Etape 8

  • Etape 8 : Les montagnes russes.

De Cazères-sur-Garonne à Loudenvielle, 141km.
Abandons : Giacomo Nizzolo (NTT), William Bonnet (GFC), Lilian Calmejane (TDE), Diego Rosa (ARK).

Suivre une étape du Tour de France – même peinard un samedi devant sa télé – n’est pas une expérience de tout repos (hormis bien sûr lors des étapes propices à la sieste). C’est éprouvant psychologiquement. Jusqu’ici, la 8e étape aura été la pire de ce point de vue. Je suis passé par tous les états. Je suis loin d’être le seul. Emotionnellement, c’était les montagnes russes. Curieuse coïncidence, un Russe était dans l’échappée et a aussi vécu une journée éprouvante dans la tête.

L’étape, déjà très courte, a vu son départ retardé après le départ réel prévu pour attendre un coureur d’NTT victime d’un souci pendant le défilé… Il restait bien assez de route à parcourir pour donner envie à une partie du peloton de partir en vadrouille.

Soren Kragh Andersen (SUN) a attaqué le premier. Ça bougeait beaucoup en tête de peloton, comme prévu, car on attendait une grosse bataille pour être dans l’échappée, et sans surprise, on y a eu droit. Du moins dans un premier temps. Benoît Cosnefroy (ALM) n’étaient jamais loin, il voulait en être pour défendre son maillot à pois. Difficile de creuser l’écart même à une bonne douzaine devant et avec une bonne entente. Les relances et les contres se multipliaient. Mais au bout de quelques minutes, rideau. Etonnant et décevant. Ceci dit, compte tenu du parcours, il était assez peu probable de voir l’échappée prendre assez de marge avant d’aborder les grosses difficultés pour y survivre.

Au sein de ce groupe, on trouvait pas mal de Français mais a priori un seul ayant une chance de faire un joli coup en montagne, Nans Peters (ALM), vainqueur l’an dernier à Antholz sur le Giro, qui accompagnait Cosnefroy. Jérôme Cousin et Fabien Grellier (TDE) ainsi que Quentin Pacher et Kévin Réza (BVC) complétaient le contingent français. Ils étaient accompagnés d’Ilnur Zakarin (CCC), à la rue – volontairement ? – depuis le début du Tour, Neilson Powless (EF1), Carlos Verona (MOV), Michael Morkov (DQT), Tom Skujins (TFS), Ben Hermans (ISN) et toujours Andersen. Aucun d’eux ne représentait le moindre danger au classement général.

Morkov n’ayant aucun intérêt à rouler, il restait derrière le reste du groupe. Il voulait sans doute juste prendre des points au sprint intermédiaire et ne pas favoriser l’échappée dans une étape convoitée par Julian Alaphilippe (DQT). Malheureusement pour le Français vainqueur à Nice, l’équipe du maillot jaune a complètement laissé filer. De façon franchement abusive.

Jérôme Cousin a attaqué aux 300m pour remporter le sprint intermédiaire que convoitait Morkov, surpris. Bien joué ! Une douzaine de minutes plus tard, Sam Bennett (DQT) a réglé le peloton devant Bryan Coquard (BVC), qui ne s’est pas relevé, histoire de prendre un peu d’avance avant de grimper. L’Irlandais a repris 2 points à Peter Sagan (BOH).

Au pied du Col de Menté (1ère C.), officiellement long de 6,9km à 8,1% de moyenne mais en réalité débuté en amont avec des pentes déjà non-négligeables, l’échappée possédait environ 14 minutes de marge sans pourtant aller vite. J’en veux pour preuve que Morkov et Réza, poissons-pilotes de sprinteurs, parvenaient facilement à suivre. En revanche, Giacomo Nizzolo, blessé au genou depuis plusieurs jours, n’a pu suivre… le peloton. Le sprinteur d’NTT n’a pas attendu d’être largué et de galérer tout le long de l’ascension pour monter dans sa voiture. Malgré ce rythme très pépère, quelques sprinteurs ont décroché en cours d’ascension. José Joaquin Rojas (MOV) s’est quant à lui mangé une belle gamelle à l’extérieur d’un virage dans la montée. Romain Bardet (ALM) a aussi chuté, mais plus tard, dans les 2 derniers kilomètres, victime d’une collision avec un assistant d’une autre équipe positionné là pour ravitailler ses coureurs.

On sentait un sprint s’annoncer au sommet. Cosnefroy a surpris en attaquant à 300m de la banderole, histoire de dégoûter tout le monde. Il a pris ses 10 points sans souffrance. Même en n’imprimant pas un rythme soutenu, le gros de la troupe s’est bien rapproché des fuyards, franchissant le sommet à 11’30 des fuyards. La victoire n’était pas encore certaine pour les échappés, tout dépendait de l’attitude du peloton jusqu’au début de l’ascension du Port de Balès (H.C.).

A l’avant, on a déjà pu admirer la nullité crasse de Zakarin en descente. Un homme en particulier en a pris bonne note, nous y reviendront. Très franchement, pour qui suit le Tour depuis quelques années, ça n’avait rien d’une découverte. Il est tout le temps sur les freins et peut y perdre facilement 1’ à 2’ par rapport à un équilibriste… Alors pour gagner une étape conclue par une longue descente, il allait devoir être très impressionnant en montée. J’ai de la peine pour ceux qui ont parié sur sa victoire sans être au courant de ce – GROS – problème. Les Ineos Grenadiers ont pris la tête du peloton juste avant le sommet pour se mettre en sécurité dans cette descente. Ça n’allait pas assez vite pour Sagan, en quête de sensations. Le Slovaque s’est offert un plaisir solitaire, illustrant le fait qu’avec un peu de volonté, le peloton aurait pu descendre à une allure bien supérieure. Une fois en bas, le peloton a de nouveau ralenti. En continuant ainsi, c’était plié. Les Mitchelton-Scott ont repris le lead en roue libre – façon de parler – avant de partager toute la largeur de la route avec les autres équipes.

