C’est très exactement ce qui s’est produit sur la route du Tour. Une équipe a décidé de mettre le feu, elle en a mis partout, puis d’autres ont suivi le mouvement, ça a de nouveau fait de sacré débat… tout en offrant un spectacle fantastique. En réalité, tout ce qui pouvait se passer sur ce terrain s’est produit ! En particulier ce que personne n’osait espérer. Cette étape est bien la preuve que le tracé compte beaucoup dans une course cycliste… mais que le plus important restera toujours ce que les coureurs décident d’en faire.

Etape 7

  • Etape 7 : tous à l’œuvre et du grand Aert.

De Millau à Lavaur, 168km.

Cette étape était destinée à un sprinteur. Tout le monde en convenait. Néanmoins, on pouvait imaginer un sprint en petit comité si les bordures attendues à la sortie de Castres se produisaient et rencontraient du succès. En général, quand tout le monde s’y attend à ce point et que le vent le permet, une équipe tente le coup, elle ne piège personne, donc au final, il s’agit d’un coup d’épée dans l’eau. La première partie, avec très rapidement une première difficulté, devait en principe permettre la création de la classique échappée lancée en début d’étape, contrôlée par le peloton puis reprise à la fin. Ce scénario se dessinait avant que Peter Sagan (BOH) ne reverse la table pour foutre un sacré bord*l !

Le départ réel, donné sous le viaduc de Millau, n’a donné lieu à aucune attaque. Benoît Cosnefroy (ALM) a attendu quelques centaines de mètres pour s’échapper. Il est resté un peu devant le peloton en se retournant, espérant recevoir du renfort. Son intention se limitait à aller chercher les petits points des 3 côtes répertoriées pour le classement de la montagne, donc de renforcer son maillot à pois. Il a bien cru que personne ne sortirait. Finalement, alléluia ! 4 nouveaux coureurs sont sortis, probablement secoués par voie d’oreillettes en entendant des voix de directeurs sportifs souhaitant montrer le maillot. Mais Thomas De Gendt (LTS) ne voulait pas d’une échappée et faisait chi*r le monde en ramenant le peloton sur ceux qui essayaient d’y aller, exactement comme il l’a fait il y a 2 jours, nous condamnant à la seule étape sans échappée de l’Histoire du Tour (de mémoire d’être humain vivant).

Michael Schär (CCC) est parvenu à rejoindre Cosnefroy. Lilian Calmejane (TDE), régional de l’étape, a essayé deux fois, il n’y arrivait pas. La Côte de Luzençon (4e C., 3,1km à 6,1%) se trouvait proche du départ, ce qui donnait des idées à Peter Sagan. La_Bora-Hansgrohe_a_lance_les_hostilites_tres_tot.jpg Il a fait rouler ses hommes en tête de peloton pour mettre en difficultés les sprinteurs qui ne passent pas les bosses. Giacomo Nizzolo (NTT) est rapidement passé par la fenêtre, ce qu’avait déjà fait Wout Poels (TMB) pour des raisons différentes (il s’est cassé une côte le premier jour). Caleb Ewan (LTS), Mads Pedersen (TFS) ou encore Alexander Kristoff (UAD) ont sauté. Exactement ce qu’ambitionnaient les Bora-Hansgrohe.

Cosnefroy donnait tout pour passer le sommet en tête, Schär ayant lâché l’affaire bien plus tôt. Il s’est fait rattraper juste avant le sommet. L’homme en tête du peloton (Mühlberger) lui a fait y signe pour lui dire « allez vas-y, tu mérites tes points ». Il les a obtenus de justesse.

Comme en plus il y avait du vent, les leaders ont fait en sorte d’être ramenés à l’avant. Ça allait très vite, on allait vivre une journée extrêmement intense en roulant à bloc jusqu’à l’arrivée, ou du moins jusqu’au moment où les sprinteurs lâchés seraient définitivement éliminés. Plusieurs bordures et cassures se formaient, on trouvait des groupes un peu partout. Quel stress pour tout le monde ! Une crevaison au mauvais moment et vos ambitions au général s’envolaient.

Parmi les sprinteurs présents dans le premier groupe on ne trouvait pas Sam Bennett (DQT), l’adversaire de Sagan pour le maillot vert. Deceuninck-Quick Step a donc fait décrocher des hommes pour tenter de ramener son groupe à l’avant. Il a fallu se battre, mais une partie plus abritée du vent a presque permis cette jonction. Le coup de force de Bora-Hansgrohe s’est poursuivi… Nouveau coup d’accélérateur, cette fois sur une route pas du tout abritée et en montée. Nouvelle rupture de l’élastique ! Tactiquement, on ne peut pas mieux s’y prendre pour faire exploser un groupe lâché, on le fait travailler pour revenir, et au moment où ses membres, déjà bien entamés par un effort violent, croient avoir réussi à recoller, on en remet une couche. Gros coup au moral, impossible de retrouver des ressources physiques et mentales pour réagir. Jusqu’ici, hormis Daniel Martinez (EF1), vainqueur du Critérium du Dauphiné 2 semaines avant le Tour mais déjà pas au mieux lors des journées précédentes, on ne notait aucun dégât chez les coureurs capables de bien figurer au général.

