Marie-Eve Gahié entrait en lice en 2e tour face à Elisavet Teltsidou, une Grecque dangereuse. Du moins een principe. Une immobilisation cassée puis reprise en ressortant la jambe a vite éloigné le danger. En 56 secondes.

Opposée à la Sud-Coréenne You Jeyoung au 3e tour, Gahié n’a pas fait de cadeau. Premier waza-ari au bout de 30 secondes, on ne lui a pas validé son immobilisation assez tôt pour lui permettre d’en finir de suite. Il a fallu s’y remettre, elle a bien failli se faire contrer sur son attaque suivante mais un nouvel enchaînement au sol a abrégé les débats (1’37 de combat). Ses progrès au ne-waza impressionnaient déjà. Ce n’était qu’un début.

Si sa nationalité pourrait faire croire à un niveau moyen, la Portoricaine Maria Pérez n’a rien d’un faire-valoir. Tant s’en faut. Elle était médaillée d’argent en 2017 et menait 2-0 dans leurs duels. Une succession frénétique d’attaques a permis à Gahié d’ouvrir le score après moins d’une minute. Pérez a réagi, s’exposant à un étranglement. Très à l’aise au sol, la Française a essayé tout ce qui peut se tenter au sol. Si ça ne marque pas, ça gagne du temps. Maîtrise totale, même si plus rien n’a été marqué !

Elle pouvait retrouver Yuri Alvear et Anna Bernholm dans sa moitié de tableau mais a affronté Sally Conway (médaillée olympique et européenne mais encore jamais mondiale) en demi-finale. Elle avait battu cette Britannique 4 fois en 5 duels. Gahié a encore gagné au sol en retournant son adversaire – pourtant spécialiste du ne-waza – en la contrant pour l’immobiliser. Cette demi-finale n’aura duré qu’1’15. De mon point de vue elle aurait dû durer 10 secondes de moins car le contre méritait déjà d’être valorisé waza-ari.

Nouvelle qualification pour la finale. Allait-elle y retrouver sa compatriote et concurrente directe ?

Margot Pinot, remontée en -70kg après un séjour en -63kg (où l’horizon était bouché par Clarisse Agbegnenou… et où les régimes devenaient trop difficiles) entrait en lice face à la Kenyane Dianah Kana. Une formalité. 53 secondes.

Gemma Howell, elle aussi ancienne -63kg, était la première adversaire sérieuse placée sur le chemin de Pinot. Une première pénalité chacune pour passivité, puis une nouvelle contre la Britannique pour fausse attaque… La Française se trouvait en bonne position, même s’il lui a ensuite fallu défendre au sol pendant une relativement longue séquence. Le 3e et ultime shido est tombé à une trentaine de secondes de la fin. Victoire tactique.

Le 3e tour s’annonçait encore d’un autre niveau. Maria Portela est une référence de la catégorie. Si la Brésilienne prenait l’initiative en début de combat, elle a été la première sanctionnée (pour avoir trop tiré son adversaire vers le bas). Les pénalités sont montées pour non-combativité car les deux femmes passaient tout leur temps à chercher la prise, il ne se passait plus rien d’autre. Pinot devait en profiter et attaquer pour faire monter la pénalité. En pratique, on a surtout vu la Brésilienne lancer des techniques sans aucun contrôle. Golden score. On a cru au waza-ari sur une sorte de petit balayage en contre au bout de 48 secondes, la vidéo a confirmé cette impression. Soulagement !

En quart de finale, il lui fallait écarter l’Autrichienne Michaela Polleres pour ensuite retrouver Barbara Timo, ancienne Brésilienne devenue Portugaise, vainqueur en 8e de finale de la n°1, Chizuru Arai, privant ainsi le Japon de médaille dans la catégorie. Mais Polleres représentait un obstacle non-négligeable sur la voie du podium.

Pas d’action lors de la première minute, un shido chacune. Polleres a été la première à attaquer, sa puissance empêchait la Française de la déplacer pour lancer correctement le mouvement d’épaule que voulait réaliser Pinot. Cette dernière l’a tenté plusieurs fois avant de se lancer dans un yoko-tomoe-nage enchaîné en clé (le spécial de Clerget). Elle a encore essayé d’autres techniques jusqu’à trouver la bonne, celle qui lui a permis de marquer waza-ari (elle a bien poussé son action jusqu’au bout, se montrant très opportuniste en relançant de façon à faire tomber). Une petite trentaine de seconde plus tard, elle se qualifiait pour les demies.