Sans doute lassé d’en voir certains compter leurs coups de pédales, Cousin a contre-attaqué à 60km de l’arrivée. La route commençait déjà à monter. N’étant pas un des meilleurs grimpeurs du groupe, il avait tout à fait raison d’essayer de prendre un peu de marge sur un terrain moins difficile que le Port de Balès, col irrégulier de 11,7km à 7,7% de moyenne.

Jumbo-Visma a enfin pris ses responsabilités dans les parties qui précèdent l’ascension. Tony Martin faisait office de premier étage de la fusée. En le voyant embrayer, on pouvait s’attendre à de grandes manœuvres.

Zakarin a décidé de faire exploser l’échappée dès le début du Port de Balès. Cousin n’avait qu’une grosse minute de marge. Peters, Skujins et Pacher ont pu suivre, d’autres espéraient manifestement amortir l’accélération pour revenir au train, les moins forts ont disparu du paysage. Andersen est parvenu à faire la jonction. Powless, Hermans, Verona se rapprochaient doucement, pas Cosnefroy, plus puncheur que grimpeur et déjà bien usé par les efforts consentis tout au long de la semaine. Rattrapé assez rapidement, Cousin n’avait pas le niveau pour s’accrocher. Au moment où à peu près tout le monde se regroupait, Peters en a remis une belle. Zakarin et Pacher ont sur répondre, pas les autres. Le jeune Français, grand ami d’Emilien Jacquelin, champion du monde de biathlon, était déjà un des plus actifs de l’échappée, il ne cherchait pas à cacher ses sensations, on le voyait passer de gros relais depuis le début. Il devait se sentir dans un grand jour. Néanmoins, les 5 autres rescapés de l’échappée restaient proches, ils géraient leur ascension. Pacher a fini par craquer. Zakarin et Peters allaient trop vite pour lui. Powless a alors décidé de se lancer seul dans en chasse des hommes de tête. Il s’est détaché au train… pas bien longtemps.

Après s’être calmé, le peloton a de nouveau accéléré avec le retour de Tony Martin au travail. Il ne s’agissait pas d’un train étouffant, juste suffisant pour faire lâcher les hommes attendus dans le gruppetto (et ceux en grande méforme). Un autre abandon, celui de William Bonnet, a été annoncé dans cette difficulté.

Et là, catastrophe, Thibaut Pinot (GFC) s’est fait distancer par le peloton. Il a été attendu par l’ensemble de ses coéquipiers. C’est terrible au lendemain d’une super journée de son équipe. Il restait plus de 40 bornes… Moralement, il n’allait pas s’en remettre. Il ressentait clairement les conséquences de la blessure au dos subie lors de la 1ère étape, trainée chaque jour en tentant de donner le change, en faisant croire que ça allait mieux de façon à gagner du temps. Il n’en a pas eu assez pour se soigner. On voyait ses coéquipiers essayer de le réconforter. Là, sincèrement, j’étais juste dégoûté de tout devant ces images si semblables à celles de son abandon l’an dernier en fin de Tour alors qu’il était parti pour le remporter. Pinot_blesse_et_soutenu_par_ses_equipiers_alors_qu_il_ne_peut_suivre_en_montagne.jpg L’an dernier, j’ai mis plusieurs jours à m’en remettre. C’est d’autant plus difficile à digérer qu’il n’est que victime dans cette histoire, il n’a commis aucune erreur, avait réussi à éviter les gamelles avant d’être piégé à 3km de l’arrivée quand certains coureurs ont décidé de se relever. Une fois au sol, un vélo l’a percuté dans le dos, manifestement il s’agit de la cause du mal. S’il était tombé par maladresse ou manque d’attention, s’il avait eu un jour sans, ça passerait mieux. Quand la cause est extérieure et ressemble furieusement à de la poisse dans une carrière constellée d’épisode de grave déveine, les conséquences psychologiques peuvent être terribles. On ne peut pas exclure que les séquelles physiques de l’accident de Nice soient en partie liées au poids de ce sentiment d’être condamné à ne jamais pouvoir réaliser son rêve de remporter le Tour parce qu’une tuile lui tombera toujours sur la tête à un moment ou l’autre. En résumé, une fois que tu as le sentiment d’être un poissard, tout accident devient insurmontable et beaucoup plus handicapant qu’il ne devrait l’être (en l’occurrence, 7 des 8 coureurs de son équipe sont tombés lors de la première étape, dont plusieurs salement, lui compris, et Bonnet, son garde du corps sur le plat, a dû abandonner au cours de cette 8e étape… ça fait beaucoup à encaisser).

Reprenons. Parce que même avec le moral tout au fond de la vallée, la course se poursuivant. Toujours le même duo en tête, Anderson et Skujins restaient ensemble en chasse, suivis par Verona, parvenu ensuite à recoller. L’écart demeurait limité mais certainement suffisant pour ne pas les voir rentrer. Ou alors dans la descente. Powless a fait l’élastique, il a fini par revenir sur le trio.

Etrangement, Sepp Kuss (TJV) a craqué sans avoir travaillé. Robert Gesink tenait la barre. Son équipe menait toujours grand train. Plus bas dans la montée, Lilian Calmejane mettait pied à terre puis à moquette (celle de la voiture de son équipe). Il galérait tous les jours, très loin de sa meilleure forme.

Impressionnant, Peters est passé en tête au sommet (20pts), où il précédait les chasseurs de 45 secondes. Sans surprise, le Français a pris le large dans la descente. Le Russe ne peut pas suivre dans cet exercice, même s’il se battait, s’il tentait de forcer la barrière psychologique établie par une très grosse gamelle subie il y a quelques années. On sentait bien que dans chaque partie technique, il freinait, hésitait sur toutes ses trajectoires. Il s’agissait d’une descente assez difficile car il fallait beaucoup relancer et prendre des virages presque en aveugle sans protection sur le bord de la route.

