Pour la première – et unique – fois depuis le début de ces Championnats du monde de judo, la probabilité pour avoir une Française qualifiée pour le bloc final approchait le zéro absolu. Non qu’Anne-Fatoumata M’Bairo soit une mauvaise combattante, mais Sarah Asahina, la Japonaise du jour, en est une extrêmement forte. Or le tirage a mis la championne en titre (vice-championne du monde en 2017 et championne du monde toutes catégories quelques semaines plus tard) sur son chemin avant les quarts. Certes, une surprise peut toujours se produire, a fortiori avec la pression subie par beaucoup de judokas nippons… Difficile toutefois d’y croire.

Pour envisager cette surprise, encore fallait-il passer le premier tour. Ça a duré 19 secondes. La Serbe Milica Zabic lui a mis un Ippon d’entrée. Elle a voulu attaquer et a offert une énorme ouverture. Au moins, elle abordera l’épreuve par équipes fraîche physiquement et revancharde… Mais pas facile de se remettre de ce véritable coup de marteau derrière la tête. Elle se sentait bien, préparée, et en quelques secondes, tout s’arrête.

Si Romane Dicko reprend assez rapidement la compétition et retrouve son niveau après sa très longue absence sur blessure, la bataille pour la qualification olympique risque d’être intense !

J’étais persuadé de voir Asahina a minima en finale. Surprise, elle a été battue en quart – 3 pénalités à 0 – par… Kayra Sayit, anciennement Ketty Mathé mais «achetée» par la Turquie par la suite. Certes, elle est forte, a été championne d’Europe, médaillée mondiale l’an dernier, mais il s’agissait de leur 3e duel consécutif aux ChM, la Nippone a remporté les 2 premiers (elle a toutefois été battue à Zagreb il y a un peu plus d’1 an). Quand on sait qu’en plus de chercher à défendre son titre, Asahina jouait une grande partie de sa qualification olympique, cette contreperformance a de quoi surprendre. D’autant qu’en 8e de finale Sayit semblait blessée (elle a perdu 15 kilos pour soulager ses genoux).

L’autre Japonaise, Akira Sone, 19 ans, en a profité en faisant son chemin jusqu’en finale, expédiant la Turque en 27 secondes.

Idalys Ortiz contre Maria-Suelen Altheman, c’était du 16-0. Oui. 16 victoires de la Cubaine. La Brésilienne a perdu une à 4 fois chaque année depuis 2010 hormis en 2015 où elle n’a pas eu l’occasion de l’affronter. A ce niveau, on peut parler de blocage. Pas facile de se débloquer en demi-finale des ChM. Un super mouvement d’épaule en golden score a fait monter le compteur à 17.

A 29 ans, Ortiz compte désormais 8 médailles mondiales et 3 olympiques mais n’a décroché que 3 titres à ce niveau (JO 2012, ChM 2013 et 2014). Je ne compte pas les 17 médailles, toutes en or, aux Championnats panaméricains. Allait-elle devenir triple championne du monde ou subir le sacre d’une nouvelle jeune Japonaise ? Vaincue par la Cubaine en finale du GS d’Osaka en novembre dernier, elle a pris sa revanche 3 semaines plus tard en finale des Masters. Impossible de prédire le résultat.

En petite finale, l’autre Brésilienne, Beatriz Souza, s’est blessée au genou. Elle a serré les dents un temps. La douleur devenait trop forte, Sayit en a profité pour vaincre cette adversaire qui, à genoux, a rendu les armes en se laissant battre. Souza, en sanglots, voyait s’échapper la médaille mais aussi très certainement son rêve olympique (car si ce sont les croisés, elle n’a aucune chance de disputer les JO, quoi qu’il arrive).

Altheman n’a pas pu faire mieux que son infortunée compatriote, battue par Asahina, qui a dû aller au bout d’elle-même pour l’emporter à 4 secondes de la fin du chrono. La Japonaise a craqué après cette victoire, car elle a peut-être aussi loupé la qualification olympique malgré son statut. Elle devait prier pour que Sone perde.

