Etape 4

  • Etape 4 : la sélection attendra.

De Sisteron à Orcières-Merlette, 157km.

Déjà une étape avec arrivée au sommet ! Oui, enfin… Une course de côte en réalité, et certainement pas, sauf grosse surprise, une arrivée destinée à provoquer une grande bagarre entre les cadors du général. Cette étape courte et vallonnée (4 côtes de 3e et 4e catégorie) se terminait par une ascension certes classée en 1ère catégorie mais aux pentes peu sélectives (et pas extrêmement longue). Julian Alaphilippe (DQT) devait être en mesure d’y conserver son maillot jaune, voire mieux, car selon les spécialistes qui ont reconnu l’étape, il s’agissait d’un parcours correspondant parfaitement à ses qualités. Il faisait même partie des favoris pour la remporter.

Un tracé comme celui-ci est idéal pour  une échappée de baroudeurs. Selon sa composition, il lui serait possible de se battre pour qu’un de ses membres lève les bras à l’arrivée. Deceuninck-Quick Step avait tout intérêt à laisser se former un petit groupe ne comprenant aucune menace au classement général.

Alexis Vuillermoz (ALM) a attaqué dès le drapeau baissé, ça lui tenait à cœur sur des routes qu’il connait parfaitement (sa compagne est de la région). Un petit groupe l’a suivi, suivi d’un homme isolé, Quentin Pacher (BVC). Bizarrement, le peloton a laissé faire, personne n’a relancé, signe que tous les candidats à l’échappée se trouvaient déjà l’avant de la course. Ils n’étaient que 6 ! Tiesj Benoot (SUN), lâché – volontairement ? – dimanche, Mathieu Burgaudeau (TDE), dernier sélectionné de son équipe, Nils Politt et Krists Neilands (ISN), complétaient ce groupe.

Certains ont réagi à contretemps, se rendant compte qu’il y avait un coup à jouer. La tête du peloton s’est de nouveau brièvement animée sans laisser sortir de nouvelle grappe de coureurs. Si peu de baston, au départ d’une étape comme celle-ci programmée entre deux étapes de transition pour sprinteurs, je ne l’explique pas.

Mieux classé du groupe, Vuillermoz pointait à 3’53 au général. Assez pour avoir un bon de sortie, insuffisant pour obtenir une véritable marge permettant d’envisager la victoire. Deceuninck-Quick Step a commis une erreur idiote l’an dernier, Alaphilippe avait perdu le maillot jaune pour quelques secondes à la Planche des Belles-Filles car son équipe avait laissé trop d’avance à l’échappée au lieu de la contrôler, il était peu probable qu’elle la reproduise. La formation belge a donc décidé de rapidement se mettre au travail pour éviter le piège. L’écart n’a jamais dépassé les 4 minutes, il s’est longtemps stabilisé à 3’.

Au sprint intermédiaire, Politt n’a laissé personne décrocher la prime à sa place, Burgaudeau s’est adjugé la 2e place. Les 9 premiers du peloton prenaient des points, il y a donc eu bagarre. Impossible de battre Sam Bennett (DQT), bien emmené par Michael Morkov. Peter Sagan (BOH) s’est fait enfermer, néanmoins il a fait l’essentiel pour passer devant Alexander Kristoff (UAD) et conserver son maillot vert. Enfin… Presque l’essentiel, car il avait oublié Bennett dans cette histoire. Avec Morkov, Trentin, Coquard et Nizzolo intercalés entre l’Irlandais et le Slovaque, le sprinteur de Deceuninck-Quick Step est revenu à égalité au classement avec 83pts. Sagan n’a conservé son maillot que grâce au classement général.

Le Col du Festre aurait mérité mieux qu’un classement en 3e catégorie : 7,6km à 5,3% de moyenne et du vent de face sur de larges parties. Une bonne mise en jambes à 100km de l’arrivée. Pacher a attaqué à 600m du sommet pour aller chercher… 2 points. Aucun des 5 autres n’a réagi, il a donc pu gérer son effort après s’être détaché. Politt s’est lancé à fond dans la descente, ce qui lui a permis de prendre quelques mètres d’avance. L’Allemand a insisté pendant plus de 20km. Je n’ai pas compris son délire. Benoot non plus. Il lui a demandé des explications au moment de la jonction.

L’étape s’est poursuivie sur le même rythme avec toujours un peloton en file indienne (parfois un peu en éventail sur des parties venteuses), Pacher a pris son 3e point du jour dans la côte de 4e catégorie. Devant, on ne s’entendait pas toujours bien, un trio (Politt, Pacher et Villermoz) s’est détaché un temps, Politt a fini par décrocher pour ramener son partenaire et les deux autres. Tout est rentré dans l’ordre, même si tout le monde ne réalisait pas les mêmes relais.