Après Gesink, on voyait Wout Van Aert à l’œuvre… Malgré tout, il restait encore pas mal de monde au sein du groupe maillot jaune. Le Belge a fait des dégâts, cette fois, ça écrémait pour de bon, il restait à peine 30 coureurs à 1km du sommet. Le peloton a basculé à 9’35 de l’homme de tête, le gruppetto Pinot à près de 18 minutes.

En bas de la descente, autrement dit au pied du Col de Peyresourde (1ère C., 9,7km à 7,8%), Zakarin était relégué à 40 ou 45 secondes, les autres poursuivants à 1’. Powless, qui tentait de les semer, s’est loupé en allant tout dans le virage où Chris Froome avait commis la même erreur en 2017 (il y aurait probablement perdu le Tour si ses adversaires l’avaient attaqué dans ce col, le Britannique l’a reconnu par la suite… mais c’est le passé). L’Américain originaire de l’île de Guam est parti dans l’herbe au milieu des spectateurs et des véhicules.

Lors des premiers hectomètres de l’ascension, Peters ne semblait pas hyper serein, il regardait beaucoup derrière. Il n’avait pourtant pas à se soucier de ses poursuivants, uniquement de sa propre gestion de l’effort, car même dans l’hypothèse d’un retour de Zakarin, la descente finale ferait la différence en sa faveur. Bénéficiant du point de mire, Zakarin s’est rapproché progressivement.

Le peloton, qui a perdu Diego Rosa suite à une violente chute dans la descente (clavicule cassée), poursuivait sur un très gros rythme. Van Aert a fini par s’écarter de la tête du peloton. Au tour de George Bennett d’assurer le train de la Jumbo-Visma. Daniel Marinez (EF1) a encore craqué. Ça lui arrive tous les jours. Tom Dumoulin, leader de rechange de Jumbo-Visma, s’est mis à rouler plus tôt que prévu, lui qui en principe devait rester dans les roues pour faire office de leader de rechange. Ceci semblait annoncer une attaque de Primoz Roglic, excellent descendeur, car hormis Pinot, les leaders restaient groupés. Mais c’est d’Alaphilippe qu’est venue la première attaque, histoire sans doute de tester le maillot jaune, Adam Yates (MTS). Il a fait sauter Bennett et des Movistar, dont Alejandro Valverde. Pas Yates. Emmanuel Buchmann (BOH) puis… Alaphilippe, ont alors décroché. Voyant qu’il ne pourrait ni remporter l’étape, ni s’emparer de nouveau du maillot jaune perdu bêtement sur une pénalité, le Vélo d’or 2019 a décidé de se relever pour finir à son rythme et préparer la suite du Tour. Il a besoin d’être largué au général pour poinçonner des tickets de sortie.

Cette fois, il y en avait partout. Dumoulin envoyait très fort, très peu parvenaient à tenir le rythme. Tadej Pogacar (UAD) a contré, seuls Roglic et Nairo Quintana (ARK) sont parvenus à aller prendre sa roue. Les Slovènes ont collaboré. Egan Bernal (INS), sans équipier, a ramené Mikel Landa (TBM), Rigoberto Uran (EF1), Guillaume Martin (COF) et Miguel Angel Lopez (AST). Plus loin, on retrouvait Yates et Dumoulin, Romain Bardet encore un cran derrière aidé par Cosnefroy (rattrapé par le peloton)… Le trio d’hommes très forts ne semblait pas vouloir tout donner. Ce qui a permis le retour du quintette de chasse. Mais ça allait de nouveau exploser. On a temporisé. D’autres lâchés se rapprochaient, dont le maillot jaune, Richie Porte et Bauke Mollema (TFS), un équipier de Bernal (Richard Carapaz) ou encore Enric Mas (MOV), mais pas Dumoulin. Pogacar en a donc remis une. Personne n’est allé le chercher, mais heureusement, Carapaz était là pour rouler en tête de groupe. Il s’agissait du seul équipier disponible.

Pendant ce temps Peters continuait à gérer sa montée. Il ne regardait plus derrière lui après l’avoir fait au tout début. Le public du week-end, très présent (pas tout à fait comme en juillet mais c’était vraiment pas mal), encourageait le Français. Il se sentait pousser des ailes. Zakarin n’aurait jamais pu approcher à moins d’une dizaine de secondes. L’écart s’est de nouveau creusé. Classique. Le point de mire aide beaucoup, il stimule psychologiquement, aide à se transcender, seulement quand il dure trop longtemps – ou quand vous le perdez – l’effet inverse se produit, ça vous sape le moral, vous subissez l’impression d’être incapable de combler l’écart.

Landa et Porte ont pu sortir pour se lancer derrière Pogacar, personne n’est allé les chercher, tous se contentaient de suivre Carapaz. On retrouvait Martin, Bardet, Bernal, Mollema, Roglic, Uran, Lopez, Yates, Mas.

Au sommet, Peters devançait Zakarin de plus de 40 secondes. Il ne devait donc prendre aucun risque dans les 9km de descente suivies de 2 bornes de faux-plat.

Constatant l’immobilisme qui régnait entre les leaders, Martin est sorti à son tour à environ 1,5km du sommet. Très proche de Yates au général, il visait le maillot jaune. Rien de moins ! Une bonne partie du groupe a réagi. Pas tout le monde. Ils sont pour la plupart revenus avant une nouvelle attaque de Nairo Quintana pour prendre quelques mètres d’avance avant le sommet. Seul Roglic l’a suivi. Ils avaient 45s de retard sur Pogacar. Porte et Landa ont très rapidement été repris et lâchés dans la descente,

Peters se baladait toujours au premier échelon de la course. Au 2e, on retrouvait désormais Verona et Skujins (le Letton a pris la 2e place au sprint), car en perdant de vue la victoire d’étape, il a aussi perdu ce qui le motivait à prendre quelques risques en descente. Cette victoire française est un bel exploit, il sauve la journée bien amochée par la défaillance de Pinot. Powless a fini 5e, Hermans a pris la 6e place au sprint devant Pacher.