Barbara Timo n’entendait pas laisser le titre se jouer entre 2 Françaises. Pinot avait particulièrement bien débuté, lançant les premières attaques et provoquant la première pénalité. Pourtant, le combat a pris fin sur la première action de la Portugaise. Ippon en moins d’une minute sur un mouvement d’épaule dont la Française est une spécialiste. Après le shido, Pinot a perdu en intensité, elle l’a immédiatement payé.

Difficile d’encaisser cette défaite aux conséquences potentiellement très lourdes. Au moins, elle n’a pas dépensé trop d’énergie, une donnée importante avant de rencontrer Anna Bernholm pour une médaille de bronze (Conway a remporté l’autre). 3e mondiale, la Suédoise se présentait avec un bilan de 0 victoire pour 2 défaites face à la 11e mondiale. Pinot jouait gros car ne pas monter sur le podium risquait de peser lourd en vue de la sélection pour les JO.

Particulièrement motivée et concentrée, Pinot a de nouveau très bien commencé son combat, envoyant 2 gros mouvements d’épaule au cours de la première minute. Shido pour la Suédoise. Exactement le même scenario qu’en début de demi-finale… Il fallait modifier la suite. La 3e action de nouveau conclue par un Ippon… mais en faveur de la Française! Une magnifique réaction après cet échec contre Timo. Une belle technique (la jambe à l’intérieur en barrage pour enrouler son adversaire en maki-komi) bien réalisée, vraiment propre.

Si elle peut être très fière de sa journée et de sa médaille (la première de sa carrière aux ChM), sa demi-finale ratée risque de rester un des pires souvenirs de sa vie. Ça dépendait beaucoup du résultat de la finale.

Le duel entre Gahié (tête de série n°2) et Timo, seulement 29e mondiale, était inédit. A priori, il n’y avait pas photo, seulement Timo a réussi une journée remarquable. Précision, concentration, engagement… Il ne fallait obliger aucun ingrédient. A vrai dire, on ne se faisait pas trop de souci compte tenu de ce qu’elle a montré depuis le début de la journée.

16 secondes, première grosse action, chute sur les fesses, la Portugaise a pu sauver sa peau. Timo a encore subi avant de réagir en lançant une attaque vraiment pour attaquer, pas pour faire tomber. Gahié a encore enchaîné au sol. Retournement, elle a vu un bras qui traînait… Clé de bras, 48 secondes, terminé. Magique !

S’entraîner au sol avec… Clarisse Agbegnenou, qui est aussi une de ses grandes amies, son modèle et sa partenaire de chambre, ça paie ! Même si elle a peu dormie en raison de l’excitation causée par la victoire de sa copine. Ses progrès au ne-waza sont absolument phénoménaux, elle a gagné chacun de ses combats au sol ou grâce au sol (pour gagner du temps la seule fois où elle n’a pu terminer plus vite sur immobilisation ou clé). Elle a aussi bossé la concentration en disputant de longs combats à l’entraînement avec Clarisse et travaillé sur la préparation mentale. Son début de saison en-dessous de ses attentes – vainqueur à Ekaterinbourg mais 5e à Paris et aux ChE – est oublié.

Déjà en argent l’an dernier en ayant mené en finale, championne du monde pour la première fois[1] – à 22 ans – à Tokyo sur les lieux mêmes où se tiendront les JO dans un an, que pouvait-elle rêver de mieux pour cette année ? Le risque de prendre en pleine face une énorme vague de pression existe, mais compte tenu de ce qu’elle a montré pendant toute la journée, cette supériorité, cette sérénité, cette palette technique, ce physique, ce n’est pas de la pression qu’elle devrait ramener de son séjour à Tokyo. Elle y aura certainement fait le plein de confiance, de certitudes.

Voici tout le parcours de la nouvelle championne (avec itw et réactions, sans oublier le podium).

Du point de vue de Margot Pinot, ce titre est clairement une mauvaise nouvelle malgré ses victoires et podiums en tournois cette saison (vainqueur des Jeux Européens/ChE, du GP de Marakech, 3 en GS à savoir vainqueur à Abu Dhabi, 3e à Osaka et 2e à Paris, mais aussi un échec à celui de Baku).

Je ne sais si l’adage «jamais 2 sans 3» existe au Japon. Il s’est vérifié pour l’équipe de France.

