Outre les -63kg, les -81kg étaient aussi en compétition lors de cette 4e journée des Championnats du monde de judo de Tokyo.

Pour le moment, l’équipe de France n’aurait pas de qualifié aux JO dans cette catégorie car au classement mondial ses représentants se trouvent tous en dehors des places qualificatives. A chaque sortie, l’enjeu est donc double, en plus de disputer le tournoi en lui-même, il faut se battre pour aller chercher des points. Compte tenu du coefficient des ChM, Alpha Djalo – monté sur aucun podium depuis bien longtemps, avec cette année une 5e place à Tbilissi pour son retour suivi d’échecs à Antalya, Bakou, Hohhot, Minsk et Zagreb en se faisant systématiquement éliminer au 2e tour et même aux 1er lors des ChE – jouait gros lors de cette journée.

Il entrait en lice au 2e tour contre le Thaïlandais Masayuki Tereda. Le travail a été fait, et bien fait. Un ko-uchi-gari pour mener, une 3e pénalité provoquée pour gagner en 2’30. Belle entrée en matière.

Adversaire suivant, un Egyptien, Abdelrahman Mohamed. Il fallait se méfier de ce contreur. D’ailleurs ça aurait pu mal tourner sur une attaque un peu trop directe du Français. Il s’est fait cueillir à 1’10 de la fin (waza-ari sur un sasae en contre). Djalo ne se déplaçait pas assez, il restait beaucoup trop statique. Une situation idéale pour l’Egyptien… qui en a de nouveau profité. Pourtant, avant le combat, il disait savoir ce qu’il fallait faire, qu’il connaissait bien ce combattant.

Je ne vois pas où Djalo peut trouver du positif dans ce combat. J’ai écouté son discours d’après-défaite avec les yeux écarquillés. Il s’agit malheureusement d’un fiasco dans une catégorie déjà sinistrée. A moins qu’un nouveau jeune ne sorte soudain ou qu’un autre Français ne change de catégorie pour tenter sa chance à quelques mois des JO, ce qui dans les 2 cas semble assez – voire totalement – improbable, il n’a pas de concurrence dans la catégorie.

Figurant parmi les favoris de la catégorie (n°3 au classement mondial), Frank De Wit a encore été sorti d’entrée par le Dominicain Medickson Del Orbe Cortorreal. Il s’est fait piéger à 2 secondes de la fin après avoir dominé presque tout le combat et mené 2-0 aux pénalités. Le Néerlandais avait pourtant l’occasion de se venger après avoir déjà pris la porte dès son premier tour l'an dernier.

La Japonais aussi a fait un petit tour et direction la douche.

Les 2 favoris, l’Iranien et l’Israélien, ont fait un sacré chantier lors des tours qualificatifs. Ils ont impressionnant. Le monde du judo s’intéressait particulièrement au cas Saeid Mollaei, champion du monde en titre, dont la participation était en suspens en raison du risque de devoir affronter un Israélien… ce qui ne pouvait se produire que lors d’une finale (pour le bronze ou pour le titre). Il a déjà fait le coup de déclarer forfait ou de faire exprès de perdre pour éviter un duel qui reviendrait symboliquement à ce qu’un représentant de l’Iran reconnaisse l’existence d’Israël. Non seulement il s’est présenté mais il en plus il a combattu tour après tour avec rage, détermination, n’hésitant jamais à le montrer de façon particulièrement exubérante. Sagi Muki a lui aussi enchaîné les pions pour franchir les obstacles, en revanche il est resté hyper placide, concentré, évitant toute effusion de joie.

L’IJF a programmé la demi-finale de Muki avant celle de Mollaei. L’Israélien s’en est tiré au terme d’un duel très compliqué contre un Egyptien, Mohamed Abdelaal. Il a mené assez tôt puis a beaucoup subi, évitant de peu le 3e shido. L’Egyptien est d’ailleurs sorti sans saluer son adversaire et en refusant de lui serrer la main. Ce résultat mettait l’Iranien dans une mauvaise posture. Allait-il faire exprès de perdre contre Matthias Casse, le Belge n°4 mondial ?

Quand tu veux faire exprès de perdre, pourquoi aller au golden score ? Apparemment, il a combattu pour de bon même s’il semblait moins engagé et entreprenant qu’aux tours précédents, ce que peut expliquer la valeur de son adversaire et peut-être la fatigue de la fin de journée (Mollaei a sorti le champion olympique et un double médaillé mondial aussi médaillé olympique lors des tours précédents). La fausse attaque après 2’ de prolongation était grossière. Se faire attraper le bras en tendant une grosse action dans la foulée pouvait être une habile façon de perdre… Ou une erreur due à un manque de lucidité. Mais s’infliger 2’30 de plus au lieu de se faire renverser beaucoup plus vite le mettait en danger dans sa quête de bronze… A moins de vouloir aussi perdre en petite finale pour ne pas monter sur un podium avec Muki et devoir écouter l’hymne israélien.