Dans la première partie de la descente s’est produite une jonction entre les leaders déjà groupés 300m avant le sommet. Bardet en a profité pour contrer, imité ensuite par Yates, pas décidé à laisser échapper son maillot jaune. Mieux vaut attaquer à 2km de l’arrivée que de ne rien tenter… Le leader d’AG2R-La Mondiale en partance pour Sunweb aurait pu prendre le maillot jaune avec un peu de réussite. Cette initiative a donné des idées à G. Martin, il l’a reproduite sous la flamme rouge. Il lui fallait prendre 9 secondes à Yates, contraint de réagir et de mener le groupe jusqu’à l’arrivée. Bardet a tout de même pu gratter… 2 secondes en finissant 10e de l’étape.

Parmi les favoris, le seul vainqueur est Pogacar, piégé par la bordure de Castres, à l’œuvre le lendemain pour compenser une partie de cette perte de temps regrettable. Ça rappelle beaucoup Pinot l’an dernier au Tourmalet (en moins réussi que le Français). Le jeune Slovène avait perdu 1’21, il en a repris la moitié (40 secondes) par rapport à Lopez, Yates, Bernal, Landa, G. Martin, Roglic, Quintana, Uran et Porte (38 à Bardet). Mas, Mollema, Carapaz, Pierre Rolland (BVC) et Esteban et Damiano Caruso (TBM) ont concédé 38 secondes de plus. Buchamen et Esteban Chaves (MTS) encore 25 de plus (soit une grosse minute par rapport à la majorité des leaders) en franchissant la ligne juste avant Sergio Higuita (EF1), Warren Barguil (ARK), Valverde et Dumoulin.

Alaphilippe a lâché 18’, les Groupama-FDJ sont rentrés ensemble à plus de 25’. De toute façon, dans cette situation, le temps importe peu. J’espère juste que Pinot va pouvoir aller mieux et attaquer en montagne pour en gagner une belle. Il ne compte pas abandonner le tour, d’autant que le clm du dernier samedi se déroulera chez lui. Avec de tels écarts, Alaphilippe et Pinot mais aussi les Rudy Molard, David Gaudu, Valentin Madouas, Stefan Küng ou autres Sébastien Reichenbach ont gagné la possibilité de s’échapper lors de futures étapes. On pouvait même en attendre certains devant dimanche. Ce qui s’est produit. Ils ont tous – ou presque tous – essayé. Ce n’est pas encore le sujet. Notons que Peters a gagné car l’absence d’ambitions au général affichée par Bardet depuis des mois offre une liberté à ses équipiers.

Ça n’empêche pas Bardet d’être passé 4e au classement général (avec une sérieuse alerte au genou, blessé dans la chute). Un classement bien étrange avec Yates 3" devant Roglic, 9" devant Martin, 11" devant Bardet, 15" devant Bernal, N. Quintana, Lopez, Uran (4 Colombiens à la suite dans le même temps !). Pogacar figurait au 9e rang à 48" puis Mas au 10e à la minute. Buchmann, Landa et Porte restaient à environ 1’30, Mollema et Dumoulin déjà nettement plus loin (2’12 et 2’20).

Sagan toujours en vert, Bernal en blanc, Cosnefroy à pois (35pts contre 31 pour Peters, 25 à Zakarin, 24 à Skujins, 20 à Pacher, seulement 10 pour Roglic, 10e du classement). Quant au combatif du jour, sans surprise, Peters, auteur de la déclaration du jour concernant Zakarin : «j’ai vu qu’il descendait comme une chèvre» (dans le Col de Menté)… Ce franc-parler ! Magnifique ! Il expliquait avoir décidé de se placer en tête pour basculer dans la descente du Port de Balès pour faire la descente à fond sans se retourner et sans se poser de question afin de lâcher le Russe, puis il a grimpé et résisté en sachant que même en cas de retour de Zakarin il aurait de la marge dans la descente. Après sa première victoire lors de son premier grand tour l’an dernier, puis une mononucléose venue casser sa dynamique, le voilà vainqueur de sa première étape sur son premier Tour de France (auquel il a été convié tardivement). Sachez-le, il n’avait pas d’oreillette, il a tout fait au cerveau et au ressenti. Ce qui le rend d’autant plus appréciable !

Quel plaisir de voir les attaquants être récompensés ! Ça vaut aussi pour Pogacar, car l’attitude de Roglic interroge. Il ne voulait clairement pas prendre le maillot jaune… Son équipe n’a rien tenté pour remporter l’étape, elle a en revanche travaillé pour le lancer sur orbite. Il n’a pas agi, se contentant de sauter dans les roues – mais surtout pas celle de Pogacar car il aurait pris le maillot – et de suivre sans aucun souci sans jamais contrer ni relancer. Peut-être est-il le nouveau roi du bluff. Il se comporte comme avec une avance de 4’ sur son dauphin au général… malgré des écarts proches du néant. S’il est aussi fort qu’il semble l’être, ne pas en profiter pour convertir sa supériorité au classement général pourrait être une énorme erreur. Tout ça pour ne pas avoir à assumer la responsabilité du maillot jaune ? Dans ce cas, il n’allait pas non plus bouger dimanche.

Il est vrai que contrairement aux prévisions, la Jumbo-Visma n’impressionne pas. Elle domine, néanmoins T. Martin n’est pas ce qu’il a été, Kuss et Bennett sont très décevants, pour ne pas dire absents, Gesink est moyen, Dumoulin peut tout juste se prévaloir de la qualité de lieutenant, il ne tient pas une forme qui justifierait de le protéger, si bien qu’outre Roglic, seul Van Aert, le tout-terrain vainqueur de 2 étapes au sprint, le train de cette formation tient plus du R.E.R. C que du TGV (Jansen, le 8e, est d’une discrétion impressionnante^^)… La Ineos, elle, est carrément à la rue, même si Carapaz est parvenu à revenir pour donner un coup de main à son leader. Ça me fait d’autant plus mal pour Pinot, car la FDJ n’avait rien à envier à ces 2 formations présumées supérieures.