Pour ses débuts dans le tournoi (au 2e tour), Axel Clerget affrontait Fazer Chamberlain, un Britannique de grande taille. Si c’était très intense, ça se résumant à une bataille pour la saisie. L’affaire a pris une très mauvaise tournure avec 2 pénalités contre le Français au cours de la 2e minute. Le Britannique ne cherchait rien d’autre. Il n’attaquait jamais. Il a fini par tenter une première action pour éviter de recevoir à son tour un shido. Une interruption pour saignement de Clerget à une grosse minute de la fin du chrono a permis de souffler et de recevoir des instructions de la part des entraîneurs. Une péripétie salvatrice. Un super mouvement d’épaule (Ippon seoi-nage à genoux) enchaîné au sol – en travaillant bien pour provoquer l’immobilisation – a permis au Français de mettre fin au combat en 3’41.

Dès le tour suivant il était opposé au champion du monde en titre (et n°1 mondial), l’Espagnol Nikoloz Sherazadishvili, qu’il aurait dû rencontrer en finale l’an dernier. Là aussi, il s’agissait d’un adversaire plus grand que lui. Qu’une première pénalité tombe, OK, mais pourquoi la mettre seulement à Clerget ? L’arbitre s’est totalement embrouillé quand la table lui a dit d’infliger le même shido à l’Espagnol pour rectifier cette injustice. Bref. Le Français, devenu très agressif, a mis la pression sans parvenir à attraper son adversaire de façon à lancer son attaque et a fini sur les genoux. Nouveau shido à une grosse minute de la fin… Encore une situation de grand danger. L’Espagnol ne tentait rien, contrairement à Clerget, récompensé en poussant jusqu’au bout son maki-komi grâce au petit bout de manche qu’il agrippait. Avec son waza-ari d’avance, il lui restait à tenir une bonne trentaine de secondes. Cette victoire a véritablement été obtenue au mental. Difficile d’être plus motivé que lui.

A côté de ce 3e tour, le 4e était une partie de plaisir. 40 secondes ont suffi pour battre Colton Brown au sol sur étranglement, une des spécialités du Français, spécialiste du ne-waza.

Rappelons que si Clerget a pris beaucoup de confiance la saison passée et été récompensé par sa médaille mondiale, sa dynamique a été cassée par la blessure (importante déchirure musculaire à la cuisse) subie au Grand Chelem de Paris contre Gwak Donghan. L’ancien champion du monde sud-coréen figurait dans son quart de tableau, seulement il a été éliminé par le Néerlandais Noël van't End.

Clerget a attaqué le premier, tentant son classique yoko-tomoe-nage pour enchaîner en clé de bras. Il s’est ensuite fait mal à la main sur la première action de Van T End. C’était très physique. Le combat a été interrompu en raison d’une blessure au niveau du pantalon du Français. Une déchirure… textile. Il a dû aller en changer. A la reprise, Clerget a de nouveau tenté son spécial. Ça se résumait beaucoup à de la bataille de garde, il fallait mettre la pression, essayer de pousser son adversaire à la faute. Le premier à commettre une erreur a été le Français. Piégé, il s’est retrouvé au sol, immobilisé et mené d’un waza-ari. Il s’en est sorti à 9 secondes, soit à une seconde d’un 2nd waza-ari qui aurait mis fin au combat. La vidéo lui a offert une 2nd chance, mais il restait trop peu de temps, le Néerlandais a pu prendre 2 pénalités et se qualifier pour les demi-finales. Déception. Il était capable de passer.

Il lui fallait se remettre de cette déconvenue et remporter son combat de repêchage contre l’Azerbaïdjanais Mammadali Mehdiyev afin d’aller décrocher une nouvelle médaille de bronze importante en vue des JO (pour la qualification mais aussi essayer d’être tête de série). Mené 2-1 dans leurs duels, il n’avait pas la partie facile, toutefois cet adversaire a pas mal souffert lors de la matinée.

Pas assez intense, dominé à la garde, Clerget a d’abord pris un shido pour sortie de tapis. Il subissait trop… et a encore été sanctionné. Au pied du mur 2’20 de la fin, encore secoué, il lui fallait absolument réagir. Encore coincé en bordure, il a tenté son yoko-tomoe-nage sans succès. Le bras gauche dans le dos gênait beaucoup le Français. Une attaque en reprise de garde pouvait être une solution, elle a bien failli fonctionner. Mehdiyev aurait dû se faire sanctionner, il ne cessait de gagner du temps, semblait totalement cuit. Christophe Massina, l’entraîneur français, a été sévèrement exclu à 25 secondes de la fin. Complètement cuit, l’Azerbaïdjanais a enfin été pénalisé. On a cru à la victoire au bout du temps réglementaire. Non. Un bout de coude a manifestement sauvé le morceau de charbon ambulant. Ce n’était que partie remise. La 2e pénalité est tombée en début de golden score. Il fallait encore se méfier d’un contre de Mehdiyev, dangereux sur une séquence. Il fallait seulement le secouer pour provoquer le shido sans tenter le Diable. Fort logiquement, la 3e pénalité est tombée (après 46 secondes de prolongation). Nouvelle victoire au mental et nouvelle chance de médaille.

