Des échappés auraient au moins eu une chance, celle de bénéficier d’un concours de circonstances favorables résumées en une expression : la glorieuse incertitude du sport. En restant tous au chand au sein du peloton, les coureurs avec en revanche une certitude, celle de s’ennuyer ferme pendant plus de 183km… et d’écrire une page lamentable de la grande Histoire du Tour de France. D’autant plus lamentable et historique que quelques minutes après l’arrivée cette gigantesque blague a connu une seconde chute. Pas plus drôle que la première. Rendez-vous compte du délire : Adam Yates (MTS) n’a même pas joué sa chance, il a quand même gagné le gros lot… Le maillot jaune.

Etait-ce réellement Gap-Privas ou Privas-Sion ? Sincèrement, quelle purge intersidérale ! Une véritable privation de spectacle !

Etape 5

  • Etape 5 : vaincus sans combattre.

De Gap à Privas, 183km.
Non-partante : la combativité des coureurs, montée dans le coffre des voitures de directeurs sportifs pour rallier l’arrivée.
Abandon : des centaines de milliers de téléspectateurs.

Au sein du peloton on s’attendait tellement à un sprint massif que personne n’a voulu attaquer en début d’étape. On en a même vu un – Lukas Pöstlberger (BOH) ? – faire le pitre sur son vélo devant la caméra. Allez, j’exagère un peu, en réalité on en a vu un, Kasper Asgreen (DQT), qui en s’échappant espérait sans doute éviter à sa formation de rouler en tête de peloton toute la journée afin d’assumer son statut d’équipe du maillot jaune. Thomas De Gendt (LTS) est sorti le rejoindre… pour refuser de le relayer. Le champion du Danemark s’est donc rapidement relevé et on n’a vu personne d’autre essayer. L’an dernier, on avait déjà eu une étape très étrange entre Belfort et Châlons-sur-Saône, très longue (230km) qui avait débuté par une séquence étonnante : Rossetto avait attaqué d’entrée, Offredo était sorti du peloton en restant volontairement quelques mètres devant pour inciter d’autres coureurs à se joindre à eux. Ce qu’aucun n’avait fait. Après discussion ils avaient fini par se résigner à faire la route ensemble à l’avant.

Le néant absolu… Affligeant. A 3km du sprint intermédiaire, les équipes de sprinteurs ont eu l’idée de se placer en tête de peloton sans même accélérer. Elles ont attendu le dernier kilomètre. Pas mal de sprinteurs avaient envie de se tester. Sam Bennett (DQT) s’est imposé assez facilement, Michael Morkov s’est intercalé 2e après l’avoir lancé, Caleb Ewan (LTS) a pris la 3e place. Peter Sagan (BOH) n’a fini que 4e, il a donc virtuellement perdu son maillot vert… en attendant l’arrivée où il comptait bien le reprendre sur un terrain qui lui va bien.

OK, personne n’a voulu partir de loin, mais après ce sprint intermédiaire, des gars allaient se bouger et enfin lancer une offensive, ne serait-ce que pour montrer le maillot, car les sponsors financent les équipes professionnelles pour obtenir cette exposition médiatique. Plusieurs heures en clair à la télé, c’est intéressant. Les équipes invitées doivent aussi montrer qu’elles méritent d’être là et animer la course. Je n’ai pas bien compris l’attitude de De Gendt, il m’a donné l’impression de sortir du peloton de façon à ostensiblement inviter quelqu’un à l’accompagner. Ça n’a duré que quelques secondes, alors peut-être s’agit-il d’une mauvaise interprétation de ma part due à l’envie de voir enfin quelque chose se passer…

Comme il ne fallait pas abuser et espérer tout de même arriver avant le journal de 20h, un homme de Deceuninck-Quick Step s’est placé en tête pour emmener le peloton sur un rythme un peu plus soutenu. A 75km de l’arrivée, il n’y avait de nouveau plus personne pour rouler, le peloton s’étalait sur toute la largeur de la route. Et dire que certains imaginaient une étape animée avec des bordures…

Les deux difficultés de 4e catégorie placées dans les 60 derniers kilomètres n’ont eu aucun impact. Le premier, un petit col facile et très roulant, était l’occasion pour Benoît Cosnefroy (ALM) d’aller chercher un point supplémentaire pour renforcer son maillot à pois. Il a pu y aller sans être embêté par personne. Zéro combat.