Outre, Peter Sagan, le groupe maillot jaune comptait encore quelques sprinteurs (ou garçons plus polyvalent ayant une belle pointe de vitesse) : Wout Van Aert (TJV), Sonny Colbrelli (TMB), Matteo Trentin (CCC), Jasper Stuyven (TFS), Edvald Boasson Hagen (NTT)… plus les Français Hugo Hofstetter (ISN), Bryan Coquard (BVC), Christophe Laporte (COF) et Clément Venturini (ALM). Les Bora-Hansgrohe continuaient à pousser les machines à fond (en tournant à 4 de façon très bien huilée) pour éloigner le 2e peloton. Une fois l’écart suffisant et les équipiers présents dans ce groupe de chasse bien cuits, ceux-ci allaient probablement abdiquer, peut-être même se relever et attendre le 3e peloton afin de rentrer tous ensemble jusqu’à l’arrivée. Il serait alors possible de calmer un peu les choses à l’avant… en attendant qu’une autre équipe prenne la main, par exemple pour bordurer.

Trentin a surpris en attaquant au sprint intermédiaire pour y prendre le maximum de points, il a un peu tassé Sagan pour l’empêcher de le doubler, ce qui n’a pas du tout plu au Slovaque. Coquard a fini 3e, Julian Alaphilippe (DQT) aurait aimé joue les trouble-fête pour éviter à Sam Bennett de subir un trop gros éclat au classement par points, il a dû renoncer. Avec ces 17pts (au lieu de 20), Sagan a repris virtuellement le maillot vert à Bennett.

On entamait ensuite le Col de Peyronnenc (3e C.), très long, 14 ou 15km, mais avec une pente moyenne assez faible. Le peloton pouvait désormais se permettre de rouler plus tranquillement, le 2e peloton comptant environ 2’ de retard au pied, le double au sommet.

B&B Hôtels-Vital Concept a pris la tête du peloton dans le dernier kilomètre (on pouvait penser que Quentin Pacher souhaitait prendre les points), c’est alors que Thomas De Gendt a attaqué pour passer en tête et virer en tête dans la descente. Quel escroc ! Partir seul à 94km de l’arrivée pour être élu combatif du jour… Je ne vois pas d’autre explication, il n’avait pas le moindre début de chance de remporter l’étape. L’équipe de Coquard a continué à rouler avant d’être vite relayée par les Bora-Hansgrohe. Pas question de se laisser emm*rder par De Gendt ! Qui plus est, le vent faisait son retour, raison pour laquelle les leaders voulaient se replacer.

La chute d’Hofstetter au milieu du peloton n’a pas eu de grosse conséquence, hormis pour lui – il a pris assez cher à la jambe sur le côté gauche – ainsi que pour Marc Soler (MOV), seule autre victime, assez chanceux de tomber dans l’herbe, qui a pu repartir sans trop attendre. Le sprinteur français d’Israël Start-up Nation avait un joli coup à jouer dans le final, il s’est retrouvé seul dans les voitures à poursuivre un peloton lancé à fond derrière De Gendt. Le Belge a basculé avec environ 40 secondes d’avance en haut de la dernière côte répertoriée du jour (4e C.). Hofstetter a pu rentrer, mais au prix d’un gros effort et avec des séquelles physiques.

La crevaison roue arrière de Pacher, alors en tête du peloton a désorganisé la chasse. Il a fallu attendre son retour pour s’y remettre. Tout le monde a profité de ce moment de calme relatif pour s’occuper du ravitaillement. De Gendt, alors sur le point d’être rattrapé, en a aussi tiré parti pour reprendre de l’air. Bauke Mollema (TFS) a subi à son tour le même souci mécanique. Pas de chance, le peloton était de nouveau au taquet. Au tour de Tadej Pogacar (UAD) ! Le dépannage rapide leur ont permis d’éviter les problèmes. Un peu plus tard, Matej Mohoric (TMB) est tombé en s’accrochant avec deux équipiers. Rien de méchant a priori, seulement, ce n’était pas le bon moment pour se retrouver dans les voitures ou même simplement pour trainer un peu trop à l’arrière du peloton. On traversait alors Castres, où les Ineos Grenadiers y ont pris la tête des opérations pour remettre un coup de vis en prévision d’un terrain dangereux, celui repéré par tout le monde comme propice aux bordures. Ce risque obligeait les leaders à se replacer.