Après avoir bossé toute la journée, les équipiers d’Alaphilippe ont décidé de rentrer dans le rang à 40km de l’arrivée pour laisser les autres prendre leurs responsabilités. Il n’y avait qu’environ 2’40 à combler pour rattraper le groupe de tête. Les grands leaders ont commencé à se replacer avant la 4e difficulté répertoriée du jour, raison pour laquelle ça continuait à rouler vite, empêchant la marge du sextette de s’accroître. Aucune autre formation n’ayant réellement pris la main, les hommes du maillot jaune ont dû s’y remettre sans attendre.

Pacher a continué sa collecte dans la 3e difficulté répertoriée de la journée alors que la route commençait à réellement s’élever. Beaucoup ont décroché pour rejoindre tranquillement l’arrivée dans un gruppetto, en particulier les sprinteurs décidés à économiser leur énergie en vue de la prochaine étape, qui devrait leur convenir.

Benoot a alors fait un tout droit dans un virage en descente. Après un coup de frein en mettant la roue en travers, celle-ci se bloquant dans ce qu’on pourrait qualifier de trottoir en herbe, il a glissé contre le rail de sécurité en métal, ce qui a pulvérisé son vélo et aurait pu lui faire très mal. Il s’en est très bien tiré en faisant quelques mètres avec les fesses sur la glissière avant de passer par-dessus. Il s’est à peine fait un accroc au cuissard ! Improbable ! Reparti sur un autre vélo, il n’a pas cherché à insister. Sur ce Tour, c’est à chaque jour son acrobatie.

Repris après s’être encore échappé en descente, Politt s’est immédiatement fait déposer sous l’impulsion de Pacher, décidé, a minima, à prendre les 2 points de la Côte de Saint-Léger-les-Mélèves (3e), courte mais pentue. Burgaudeau n’a pu résister plus longtemps. Le peloton continuait à rouler très vite, le nettoyage naturel s’opérait par l’arrière en attendant, peut-être, de s’opérer par l’avant. La victoire d’étape ne pouvait manifestement échapper à un bon grimpeur ou puncheur présent dans le groupe principal, encore assez fourni.

Neilands a surpris ses deux compagnons d’échappée en contrant à quelques centaines de mètres du sommet. Pacher n’a pu aller le chercher et n’a donc pris qu’un point. Après avoir basculé une dizaine de secondes avant les Français et environ 1’30 avant le peloton, le Letton a pris beaucoup de risques dans cette descente assez dangereuse. Il a failli aller au tas.

Les 7 ou 8 kilomètres avant la montée vers Orcières-Merlette (7,1km à 6,7%) sont un long faux-plat. Morkov est resté à la planche comme s’il préparait un sprint, son travail a fini de condamner les hommes de tête, en sursis (d’autant plus avec du vent de face dans l’ascension). Pacher et Vuillermoz ont été avalés par le peloton à une dizaine de bornes de l’arrivée. Les leaders et leurs lieutenants se plaçaient tous de front, même s’il était fort peu probable qu’un leader attaque dès le pied, où Neilands a cédé (ça lui aura permis de remporter le prix de combatif du jour) et où se trouvent les pourcentages les plus élevés. Car en réalité, sur la fin, ce n’est plus difficile.

Sur cette route large au revêtement neuf, les équipes avaient de la place pour remonter leurs hommes. Alaphilippe l’a fait sur la droite pour reprendre la main avec deux équipiers, puis avec seulement Bob Jungels. Ça montrait bien que la Jumbo-Visma n’avait pas l’intention de mettre le feu dès le début en appliquant la méthode traditionnel de funestes équipes (celles de Grosbras et les Sky/Ineos) consistant à imprimer un train hallucinant dès le pied de l’ascension finale de la première étape du Tour avec arrivée au sommet… pour faire déjà sauter tous les concurrents et déjà leur imposer de jouer la 2e place du général, plus réellement la première. En avait-elle les moyens ? Elle n’apparaissait pas en force dans les premières places, on ne voyait que Tom Dumoulin et Primoz Roglic, d’autres naviguant plus loin.

Et soudain… l’attaque de Pierre Rolland (BVC) ! Le grand classique du cyclisme ! Un UAE Team Emirates a contré, faisant réagir les Jumbo-Visma. Le rythme s’est accéléré, Mikel Nieve (MTS) – a alors vissé, il travaillait pour Adam Yates, qui lorgnait sur le maillot jaune, il lui fallait reprendre 7 secondes, ce qui nécessitait de tenir jusqu’au sommet et probablement de l’emporter pour obtenir les 10 secondes de bonifications. Alaphilippe tenait bien le rythme, même s’il a perdu son dernier équipier dans la bataille. Wout Van Aert (TJV) a pris le relais, suivi par des Ineos Grenadiers. Le peloton s’étirait de plus en plus et se délitait progressivement, semant des coureurs du tout long de la montée.

La Jumbo-Visma n’a pas voulu ou pas pu faire de gros dégâts, ça roulait vite, mais pas à la vitesse folle nécessaire pour faire exploser tout le monde sur une ascension comme celle-ci. Grâce à la pente pas hyper sévère, au vent de face (on est mieux à l’abri qu’à rouler en tête) et probablement à la qualité du revêtement qui rendait bien, beaucoup parvenaient à s’accrocher. Ceci dit, avec 2km de plus avant la fin moins dure, ça aurait fait des dégâts. Le groupe maillot jaune restait donc volumineux. Néanmoins, il était humainement impossible d’attaquer.