La finale, très tactique, s’est prolongée bien au-delà des 4 minutes de temps normal. Ortiz a bénéficié du décalage des pénalités, elle semblait surtout chercher le contre mais n’y parvenait pas face à cette jeune très petite au centre de gravité très bas. A force d’attendre, la Cubaine a été sanctionnée à son tour une 2e fois, il lui a fallu commencer à lancer des attaques. Ses mouvements d’épaule étaient très limites mais celui tenté par Sone après déjà 3 bonnes minutes dans le golden score était encore nettement plus proche de la fausse attaque. Une sortie de tapis après 4’09 a offert la victoire à Sone, à son tour en larme, pas les mêmes qu’Asahina. Cette défaite marque un nouvel échec pour Ortiz, incapable de déstabiliser cette jeune adversaire. Physiquement, quand ça dure, il lui en manque.

Chez les hommes, on a assisté à peu de surprises. Outre l’élimination de Ushangi Kokauri par l’Autrichien Stephan Hegyi, lequel a ensuite retrouvé Hisoyashi Harasawa… qui ne s’est pas fait avoir comme il y a 2 ans à Budapest contre le même adversaire, la principale est le parcours du Sud-Coréen Kim Minjong, vainqueur d’entrée de l’Israélien Or Sasson puis en quart du Brésilien David Moura (qui menait pourtant d’un waza-ari). Il n’a que 18 ans, n’est même pas le n°1 dans son pays, et si on l’a vu remporter le Grand Prix d’Hohhot cette année (une de ses rares sorties sur le circuit international, sa seule hors d’Asie cette saison avec les Universiades d’été desquelles il est rentré bronzé), personne ne l’attendait en demies avec ce tableau.

Les finales de repêchages offraient 2 duels brésilo-néerlandais. Rafael Silva a dominé Henk Grol, Roy Meyer a battu David Moura.

En demi-finale (la vidéo contient les 2 demies), Kim a affronté Lukas Krpalek, champion olympique des -100kg, qu’il a battu cette saison à Hohhot. L’autre affiche opposait Guram Tushishvili à Harasawa, un duel inédit. On attendait 3 de ces 4 hommes dans le dernier carré.

Krpalek a gagné au sol en prolongation, faisant parler l’expérience. Il a été rejoint en finale par Harasawa, extrêmement malmené par un Tushishvili hyper agressif et actif. Seulement, il s’en est toujours sorti, bénéficiant d’une certaine mansuétude arbitrale (il aurait mérité d’être pénalisé plus d’une fois) et a finalement réussi à contrer le Géorgien pour le finir en immobilisation.

Kim a remporté la première médaille de bronze contre Silva. Tushishvili s’est ensuite présenté face à Meyer en donnant l’impression de n’être ni motivé, ni même concerné, il a attendu d’être mené d’un waza-ari pour réagir, néanmoins le Néerlandais a encore envoyé ses mouvements d’épaules et parfaitement géré son avantage. Comme Fonseca en -100kg, il a fêté sa victoire par une petite danse… y ajoutant un grand-écart digne d’une gymnaste.

Pour rappel, Teddy Riner a battu Krpalek (très difficilement) et Harasawa à Montréal lors de sa première compétition depuis les ChM toutes catégories en 2017 (après plus d’1 an ½ d’absence, encore loin de son meilleur niveau). Teddy aurait très certainement fait des ravages aujourd’hui mais il a suivi – à contrecœur – la décision de ses entraîneurs de ne pas l’inscrire.

Les pénalités sont vite montées lors de la finale, les 2 combattants étaient déjà au bord de l’élimination après 2 minutes et n’envoyaient rien, ils ne faisaient que saisir, se pousser pour provoquer une sortie de tapis ou essayer de faire tomber un dernier shido contre leur adversaire. Krpalek a fini par lancer les premières actions. Le Tchèque prenait le dessus quand un saignement du Nippon a interrompu les débats. Harasawa a immédiatement tenté de placer son uchi-mata mais il a lâché les mains. Golden score. Le ura-nage de Krpalek en tout début de prolongation a provoqué un impact, le visionnage par les arbitres à la table n’a pas modifié la décision initiale, celle d’une absence de marque. Le combat a repris. Krpalek dominait, n’hésitant pas à prendre des risques en tentant une technique de sacrifice, l’attitude d’Harasawa traduisait sa fatigue, il lui a fallu attaquer pour s’échapper, Krpalek a encore envoyé du pâté, le Nippon saignait de la bouge, avait le font tout rouge, peinait à se rhabiller, ça sentait la fin… Une dernière pénalité après 3’50 de prolongation a offert le titre au Tchèque, sacré chez les +100kg après l’avoir déjà été en -100kg.