L’aventure tape-à-l’œil de De Gendt a pris fin à la sortie de la ville, au moment où le feu a été allumé par Michal Kwiatkowski (INS), qui emmenait le peloton au sprint. Littéralement. La tête du peloton était en file indienne, ça a commencé à se relayer à fond, Alaphilippe a passé de gros relais. Le vent aidant, la file s’est brisée de partout, beaucoup de coureurs étaient en grand danger. On avait 3 groupes, Mikel Landa (TBM), Esteban Chaves (MTS), Richie Porte (TFS) ainsi que Bauke Mollema et Tadej Pogacar étaient piégés, de même que certains sprinteurs comme Luka Mezgec (MTS), Matteo Trentin – je crois l’avoir vu tenter de faire la jonction seul – et Sonny Colbrelli. Cassures_sur_bordure_a_la_sortie_de_Castres.jpg Il restait une grosse trentaine de kilomètres. Plusieurs leaders – dont Thibaut Pinot (GFC), grande victime de la bordure vers Albi l’an dernier – tournaient dans la bordure du premier peloton car comme chacun le sait, il faut le faire pour ne pas risquer de se faire sortir, car on s’abrite mieux du vent qu’en restant simplement derrière l’éventail.

Les formations Groupama-FDJ, Ineos, Astana et Education First se montraient très actives pour faire payer le plus cher possible leurs erreurs aux piégés. Jumbo-Visma est venue se joindre à la fête. Victime d’un incident mécanique, Richard Carapaz (INS) s’est retrouvé en chasse-patate sans aucune chance de rentrer car les hommes de Pinot, de Roglic et de Miguel-Angel Lopez (AST) se relayaient frénétiquement pour entretenir l’écart d’une minute (le vent soufflait moins fort et plus de dos). La crevaison à ce moment de la course, ça ne pardonne pas. Jonathan Castroviejo a attendu Carapaz pour tenter de limiter la casse.

En principe, Van Aert et Sagan devaient se disputer la victoire au terme de ces 3h30 de combat permanent dans des températures dignes du mois de juillet. Néanmoins il restait encore plusieurs outsiders très rapides pour la leur contester… dont les Français déjà cités auxquels il fallait ajouter Alaphilippe, seul de son équipe à avoir su se maintenir à l’avant. Les_Groupama-FDJ_ont_envoye_du_lourd_dans_la_bordure.jpg Les Groupama-FDJ ont continué à mener très longtemps, presque jusqu’aux 500 mètres. Boasson Hagen était placé 2e, derrière un équipier, toutefois Alaphilippe l’a devancé pour lancer le sprint. A la lutte avec Stuyven il a connu un incident mécanique et a dû se relever en pestant. Alors dans sa roue, Coquard a déboité vers la gauche mais a échoué à la 3e place derrière le monstrueux Van Aert, déjà vainqueur à Privas, et Boasson Hagen. On trouve ensuite Laporte 4e, Stuyven 5e, Venturini 6e, Hofstetter 7e (pas mal après sa chute et ses conséquences, sans aide dans le final).

Sagan a loupé son coup, il aurait dû faire beaucoup mieux que 13e, il a gâché une opportunité fantastique créée par son équipe. Cette place ne lui rapporte que 4pts au lieu de 50 pour le vainqueur de l’étape, 30 pour le 2e et 20 pour le 3e. Dommage, car ce coup tactique était formidable.

On peut regretter l’état de la route dans la dernière ligne droite. Elle devait être bien pourrie car au moins 4 protagonistes de ce sprint ont subi un plus ou moins déraillé : Coquard, Sagan, Alaphilippe et Venturini. Ça a sorti totalement Sagan du jeu, ce qui lui coûte très cher, ça a tué les espoirs d’Alaphilippe au moment où il était bien lancé, ça a obligé Coquard à faire un sprint de 500 ou 600m pour se replacer dans la roue d’Alaphilippe puis quand ce dernier a connu son problème, ça a privé "le Coq" de son lanceur de circonstances tout en le ralentissant. La conséquence pour Venturini ? Aucune idée.

4 Français dans le top 7, 10 Français dans les 20 premiers de l’étape, aucun dégât pour ceux qui jouent le général ou pourraient le jouer s’ils le décident. C’est remarquable ! Pierre Rolland (BVC) et David Gaudu (GFC) – qui n’a pas cherché à s’accrocher car Pinot avait assez d’équipiers et ça ne servait à rien de s’user inutilement avant les Pyrénées – sont les seuls Français bien cotés à avoir rallié l’arrivée hors du groupe des 42 membres du peloton maillot jaune. Allez, je vous ajoute Pierre Latour et Nans Peters (ALM), qui visent sans doute des échappées en montagnes, tout comme Kenny Elissonde (TFS). Cosnefroy, lui, est concentré sur son maillot à pois, il a donc fini dans un gruppetto. Par contre Calmejane, lui, est juste hors du coup.