En petite finale, il affrontait le perdant du duel entre le Suédois Marcus Nyman, un grand chauve, et le Japonais Shoichiro Mukai, un chevelu plus trapu qui n’aime pas qu’on l’agresse et a tendance à s’arbitrer si on le frustre. Le Nippon s’est imposé aux pénalités après 2’17 de prolongation. Le Suédois allait donc se présenter fatigué dans la bataille pour le bronze.

La petite finale a débuté juste après les victoires de Pinot puis de Gahié. Les Français présents dans la salle étaient chauds (Christophe Massina était simple spectateur en tribunes en raison de son exclusion lors du match précédent, il n’y avait personne sur la chaise), la dynamique était bonne, ça ne pouvait pas faire de mal. Bien sûr, Clerget a reçu le premier shido, comme à chaque fois, il a eu besoin de temps pour entrer dans chacun de ses combats. Il ne fallait toutefois pas trop en donner à Nyman, ancien champion d’Europe. Un contre du Français a bien failli marquer avant la mi-combat. Pas de marque. On est reparti pour un tour, chacun lançant des techniques de sacrifice sans succès. Un énorme pion (une autre forme de maki-komi que Pinot) à 2 secondes de la fin a conclu la journée en beauté.

Sur le plan mental, la journée d’Axel Clerget s’apparente à un tour de force à la limite de l’inhumain. Il s’est plusieurs fois retrouvé au bord du précipice, mené, obligé de réagir pour éviter la 3e pénalité. Il s’est fait cueillir en quart au pire moment (car il n’en avait plus assez pour renverser la vapeur… 20 secondes de plus auraient probablement suffi à inverser la tendance), a su s’en relever, aller au bout de ses combats, user ses adversaires physiquement, psychologiquement… Sans jamais rien lâcher de son côté. Au bout du suspense, il est parvenu à arracher une 2nde médaille de bronze après celle de l’an dernier pour sauver le bilan de l’équipe masculine. Encore. Et encore une fois, il l’a fait en revenant d’une période de galère avec sa blessure sérieuse au Tournoi de Paris. Il fait du judo pour les émotions que ça procure. Il a été servi ! C’est à se demander s’il ne ferait pas exprès de se – et de nous – faire peur ! A 32 ans, il se sait beaucoup plus proche de la fin que du début, l’expérience paie, les épreuves traversées ont forgé un mental extraordinaire, sa résistance physique suscite tout autant l’admiration. Si un mec mérite vraiment de monter sur le podium l’an prochain à Tokyo, c’est bien lui ! Il mérite cette apothéose.

La finale entre Mukai et van't End (qualifié en prolongation sur un mouvement d’épaule somptueux infligé à Nemanja Majdov, titré en 2017, vainqueur par la suite de la petite finale), d’abord dominée par le Japonais, a tourné en faveur du Néerlandais, lequel a su piéger le Nippon à une trentaine de secondes de la fin. Mukai a tout donné pour tenter de provoquer la 3e pénalité. C’était peine perdue. Il a complètement craqué, finissant en larmes, comme s’il avait perdu ses parents et la moitié de sa famille, tués par l’explosion d’un barbecue (tous criblés de pics à brochettes). Face à la concurrence nationale très rude au Japon, cet échec – relatif – risque de lui coûter sa qualification olympique.

Clerget n’aura donc perdu que contre le champion du monde, vainqueur de 7 combats dont, successivement, ceux l’opposant à Gwak, Clerget, Majdov et Mukai. Rien que ça !

Lors de cette journée, l’Europe occidentale a clairement repris le dessus sur le Japon et le reste du monde. L’Europe et particulièrement la France, dont les 3 combattants ont fini sur la boîte, ce qui, au passage, lui permet de prendre la 2e place au classement des médailles. Outre l’or et les 2 médailles de bronze pour les Français, les Pays-Bas (or), le Portugal (argent) et la Grande-Bretagne (bronze) ont garni leur panier. Le Japon n’a obtenu qu’une médaille d’argent, la dernière médaille breloque à la Serbie (bronze).

Note

[1] La 2nde si on compte son titre en cadet.^^