A une quarantaine de bornes de l’arrivée, les équipes de leaders ont accéléré en se replaçant de façon à éviter les soucis et les divers risques d’entourloupe, d’autant qu’il y avait du vent. Ça roulait enfin très vite et il était désormais évident qu’aucune attaque n’aurait lieu aujourd’hui. A cette vitesse, impossible de sortir. Lors de la traversée de Montélimar, Sepp Kuss (TJV) a manqué d’attention dans des aménagements urbains, il est tombé. Sans véritable gravité a priori, sa tenue était juste un peu déchirée sur le côté gauche. Les Groupama-FDJ n’avaient pas l’intention de se faire avoir comme l’an passé vers Albi, ils ont donc mené pendant un temps. Après la traversée du Rhône, le vent soufflait de face, ce qui a ralenti le rythme.

Différentes équipes ont pris tour à tour la tête du groupe, Astana, puis Jumbo-Visma (ce qui a favorisé le retour de Kuss), puis Ineos Grenadier (Richard Carapaz a crevé à ce moment, ce qui a fait ralentir la formation britannique). On retrouvait une situation très calme. Cosnefroy a pu de nouveau aller chercher le point de la 2nde ascension. Toujours zéro action.

Il ne se passait tellement rien que le prix de la combativité a été attribué à Wout Poels (TMB), dont le seul mérite se résume à s’accrocher malgré une côte cassée et une contusion au poumon (s’il avait très mal, il aurait déjà quitté la course). Il se dit qu’un représentant d’ASO a appelé les hôpitaux du coin pour demander si un enfant cancéreux ne pourrait pas se rendre en urgence au podium d’arrivée afin d’être récompensé, parce que tant qu’à changer de définition du mot combativité, autant pousser le concept à fond. A l’évidence, aucun membre du peloton ne méritait ce prix, seulement il y a un sponsor, il faut donc obligatoirement désigner quelqu’un pour remettre un petit trophée sur le podium en fin d’étape.

Les Ineos semblent avoir tenté une bordure dans les 9 derniers kilomètres, ils ont mis le peloton en file indienne presque intégrale, ça a duré 1 gros kilomètres sans casser, les équipes de leaders mal placées restaient assez bien organisées pour ramener presque tout le monde, ça a tout de même continué à rouler fort. On a vu seulement une cassure en fin de peloton a priori sans piégé important, et si un Bauke Mollema (TFS) s’est fait peur, il a pu s’en sortir. Ceux qui pouvaient se le permettre ont décidé de se relever. Tout est rentré dans l’ordre…

L’étape se terminait par 5 bornes de faux-plat montant. Ineos envoyait du pâté, Sonny Colbrelli (TMB) n’a pu suivre ce train (Colbrelli, tout à faire le genre de sprinteurs qui auraient dû se lancer dans une échappée, à l’époque des gars comme Stuart O’Grady et Thor Hushovd le faisait régulièrement). Aux 3km, les Sunweb étaient à la barre avec un Lotto-Soudal. Michael Schär (CCC) a tenté ce qui ressemblait à une attaque très vite avortée. Elia Viviani (COF) puis Mads Pedersen (TFS) – qui avait travaillé un peu plus tôt – ont lâché à leur tour. A la flamme rouge, on entrait dans une petite série de virages, Sunweb restait en force devant avec 4 hommes. Wout Van Aret gardait la roue de Cees Bol (SUN), il s’est imposé en force… Comme je l’avais annoncé hier. Il a sauté Bol sur la ligne pour une demi-roue. Son 5e succès en quelques semaines, le 2nd de sa jeune carrière sur le Tour de France après celui obtenu à Albi l’an dernier. Il avait coché cette étape, ne s’en était pas caché, il a gagné.

Doit-on s’en étonner ? On parle d’un garçon qui, depuis la reprise de la saison, a gagné les Strade Bianche, Milan–Sanremo, la première étape du Criterium du Dauphiné (et le classement par points), le Championnat de Belgique contre-la-montre… Je crois qu’en 15 jours de compétitions cette saison ça lui fait 5 victoires. Sachant que sur les étapes du Dauphiné et du Tour, il a aussi effectué un énorme travail pour ses leaders, en particulier dans les ascensions. Pour le battre sur un terrain comme sur celui du jour, il aurait fallu soit un énorme coup de Bol, soit qu’Arnaud Démare soit sur le Tour (car le désormais triple champion de France l’a battu à Milan-Turin il y a moins d’un mois).

Bennett a pris la 3e place devant Sagan, concrétisant ainsi son statut de leader virtuel du classement par points en devenant le leader réel. Il pensait tellement à ce maillot vert qu’il n’était pas réellement concentré sur la victoire d’étape (et s’est rendu compte qu’il n’avait pas les jambes pour la disputer). Hormis Bol, les sprinteurs ont donc tous été vaincus sans réellement combattre pour la gagne, comme tous les autres soumis du peloton. Bryan Coquard (BVC) est le 1er Français (7e) devant Caleb Ewan et 2 autres tricolores, Clément Venturini (ALM) et Hugo Hofstetter.