Le résumé.

La fin de l’étape…

La seconde étape pyrénéenne avait de bonnes chances de ressembler à celle de la veille. C’est la raison pour laquelle… elle n’y a pas du tout ressemblé.

Etape 9

  • Etape 9 : le Tour de l’avenir.

Du Pau à Laruns, 153km.
Abandon : Fabio Aru (UAD).

Avant le départ à Pau, un hommage a été rendu à Nicolas Portal, le directeur sportif, stratège et manager de Sky et d’Ineos ces dernières années. Sans lui, cette équipe n’est plus la même. Son décès soudain il y a quelques mois explique en grande partie pourquoi cette formation n’a été que l’ombre d’elle-même lors de la première semaine du Tour.

Le profil de l’étape, très proche de celui de l’étape de la veille, pouvait laisser imaginer un scénario assez semblable. Avec un peu plus de baston pour former l’échappée car les grimpeurs suffisamment éloignés au général pensaient avoir un véritable coup à jouer pour la victoire d’étape. Ils voulaient être le Nans Peters du lendemain… sans peur du lendemain, journée de repos.

Le départ, donné sur du plat, ouvrait la possibilité à n’importe qui de tenter sa chance. Pierre Latour (ALM) a attaqué le premier, néanmoins on était globalement plus sur de l’accélération que sur de l’attaque très franche. Un premier membre de Sunweb s’est porté à l’avant. Puis Thomas De Gendt (LTS) et d’autres encore. Ça partait généralement à 1 ou 2, jamais bien longtemps, car de grosse relances empêchaient systématiquement l’écart de se creuser de façon significative. Ce peloton hyperactif imprimait un rythme infernal. Etrangement, on voyait aussi des sprinteurs attaquer. De Gendt restait de loin le plus présent à l’avant. On a aussi vu Benoît Cosnefroy (ALM), désireux de renforcer son maillot à pois mis en danger notamment par… Peters, son coéquipier, mais surtout par son niveau en montagne, clairement inférieur à celui de beaucoup de futurs candidats aux pois.

La première côte du jour (4e C.) a été grimpée à une vitesse folle. Cosnefroy a fait l’effort pour y prendre un point, le seul distribué. Marc Hirschi (SUN) ne s’est pas relevé après le sommet, il a voulu prendre tous les risques dans la descente pour prendre le large… mais a pris trop large dans un virage, il a bien failli finir dans un camping-car. Sa seule erreur de la journée dans un exercice qu’il affectionne particulièrement. Lors de cette première offensive, le jeune Suisse brillant lors de la fin de la 2e étape du Tour n’a pu prendre que quelques dizaines de mètres d’avance. Les 45km avant la prochaine difficulté devaient en principe permettre à l’échappée du jour de se former et de prospérer. Il ne fallait pas trop tarder à la former. Ça ne s’est pas produit ainsi. Pour une bonne raison…

Quand Andrey Amador (INS) a attaqué, Wout Van Aert (TJV) l’a suivi puis a relayé… de grandes manœuvres en vue ? Souhaitait-il empêcher des équipiers d’adversaires de Roglic au général de participer à l’échappée, ou la Jumbo-Visma visait-elle elle-même la victoire d’étape ? Après Hirschi, un nouveau Sunweb s’est porté à l’attaque en la personne de Nicolas Roche (SUN). Roche insistait, les contres échouaient tous à lâcher le peloton. Tout à bloc ! Roche a été repris, et bien sûr c’est reparti, avec cette fois Julian Alaphilippe (DQT) qui attendait son heure. C’était très intelligent de sa part, il était resté discret jusqu’ici, sachant pertinemment que l’échappée mettrait du temps à se former et que les premières attaques seraient vouées à l’échec. Il a donc attendu que d’autres s’épuisent avant d’essayer. Sa belle attaque n’a pu prospérer, notamment en raison de l’attitude des Groupama-FDJ, qui misaient clairement sur David Gaudu. Stefan Küng l’a ramené devant et a roulé comme une brute pour tenter de provoquer une cassure dans le peloton. Alaphilippe en a alors remis une avec l’aide de son équipier Dries Devenyns. Le peloton, très étiré, restait en un seul morceau. C’est dire le degré de motivation des candidats à l’échappée, à l’image des Sunweb (au tour de Casper Pedersen). Peter Sagan (BOH) se montrait attentif, il avait bien envie de partir dans le bon coup pour aller nourrir son maillot vert au sprint intermédiaire.

Si samedi il suffisait de le vouloir pour prendre l’échappée, dimanche, il fallait le mériter. Des contres et de gros relais dans tous les sens… C’était absolument n’importe quoi, mais du n’importe quoi délectable.

On a assisté à un moment de calme relatif quand Kasper Asgreen (DQT) a emmené le peloton après plus de 22km de baston. Il s’agissait de calmer tout le monde. Ça n’a pas duré bien longtemps. Dan Martin (ISN) en a remis une dans une côte, puis une seconde juste après. Problème, les Jumbo-Visma restaient très bien placés, comme si Primoz Roglic avait décidé de gagner à Laruns, comme il l’a fait sur le Tour en 2018. Par la suite beaucoup ont encore tenté leur chance seuls ou en duo, notamment Valentin Madouas (GFC), Carlos Verona (MOV), de nouveau Alaphilippe et Gaudu, encore des Sunweb, Hugh Carthy (EF1), et j’en oublie car je ne peux tous les citer. Après 2 ou 3 minutes d’effort violent, ils se faisaient manger par le peloton.