Voici les 2 demi-finales si vous voulez vous faire votre idée.

L’IJF aurait pu inverser l’ordre des demi-finales de façon limité la possibilité pour Mollaei de choisir son résultat. Etant demi-finaliste, il ne pouvait pas affronter l’Israélien en petite finale, toutefois, dans le cas d’une défaite de ce dernier en demie, l’Iranien aurait pu décrocher l’or sans affronter cet adversaire interdit. S’en serait-il alors privé ? On est tenté de dire oui en constatant la suite. Il a "étrangement" été battu pour le bronze par le Géorgien Luka Maisuradze. Impossible de monter sur un podium en-dessous d’un Israélien. Aurait-il été envisageable d’avoir un Israélien en bronze s’il avait décroché le titre ? Je ne suis pas convaincu.

L’hypothèse la plus vraisemblable est celle d’une défaite volontaire mais à contrecœur en demi-finale, soit en faisant bien semblant pour éviter une sanction de l’IJF, soit en voulant montrer qu’il était bien le meilleur… malgré sa 5e place finale.


Update (01/09/2019) : on n’aura pas attendu longtemps pour connaitre la vérité. Une vérité qu’on ne s’attendait pas forcément à connaître un jour d’ailleurs. Mollaei est allé avouer auprès de l’IJF, expliquant avoir été contraint de s’incliner pour éviter Muki. Il a fait exprès de perdre car le président du comité olympique iranien et le ministre des sports l’ont appelé pour lui intimer l’ordre de perdre discrètement. Des pressions récurrentes en Iran déjà à l’origines de précédentes défaites à son corps défendant (des sabordages criants).

Il a pris cet énorme risque de dénoncer la vérité afin de gagner sa liberté… et d’avoir l’opportunité de disputer les JO en ayant, si j’ose dire, le droit de s’y battre pour une médaille. Car compte tenu du niveau de Muki, si les niveaux se maintiennent d’ici juillet prochain, la logique serait une finale Muki-Mollaei à Tokyo 2020. L’IJF et le CIO vont sans doute lui permettre de défendre ses chances même s’il ne représentera plus l’Iran.

La fédé iranienne risque des sanctions. En attendant, elle a perdu son meilleur élément. Ceci dit, elle a tout fait pour.



Antoine Valois-Fortier a obtenu l’autre médaille de bronze. Le Canadien en est à 4 médailles dans les championnats majeurs.

Placide toute la journée, Muki a craqué après avoir battu Casse en finale sur waza-ari-awasete-Ippon. Il a survolé la journée hormis en demie.

En quête de son 4e titre mondial en -63kg, Clarisse Agbegnenou n’avait vraiment pas la tâche facile. En principe, elle n’avait pas la moindre adversaire facile au programme. Ceci dit, tout est relatif…

Elle commençait son parcours de la combattante par Alice Schlesinger, son adversaire en finale des derniers Jeux Européens (qui étaient aussi les Championnats d’Europe). La Britannique a tenu 11 secondes (une de plus le temps d’arrêter le chrono)… Message envoyé.

Surprise, au lieu d’une Kazakh, Clarisse a affronté une Mexicaine au tour suivant. Prisca Awiti Alcaraz – très masculine… mais surtout très britannique, elle a changé de nationalité sportive pour s’ouvrir l’accès aux compétitions internationales – a impressionné avant de se présenter contre la patronne de la catégorie. D’abord entreprenante, cette jeune mexicaine a voltigé sur un mouvement de hanche après une quarantaine de secondes. C’était tellement puissant qu’il y a eu sur-rotation et atterrissage sur le côté au lieu du dos. Pas de souci, on est reparti pour un tour… et un étrangement avec le col du jodogi (suite à une tentative de yoko-tomoe-nage de sa victime). Cette fois, on a dépassé la minute de quelques secondes.

A qui le tour ? Liao Yu-Jung, une jeune Taïwanaise auteur d’un parcours inattendu. 13 secondes (officiellement), séjour sur le dos… En réalité, c’était plutôt 11 secondes. Le replay de son premier tour (même technique effectuée de la même manière).

Ça nous fait environ 1’30 de combat pour atteindre les demi-finales contre la Néerlandaise Juul Franssen, pas très convaincante en quart et menée 3-0 dans leurs duels.

La première demi-finale a pris fin assez rapidement, Tina Trstenjak étant disqualifiée en raison d’une attaque dangereuse et interdite sur le coude. Cet hansoku-make semble assez sévère dans la mesure où la dangerosité du geste n’a été provoqué que par la défense de la Japonaise, Miku Tashiro.