La performance des 14 Français de la première bordure – dont Pinot, Bardet, Alaphilippe, Barguil et G. Martin – est d’autant plus remarquable que les victimes du jour sont nombreuses : Pogacar, Landa, Chaves, Porte, Mollema et Carapaz ont franchi la ligne avec un retard de 1’21. S’il n’y a rien de rédhibitoire pour jouer une bonne place au général, c’est presque éliminatoire pour la victoire finale, voire pour le podium.

Environ 80 coureurs ont terminé dans 2 gruppetti à 14’32 et presque 16’.

Au classement général, hormis la chute des piégés à commencer par Pogacar, passé de la 4e à la 16e place à 1’28 d’Adam Yates (MTS), perdant par la même occasion le maillot blanc, dont Egan Bernal (INS) devient titulaire. Chaves, Mollema, Landa et Porte sont à 1’34, Carapaz, qui devait faire office de leader de rechange d’Ineos Grenadiers, pointe déjà à 2’02. Guillaume Martin en profite pour prendre la 3e place provisoire à 9" du leader, et à 6" de Primoz Roglic (TJV), 2e.

Cosnefroy reste à pois, il a légèrement renforcé sa position avant les Pyrénées – où il devrait le perdre en toute logique – et si Sagan s’empare du vert, sa marge sur Bennett se limite à 9 unités, 49 de moins qu’en réussissant le coup parfait. (Van Aert est 3e à 32pts.)

Si, avant l’étape, j’évoquais la possibilité d’une grande offensive lancée dans les difficultés de la première partie du parcours servant à éliminer beaucoup de sprinteurs, c’est précisément en souvenir d’un numéro réalisé par la Cannondale de Peter Sagan qui avait fait à peu près le même coup sur le Tour il y a quelques années… En mieux, car elle avait fait carton plein (65pts) avec victoire d’étape. Après recherche, il s’agissait de la 7e étape du Tour 2013 entre Montpellier et Albi. Le scénario est un peu différent de celui dont j’avais souvenir, les hommes de Sagan avait fait exploser le peloton dans la 2e difficulté du jour de cette étape longue (205km), soit à plus de 130km de l’arrivée. Il y avait eu deux échappées, une avant le coup de force et une après, reprise tardivement. J’ai même le récit de cette étape sur le blog ! Bien évidemment, Sagan se souvenait de ce succès, il a insisté contre l’avis de son directeur sportif pour remettre en place la même stratégie lors de cette étape d’une longueur plus modérée qui, courue à bloc presque tout du long, aura bien fatigué tout le monde avant les Pyrénées.

Outre ce maillot vert acquis sans matelas de points d’avance, l’équipe à laquelle on doit toute cette animation a reçu le prix de la combativité, attribué à Daniel Oss pour récompenser l’ensemble de la Bora-Hansgrohe. Grâce à elle, on a vu plus de baston que lors des 5 heures d’un Wrestlemania !

Le résumé.

La fin de l’étape… (Je la mettrai à partir de la bordure à la sortie de Castres.)

Le Tour de France 2020, étrange à plus d’un titre, s’est enfin réellement animé. S’agit-il du début des hostilités ou juste une opportunité saisie en raison d’un concours de circonstances ? On aimerait que la traversée des Pyrénées soit aussi belle que l’an dernier… Samedi, l’étape se termine après une longue descente, je ne suis pas sûr du tout de ce que ça va donner. J’imagine beaucoup d’animation au début, Sagan et S. Bennett qui tentent d’être dans l’échappée jusqu’au sprint intermédiaire, un gros groupe qui finit par se détacher avec à l’intérieur quelques équipiers de leaders de façon à les retrouver plus tard, un gros tempo au sein du peloton dans le Port de Balès pour écrémer, quelques retours de l’arrière dans la descente, la baston dans les derniers kilomètres de Peyresourde… et là, si un bon descendeur avec des qualités de rouleur prend un peu d’avance en haut ou dans la descente, il peut aller au bout. Roglic en est capable, Alaphilippe aussi, éventuellement Bardet… C’est moins la cam de Pinot. Je ne pense pas qu’un échappé puisse l’emporter, je mise plutôt sur un sprint au sein d’un petit groupe de leaders.

Si ça ne bouge pas samedi sur ce terrain de jeu, c’est à n’y rien comprendre. Dimanche le tracé sera dans la même veine, mais en pire. Donc si rien ne se passe samedi, on devrait sa faire chi*r tout le week-end. A moins qu’une équipe ne se lance dans une dinguerie comme aujourd’hui. En 2020, on ne peut plus s’étonner de rien.