Quelle baston ! L’an dernier déjà on avait vu ce genre de début d’étape fou entre Toulouse et Bagnères-de-Bigorre (12e étape), mais surtout entre Limoux et Foix-Prat d’Albis (15e étape), juste avant la 2nde journée de repos, où il avait fallu attendre d’atteindre les véritables difficultés du jour pour voir un gros groupe se détacher à la pédale. Allait-on devoir attendre le Col de la Hourcère (1ère C.) pour qu’une échappée se dessine ? Certains ont dû le penser car pendant un petit moment, ils ne se montraient plus à l’avant. Je pense notamment aux Groupama-FDJ – Gaudu a essayé une fois d’accompagne un coup sans insister – ou même à Alaphilippe. D’autres continuaient à essayer, par exemple Nicolas Edet (COF). Sagan a aussi fait rouler un équipier pour essayer de se faire emmener, des CCC ont tenté, je n’ai pas compris l’entêtement de Mads Pedersen (TFA) qui n’avait rien à faire là, Rémi Cavagna (DQT) a tenu un petit moment. Adam Yates (MTS) et certains leaders observaient ça de loin depuis les dernières places du peloton.

Les candidats se faisaient de moins en moins nombreux à mesure qu’on approchait du pied du col. Les non-grimpeurs n’avaient plus aucun intérêt à tenter de se glisser dans l’échappée, même pour servir d’équipiers, car ils n’avaient plus le temps de prendre assez d’avance sur le plat pour rester devant le peloton au moins jusqu’au sommet. Un trio de Sunweb (Benoot, Hirschi, KrahgAndersen) est alors sorti avec Madouas, Imanol Erviti (MOV) et Cyril Barthe (BVC). Seul un Astana est ressorti, puis Luke Rowe (INS) a tenté, ce qui a provoqué la réaction de Van Aert alors que le peloton semblait OK pour se calmer. Rowe n’a donc pas insisté.

Le petit groupe présent à l’avant n’a pas eu la chance espérée, ça a de nouveau relancé à une vitesse folle en tête de peloton car beaucoup d’équipe n’étaient pas représentées. Le groupe a donc été repris. 2 des Sunweb ont insisté. On n’avait pas encore abordé le début du terrible Col de la Hourcère (11,5km à 8,8%), une découverte sur le Tour, ce qui explique son classement en 1ère catégorie. Il mériterait d’être hors-catégorie et le sera sûrement dans l’avenir. C’est reparti de plus belle avec pas mal de grimpeurs, dont Carlos Verona, Daniel Martinez (EF1), Thibaut Pinot (GFC) – et oui ! – plus un autre, ils ont été rejoints par Madouas, Maximillian Schachmann et Lennard Kämna (BOH) étaient là, tout comme Benoot et Kragh Andersen. Mais les Ineos et Jumbo-Visma ne voulaient pas laisser faire, ils voulaient s’en mêler. Ça explosait dans tous les sens en début de peloton en sortant à la pédale. C’était si confus que Roglic s’est fait remonter tout à l’avant par un équipier, surprenant des leaders pas attentifs obligés de soudain mobiliser les troupes. D’où un nouveau regroupement quasi-général. Quel chantier !

Sachez que pendant ce temps, Anthony Turgis (COF) est tombé en passant un pont. Un sort bien plus enviable que celui de Fabio Aru, sorte de fantôme sur ce Tour de France. On l’aura surtout vu lâcher en début d’étape et faire la course avec le camion-balai derrière les deux files de voitures. A un moment, on l’a même vu se faire ravitailler par le chauffeur du camion-balai ! Je n’ai pas souvenir d’avoir déjà été le témoin de telle scène (sans doute parce que d’habitude, la réalisation de fait pas décrocher de moto image à cet échelon de la course^^). On n’attendait que son abandon, il est survenu plus tard au cours de l’ascension. Sur le Tour, le camion-balai, c’est la grande faucheuse.

De petits groupes ont pu se former devant le peloton avec pas mal d’hommes forts. Le premier avec Warren Barguil (ARK), Dylan Van Baarle (INS), de nouveau Gaudu, Verona, Van Aert et Kämna. Puis un autre qu’a laissé filtrer la Jumbo-Visma notamment Pierre Rolland (BVC). En revanche, pas d’Alaphilippe. Sans doute a-t-il rapidement compris que le scénario de la course ne lui serait pas favorable. Pas besoin d’insister.

La bataille se poursuivait pour tenter de former une échappée. Barguil a relancé car l’avance était minime. Sébastien Reichenbach (GFC) l’a rejoint. Van Baarle aussi. Pinot, Gaudu, Kämna et d’autres sont revenus. Groupama-FDJ était en force avec de nouveau Pinot… qui roulait. Il jouait clairement un rôle d’équipier, il ne nourrissait évidemment aucune ambition personnelle lors de cette étape, son dos ne le lui permettait pas, ce qu’on a encore constaté lorsqu’il est ressorti avec Reichenbach et Barguil car des hommes continuaient à sortir du peloton un à un pour se porter à l’avant.

L’obstination de la Jumbo-Visma à rouler à bloc condamnait toute forme d’échappée. La formation néerlandaise, présente en nombre en tête de peloton, contrôlait fermement la course. Pourtant, Hirschi est parvenu à repartir seul. Kämna, parvenu à le rejoindre non sans difficulté, n’a pu tenir son rythme. D’autres tentatives de divers coureurs – essentiellement des équipiers de leader en plus des Groupama-FDJ – ont connu un demi-succès. Si Pinot s’est relevé après avoir bossé, un groupe de 8 est resté en chasse-patate entre le jeune Suisse et le groupe maillot jaune. On y retrouvait encore et toujours Gaudu, Reichenbach, Barguil, Kämna et Martinez, cette fois accompagnés d’un collaborateur de Bernal (Jonathan Castroviejo) et d’un de Pogacar (Davide Formolo).

La situation s’est enfin stabilisée ! Alléluia ! Enfin… presque. Martinez a voulu sortir pour rejoindre Hirschi et Omar Fraile (AST) a intégré la contre-attaque. Plus important, le peloton maillot jaune s’est calmé. Hirschi faisait bonne impression, on pouvait déjà presque parler de grand numéro, seulement il semblait rester trop de plat au programme pour l’imaginer tenir seul jusqu’à l’arrivée.