Quand Van Aert, qui roulait depuis un moment, s’est écarté à 1,5km du sommet, on a assisté à un petit temps d’hésitation avant que Sepp Kuss (TJV) ne prenne la suite. Il a mis quelques secondes à récupérer Roglic dans sa roue. Ceci dénote un petit manque d’organisation. Marc Hirschi (SUN), 2e au général et porteur du maillot blanc, a craqué tout comme Richard Carapaz (INS). Ça allait vraiment très vite, il y avait du vent défavorable, toutefois la pente moins forte pouvait donner des idées aux plus téméraires.

Guillaume Martin (COF) a osé attaquer à 600m de l’arrivée, alors qu’ils n’étaient plus qu’une douzaine à pouvoir jouer la victoire. Primoz Roglic a fait l’effort d’aller le chercher ramener tout le monde, un Egan Bernal (INS) pas au mieux s’est montré incapable de le suivre, obligeant Julian Alaphilippe à le doubler pour rattraper la roue du leader de la Jumbo-Visma et grand favori du Tour. Martin a remis une accélération, ce qui a profité à Roglic. Le Slovène a ainsi pu lancer son sprint de loin. Impossible de rivaliser. Alaphilippe, bloqué par Martin au moment de son accélération, manquait clairement de jus, il a été dépassé par Tadej Pogacar et n’a même pas pu préserver la 3e place qui lui aurait assuré une bonification. Martin et Nairo Quintana (ARK), ont pu le doubler. L’outsider français a terminé si fort qu’on en viendrait presque à regretter sa stratégie. Il s’en serait voulu de ne rien tenter, mais attendre de tenter sa chance au sprint au lieu de gaspiller de l’énergie en attaquant puis en remettant une accélération dans le vent, ça se tentait, non ? Il pouvait faire mieux que 3e. Donc 2e… ou vainqueur d’étape.

Plutôt 2e car Roglic est actuellement imbattable sur ce genre d’arrivées. Cette étape confirme ses démonstrations lors du Critérium du Dauphiné. Il en a profité pour décrocher une bonification de 10 secondes (6 pour Pogacar, 4 pour Martin). Les 16 premiers ont terminé dans le même temps, dont à peu près tous les coureurs attendus, à savoir la plupart des Colombiens (Quintana, Lopez, Bernal, Chaves et Uran), hormis Martinez et Higuita (EF1), relégués à 28 secondes, la plupart des meilleurs Français (Martin 3e, Alaphilippe 5e, Pinot 8e, Bardet 16e), mais pas Roland, Barguil et Latour, qui ne jouent pas le général et ont terminé 44 à 52 secondes après le vainqueur. D’ailleurs dans le top 8 on trouve 2 Slovènes puis un mélange de 3 Français et 3 Colombiens. Landa, A. Yates, Dumoulin, Mollema et Porte complètent ce groupe de tête. Buchmann (BOH) et Mas (MOV) sont les premiers lâchés (à 7"), Valverde (MOV) et Carapaz (INS) ont franchi la ligne à 15", Pozzovivo et Aru à 1’15 et 1’17. Des garçons comme D. Martin (ISN), Zakarin (CCC) ou Kämna (BOH) ne sont vraiment pas là pour le général, ils valent bien mieux en montagne que ce qu’ils ont montré.

Au général, Alaphilippe reste en tête (donc en jaune), il ne devance toutefois Yates que de 4 secondes, Roglic de 7, Pogacar – nouveau titulaire du maillot blanc – de 11 et Martin, 5e, de 13. Tous les autres membres du groupe de 16 arrivés ensemble pointent à 17 secondes. Buchmann est 17e à 26". Pour l’anecdote, Pavel Sivakov (INS) a déjà passé 1h07 de plus sur son vélo que Julian Alaphilippe. Il occupe la place très enviée – ou pas – de lanterne rouge.

Le maillot à pois de Benoît Cosnefroy (ALM) n'était pas en danger.

En réalité, cette étape a surtout servi de test à de nombreux coureurs, ils ont pu se rassurer… ou ont montré des faiblesses. Ainsi, on a pu constater qu’après la première journée particulièrement compliquée (7 coureurs sur 8 ont chuté), les Groupama-FDJ se refont progressivement une santé. Pinot se sent de mieux en mieux – à 100% il aurait sprinté en haut pour au moins jouer la bonification – et Gaudu a tenu très longtemps avant de se garer car on n’avait plus besoin de lui. En revanche, chez Ineos, les voyants ne sont pas au vert, le collectif n’a jamais semblé si faible depuis… la création de l’équipe (époque Sky) ? Même Bernal ne rassure pas.

Le résumé.

La vidéo de la fin de l’étape arrivera dans quelques jours.

L’étape de mercredi me fait peur. J’ai peur de m’endormir devant et de ne pas me réveiller pour l'extrêmement probable sprint massif… en montée. Ça sent la victoire de Van Aert…