1].

Bilan du jour, or et argent pour le Japon, or pour le Canada, argent et bronze pour l’Azerbaidjian, bronze pour le Brésil, la Russie et la Pologne… et donc toujours rien pour l’Europe de l’ouest, l’Afrique et l’Océanie.

Note

[1] Au moins sur le circuit international, il a peut-être été battu entre-temps lors d’un tournoi national.