En haut de l’ascension et dans la descente, en plus d’une température plutôt fraiche, les coureurs ont dû composer avec des éléments peu cléments : brume et pluie. Traduction : mauvaise visibilité et route glissante. Plus les descentes sont dangereuses, plus elles permettent de créer d’écarts entre ceux qui prennent des risques et ceux qui ont peur ou ne souhaitent pas en prendre. A condition bien sûr que la prise de risques soit accompagnée de maîtrise. Hirschi a basculé en tête au sommet, Fraile est passé 2e, Gaudu 3e. L’ancien champion du monde et d’Europe espoirs devançait le groupe de chasse d’1’20 et le peloton, encore volumineux et bien mené par Van Aert, d’environ 1’40. Hirschi_a_fait_un_grand_numero_en_montee_et_en_descente.jpg Cette descente jusqu’au pied du Col de Soudet (3e C. 3,8km à 8,5% de moyenne), déjà pas facile par nature, devenait réellement dangereuse. On a pu y constater qu’être suisse ne signifie pas nécessairement être un grand descendeur. Sur une échelle allant du rocher qui se détache de la montagne à Didier Cuche, Hirschi et Reichenbach respectent toutes les mesures de distanciation. Le premier est tout en haut de l’échelle, le second, sans être aussi nul qu’un Zakarin (niveau rocher… ZERO contrôle), se sent infiniment plus à l’aise quand le dénivelé est positif… Lors de ces quelques kilomètres, Reichenbach s’est fait lâcher par le groupe, Hirschi a ébloui tout le monde et creusé les écarts. Il a gratté 40 secondes en quelques kilomètres. Certes, la dangerosité aidait, personne au sein du peloton ne souhaitait se mettre en grand danger pour aller chercher un homme seul ou un petit groupe incapable de prendre beaucoup de champ.

La météo dans ce petit col me donnait encore plus de regrets pour Pinot. Il a toujours aimé ces conditions, seulement son dos ne lui permettait pas d’en profiter. Bref. Toujours au sein de ce groupe de 8 (réintégré par Reichenbach), Gaudu a connu une mésaventure en roulant trop près du bord. Inattentif, il est sorti de la route – à cause d’un bidon tombé au sol ? – et a percuté une spectatrice. Sans gravité, il a pu repartir aussitôt. Cet octette comptait à peine une minute d’avance sur le peloton maillot jaune.

Au sommet, où étaient monté beaucoup de supporters basques pas tous masqués, Gaudu s’est adjugé le 2nd point distribué pour le classement du meilleur grimpeur. On plongeait alors dans une descente bien plus longue mais nettement plus roulante (route refaite au moins sur certaines sections), encore mouillée et noyée dans le brouillard en haut, a priori assez sèche en bas. Hirschi continuait à jouer les risque-tout. Il a même pris le risque de tomber malade en n’enfilant pas d’imperméable avant de se lancer dans son exercice favori. Impérial ! Trajectoires parfaites, position très aérodynamique, maîtrise totale, absence de peur, donc un minimum de freinage et beaucoup de relances… Son avance sur le peloton, beaucoup plus prudent, ne cessait de s’accroître. Au sprint intermédiaire (à 55km de l’arrivée), sa marge par rapport aux 7 poursuivants s’élevait à 3’33. 7 car Reichenbach, de nouveau largué dans la descente, s’était relevé et se trouvait dans le peloton passé 4’27 après l’homme de tête. Matteo Trentin (CCC) a réglé ce groupe maillot jaune.

En principe, dans cette partie de vallée – du plat relatif – avant le Col d’Ichère (3e C.) puis dans celle précédant le Col de Marie-Blanque (1ère C.), un homme seul allait perdre beaucoup de temps par rapport à un groupe et à un peloton organisés. Les chasseurs tournaient bien… en apparence du moins. En tête de peloton, la Jumbo-Visma n’amusait pas le terrain… sans aller à fond non plus. Preuve en est que le groupe de Pinot est parvenu à recoller. Il naviguait à maximum une minute depuis sa création.

En pratique, au sein de la contre-attaque, on ne devait pas réellement y croire. Impossible de jouer la victoire d’étape, impossible de servir de point d’appui à une attaque de leur leader dans l’hypothèse où ils se seraient portés à l’avant pour préparer une grande offensive… Ça manquait donc de conviction. D’où un engagement insuffisant. Ils perdaient du temps et étaient condamnés. Ils ont finalement été avalés par le peloton toujours mené par Jumbo-Visma. Rien ne vous choque ? Cette équipe se comportait comme si elle avait le maillot jaune sans pour autant avoir cherché à l’obtenir… dans le but de ne pas l’assumer. Tu ne veux pas avoir à l’assumer, pourtant tu l’assumes avant de l’avoir. Il faut nous expliquer cette logique ! Cohérence, quand tu nous tiens…

Hirschi était en train de taper dans ses réserves d’énergie avant le Col de Marie-Blanque, très difficile, surtout au sommet. Avant d’y parvenir, il a franchi le Col d’Ichère (4,6km à 6%) avec une marge d’encore 4’10. Seulement, ça sautait aux yeux, son coup de pédale traduisait une nette baisse d’énergie. Plus grand monde ne misait sur sa victoire. On a de nouveau vu Gaudu passer 2e pour prendre un point. Anecdotique ? Oui et non. On comprend que chasser le maillot à pois devient clairement une option pour la Groupama-FDJ.

Même en menant le peloton sans prendre trop de risques dans la descente, Van Aert reprenait désormais du temps à Hirschi. On arrivait au Col de Marie-Blanque : 7,7km à 8,6% de moyenne, mais cette moyenne est trompeuse car le pied est une mise en jambe avant l’enfer. Plus on monte, plus c’est dur. Les derniers kilomètres sont une horreur. Le Suisse, dont la marge se limitait à 3"06 au panneau indiquant le début de l’ascension, était à la merci du peloton. Il ne pouvait espérer basculer seul au sommet en cas de grosse bagarre entre leaders, ses supporters devaient prier pour que la baston pour le classement général soit une nouvelle fois repoussée à plus tard.