4 pays ont obtenu leur seule médaille en ce dernier jour des compétitions individuelles : la République Tchèque (or), Cuba (argent) et la Turquie (bronze). Les Pays-Bas ont décroché un 4e podium (3e plus gros total) et la Corée du Sud un 2nd en obtenant du bronze. Quant au Japon, il a ajouté un exemplaire de chacun des 3 métaux à une collection importante mais… décevante.

Avant le tournoi par équipes dont ils sont les grands favoris, les Japonais ont disputé 10 finales sur 14 catégories. Ils en ont perdu 6, pour un total de 15 médailles et un échec en petite finale pour 18 engagés. En configuration olympique, c’est-à-dire avec un seul combattant par catégorie, ils n’auraient pu obtenir qu’une breloque en -52kg et +78kg chez les femmes ainsi qu’en -66kg chez les hommes). Disons que ça pourrait faire 12 podiums et 4 titres en retirant le moins bien classé dans les catégories doublées[1].

Pour n’importe quel autre pays, ce bilan serait fabuleux. Au Japon, on parlerait sans doute d’échec cuisant. Rappelons que l’an dernier à Bakou, ils ont obtenu 7 titres individuels, 5 médailles d’argent (dont une lors d’une finale 100% japonaise… ça faisait 11 finales avec au moins un représentant dont 7/7 chez les femmes) et 4 de bronze en ne perdant pratiquement jamais contre des étrangers. En opérant la même extrapolation, on obtient une razzia de 7 titres, 4 médailles d’argent et 2 de bronze.

On s’attendait à un effet Tokyo les rendant presque imbattables, il en a été tout autrement. Beaucoup sont devenus friables, subissant la pression au lieu de tirer à leur profit le soutien du public et un arbitrage souvent très clément. On ne peut omettre une donnée : l’enjeu de la qualification olympique. Pour la plupart des locaux, perdre un combat pouvait avoir des conséquences dramatiques car un autre attend pour prendre leur place de n°1 national et obtenir leur sélection olympique. Plusieurs super cadors ont craqué, notamment Sarah Asahina, Hifumi Abe et Naohisa Takato, dont l’avenir olympique s’inscrit désormais en pointillés. Sans cet enjeu supplémentaire, auraient-ils mieux abordé les combats décisifs ? Nul ne le sait. J’espère seulement que l’an prochain, la pression tétanisera l’ensemble des judokas japonais, y compris ceux qui combattent sous d’autres couleurs.

Sur 25 pays récompensés, la France est 2e. Avec 3 titres (Agbegnenou, Gahié, Malonga) et 2 médailles de bronze (Clerget et Pinot, aussi en -70kg donc il faut la décompter pour évaluer le potentiel olympiques), 3 places de 5e (2 très encourageantes pour Clément et Cysique, une celle très décevante pour Buchard… qui aurait néanmoins pu espérer une médaille avec une seule Nippone dans la catégorie), elle a réussi ses championnats. Le bilan masculin, mauvais (une seule accession au bloc final) serait tout autre avec un Teddy Riner pour prendre un titre supplémentaire. N’importe qui en équipe de France signerait de suite pour 4 titres et 2 médailles de bronze l’an prochain à Tokyo avant l’épreuve par équipes.

Avec une médaille d’or et une d’argent (obtenue par une Brésilienne naturalisée), le Portugal est 3e nation. Si on s’en tient juste au nombre de podium, la 3e place est occupée par les Pays-Bas (1-0-3) devant la Russie (0-2-1) et le Kosovo (0-0-3).

La France et le Japon ont remporté la moitié des titres, aucune autre nation n’en a plus d’un. Je parie que la 15e médaille, celle par équipe, reviendra aussi à un de ces 2 pays.

Note

[1] En pratique, retirez un Japonais, ça change tout le tableau et peut-être pas mal de résultats.