Beaucoup plus grande, Franssen a voulu attaquer. Clarisse restait très calme, patiente, concentrée, elle a mis progressivement l’intensité physique nécessaire, tentant quelques balayages. Une grosse attaque à mi-combat a été fatale à… la Néerlandaise, prise au sol suite à sa propre initiative (la Batave a fait tomber sans marquer, elle a voulu travailler au sol mais un piège tendu a parfaitement fonctionné, Clarisse a donné une ouverture pour que son adversaire s’y engouffre et lui offre une opportunité de la retourner). Franssen s’en est sortie à 18 ou 19 secondes d’immobilisation. Il n’y a donc eu que waza-ari. La fin du combat ? De la gestion intelligente pour assurer sa qualification pour une 6e finale mondiale consécutive. Depuis 2013, elle a disputé tous les ans la grande finale de l’année.

Dernière fille à avoir battu Clarisse Agbegnenou, Miku Tashiro ne partait pas pour autant favorite contre la triple championne du monde. Et pour cause. Elle s’est incliné lors de leurs 9 autres duels, ont les 3 derniers. Il s’agissait aussi de l’affiche de la finale des Championnats du monde 2018. Une revanche ? A condition que la Nippone l’emporte, ce qui était… hors de question.

Extrêmement agressive d’entrée, Tashiro a bien failli se faire calmer de suite sur une balayage. La Nippone se montrait très gênante en tenant les manches. Patiente, Clarisse a lancé sa première grosse attaque en reprise de garde. Presque ! Tashiro a longtemps gardé les bras tendus sans attaquer. Ça attaquait très peu. Manifestement, la Nippone n’attendait que le contre ou de pouvoir passer au sol. Elle a été sanctionnée pour non-combativité à une trentaine de secondes de la fin du chrono. Il a fallu en passer par un golden score. Clarisse a alors été pénalisée pour une sortie de tapis. Quand ça envoyait, ça ne faisait pas semblant. L’intensité n’a cessé de monter au cours de cette prolongation. Chaque attaque semblait pouvoir être la dernière, qu’elle marque ou soit conclue sur un contre, voire au sol. Clarisse a dû défendre plusieurs fois pour éviter de se faire prendre le bras dans des phases de ne-waza. On a dépassé les 5 minutes supplémentaires, la Française a alors été pénalisée pour posture défensive alors que son adversaire tirait sur son col pour lui arracher la veste. Il fallait de nouveau attaquer mais Tashiro se décalait bien.

11’11 dingues… Elles ont fini en larme en s’enlaçant avant même de se relever. La Nippone a voulu attaquer, Clarisse a résisté de façon absolument incroyable pour ne pas se faire embarquer puis a enchaîné en envoyant sa propre attaque en bordure, elle a poussé jusqu’au bout pour faire rouler Tashiro sur le dos en maki-komi. Wahou !

Quoi de mieux qu’une finale d’anthologie pour décrocher un 4e titre mondial faisant d’elle la première Française quadruple championne du monde ? Pour rappel, elle n’a que 26 ans. Quel superlatif pourrait-on inventer pour qualifier cette championne ?

En 2010, dans la même salle, pour ses premiers ChM (à 17 ans), elle avait été foutue dehors en en 15 secondes par une Thaïlandaise. Son pire souvenir. Elle avait honte. 9 ans plus tard, elle a expédié ses premiers tours, 2 fois en 11 secondes, puis a fini par un combat de 11 minutes et 11 secondes (les 4’ de la demie lui ont permis d’être prête pour un vrai combat). L’exploit est d’autant plus grand que tout le monde l’attendait, que la délégation française restait bredouille (pression supplémentaire) et que Tashiro avait manifestement beaucoup travaillé tactiquement pour gêner. Quelle force mentale ! Elle a su profiter de la moindre source de motivation pour rester dans son combat et tenir jusqu’au bout. Selon mes calculs, ça fait 37 victoires consécutives en -63kg. Pourvu que ça dure !

Si vous ne voulez ne revoir que la finale, la voici en HD 1080.

Je vous ai aussi mis le parcours complet avec toutes les réactions (y compris entraineur et proches). La qualité est un peu moins bonne, c'est seulement du 720.

Les médailles de bronze sont revenues à des Européennes… car l’une opposait 2 Néerlandaises (victoire de Franssen), l’autre, qui aurait pu voir s’affronter une Allemande et une Slovène, n’a pas eu lieu en raison de la disqualification de Trstenjak en demie. Martyna Trajdos a simplement eu besoin de se présenter sur le tapis pour être déclarée vainqueur.

L’Europe occidentale a bien relevé la tête en débloquant enfin son compteur. Or pour la France, argent pour la Belgique, bronze pour l’Allemagne et les Pays-Bas. S’y ajoute de l’or pour Israël, de l’argent pour le Japon, du bronze pour la Géorgie et pour le Canada.