Après la course, tout le monde a été surpris d’apprendre que Julian Alaphilippe (ALM) perdait son maillot sur tapis vert à cause d’une pénalité de 20 secondes reçue pour avoir pris un bidon dans les 20 derniers kilomètres (17km en l’occurrence). Mais comment son équipe a-t-elle pu placer quelqu’un à cet en endroit ? Le plus fou est que cette personne serait l’entraîneur – et cousin – de Julian ! C’est bien la preuve que tout le monde s’était endormi ! Cette règle, tout le monde la connait, la direction sportive de l’équipe a commis une erreur de débutant en envoyant quelqu’un à cet endroit pour filer un bidon à son leader au général. Julian aussi a déconné. A force de s’ennuyer, de trouver le temps très long, il a perdu pas mal de concentration. Comprenez-le, cette règle est stupide. D’une part, elle repose sur la nécessité de se faire prendre, donc la plupart du temps d’être filmé, ce qui permet de passer entre les gouttes si on a un peu de chance… D’autre part, elle sanctionne de la même façon des équipiers qui n’ont absolument rien à carrer de se faire pénaliser de 20 secondes au général et des leaders – en l’occurrence le maillot jaune – pour qui chaque seconde compte, le tout sans prendre en considération l’impact du "délit" sur le déroulement de la course. Enfin, elle est hyper facile à contourner ! Si un équipier d’Alaphilippe s’était emparé du bidon pour le lui donner ensuite, la sanction aurait frappé l’équipier en question. Néanmoins la règle existe, est connue de tous au sein du peloton et des staffs, les commissaires de course doivent la faire respecter en sanctionnant uniformément ceux qui l’enfreignent.

La boulette de Deceuninck-Quick Step et d’Alaphilippe lui-même offrent le maillot à Yates, qui n’a rien fait pour l’obtenir. De mémoire de suiveurs du Tour – y compris ceux qui sont impliqués directement depuis un demi-siècle et n’ont jamais manqué une étape – on n’avait jamais vu une étape avec un peloton groupé du début à la fin sans la moindre offensive réelle. Malgré tout, on a assisté à un changement de leader. Pour un bidon attrapé 3km trop tard. Alaf aussi aura été vaincu sans combattre. Rageant… Il est désormais 16e à 16 secondes et il lui sera presque impossible de reprendre le maillot lors des prochains jours. L’étape de jeudi correspond plutôt bien à son registre, seulement, sa conclusion ne permettra probablement pas de faire des écarts en temps, il faudrait surtout compter sur les bonifications au point bonus (8") et à l’arrivée (10")… où aucun de ses adversaires directs ne s’en adjugerait. Stratégiquement, il a intérêt à se tester, puis à se relever s’il sent qu’il n’est pas capable de gagner au Mont Aigoual, à suivre s’il a de bonnes jambes et tenter sa chance au sprint pour gagner l’étape. Le profil de l’étape me fait penser à une échappée assez importante partie rapidement qui pourrait prospérer suffisamment pour qu’un de ses membres s’envole dans les parties difficiles toutes concentrées sur la fin du parcours. Si un échappé l’emporte, Alaphilippe serait probablement bien inspiré de s’acheter un carnet de tickets de sorties en prenant volontairement un éclat au général. Ça lui permettrait ensuite de multiplier les échappées en montagne pour chasser les victoires et les pois.

Yates, en tête devant Roglic (à 3"), Pogacar (à 7"), G. Martin (à 9") et 12 hommes à 13", ça nous promet un peu de suspense demain. Le maillot jaune risque d’encore changer d’épaules.

Le résumé.

Je ne suis pas convaincu de la pertinence de vous proposer de revoir la fin de l’étape…

La chance sourit aux audacieux… et de temps en temps à un mec qui n’a rien demandé. Sur la route du Mont Aigoual, il faudra tenter sa chance pour l’emporter. Je mise sur le succès d’une attaque lancée de très loin sur le plat (à condition qu’aucun concurrent proche au général n’y figure) – il ne pourra s’agir de la célèbre «attaque de Pierre Rolland», il n’est qu’à 1’10 au général, on ne le laissera pas partir – et sur le fait que la Jumbo-Visma ne veuille pas déjà prendre le maillot jaune. Voir Roglic en jaune pour quelques secondes serait probablement le meilleur scénario pour ses concurrents, ça forcerait son équipe à beaucoup plus travailler et à se fatiguer avant la 3e semaine.