Ça ne sentait pas bon car devant le maillot jaune d’Adam Yates, on trouvait 6 maillots jaunes de Jumbo-Visma. Gesink s’est écarté, Van Aert poursuivant la stratégie d’étouffement collectif avec un rythme infernal qui faisait sauter pas mal de monde, dont Emmanuel Buchmann (BOH), 11e du général. Kuss a pris la suite, ça nettoyait encore petit à petit mais pas tant que ça. L’Américain déçoit, on le pensait beaucoup plus fort, le rythme qu’il imposait ne permettait pas de nettement réduire l’écart par rapport à l’homme de tête ou même simplement de faire de nouveau lâcher l’affaire à Pinot (qui a fini par décrocher en essayant de s’étirer le dos). J’ai chronométré 2’20 à 2’30 au panneau indiquant le sommet à 4km.

Ne nous le cachons pas, Hirschi s’accrochait bien à la main de son directeur sportif à chaque fois qu’il prenait à manger ou un bidon… Il a même été pénalisé de 200 francs suisses et de 20" de pénalité au classement général après la course… mais pas sanctionné sur le classement de l’étape. Cette règle est d’une grande incohérence et hypocrisie.

A 3km du sommet, il lui restait à peine 2’06 de marge. On attendait toujours l’attaque de Roglic… Pourquoi faire bosser son équipe pour ne jamais passer à l’offensive ? Rappelons qu’il y avait des bonifications en temps au sommet (8, 5 et 2 secondes).

Kuss a fini par se relever, George Bennett a pris la suite pendant très peu de temps car Pogacar ne souhaitait pas continuer à se laisser dicter sa conduite. Le jeune Slovène n’a pas peur, il ose essayer de gagner au lieu de chercher à ne pas perdre. Rien à voir avec son aîné. Ce dernier s’est d’ailleurs contenté de profiter du travail de Tom Dumoulin, limité à un rôle d’équipier. Yates et Sergio Higuita (EF1) coinçaient, Guillaume Martin (COF) a bien géré son effort pour limiter la casse et revenir au train. Il y est parvenu, mais quand Dumoulin s’est écarté, seuls Mikel Landa (TBM) et Egan Bernal (INS) ont pu rester dans la roue de Roglic, rentré sur Pogacar.

Richie Porte (TFS) n’a pas tardé à réagir pour revenir dans les roues. D’autres, les Romain Bardet (ALM), Nairo Quintana (ARK) Rigoberto Uran (EF1) ou Guillaume Martin revenaient tranquillement, ils étaient sur le point de faire la jonction. Bernat a alors accéléré sans parvenir à lâcher Pogacar, Landa, Roglic et Porte. Roglic se contentait de suivre, il refusait de contrer. Bernal continuait à rouler faute d’être relayé, Porte a pu revenir, les autres – toujours les 4 cités précédemment – restaient un peu plus loin en faisant de leur mieux. Devant, on se regardait. Pogacar en a remis une petite puis a accéléré au train. Forcément, la marge d’Hirschi fondait, à peine 45" à 1km du sommet. Ça pouvait tenir jusqu’en haut, mais dans quelle mesure ? Il s’est arraché pour rester seul en tête. Derrière, ça roulait fort, Quintana menait seul le quatuor en chasse derrière l’autre quatuor où Roglic et Landa relayaient. On n’était pas à l’abri d’un regroupement général dans la descente si les écarts restaient réduits.

A quelques hectomètres du sommet, Bardet s’est lancé seul en contre pour faire la jonction avec le groupe d’un Roglic manifestement très fort. Les secondes de bonification au sommet attisaient les convoitises. Bardet, qui rêve de porter le maillot jaune au moins une fois, espérait sans doute faire un coup. Il a pu raccrocher les roues, les suivants (plus Bauke Mollema) en étaient proches car ça se regardait un peu trop au sein du premier groupe.

Au sommet, on trouvait un public très fourni et pas toujours respectueux des consignes. Certains ne portaient pas leur masque. Hirschi est passé, puis moins de 20 secondes plus tard, Roglic franchissait la ligne au terme d’un sprint qui aurait pu faire des dégâts : Bernal a lancé, Pogacar l’a remonté et doublé, il pensait avoir remporté le morceau, a regardé derrière lui sur sa droite… alors que Roglic le dépassait par la gauche. Il n’a donc pas vu son compatriote et l’a percuté, manquant de peu d’aller se fracasser sur les panneaux publicitaires ! Roglic devenait donc maillot jaune virtuel à contrecœur. Il semblait se retenir de ne pas éclater tout le monde, seulement il ne pouvait pas laisser Pogacar et Bernal lui reprendre facilement des secondes. Malheureusement, Bardet n’a pu tenir ce rythme (tout comme Porte). Décroché au sommet, il espérait sans doute recoller en haut de la descente. Impossible car les 4 hommes se relayaient. Ils visaient la victoire d’étape.

On a ensuite vécu un véritable thriller dans la descente, très roulante, puis le plat final. Tout devait en principe avantager un groupe. Hirschi seul, Roglic, Pogacar, Landa et Bernal ensemble, Quintana, Bardet, G. Martin, Uran, et les deux Trek-Segafredo (Porte+Mollema) dans un deuxième groupe de chasse. Ceux qui pouvaient se relayer le faisaient. En bas de la descente, suite à un nouveau grand numéro dans cet exercice, le jeune Suisse, qui a même failli accrocher une moto images en la doublant, avait augmenté son avance à 28 secondes. Il avait alors un peu de vent favorable (ça n’a pas duré). Sous la banderole des 5 derniers kilomètres, 22" sur le groupe Roglic, 35 sur le suivant. On le voyait commencer à piocher. Aux 4 bornes, 15 et 30.  Sous la banderole suivante, plus que 11 secondes. Il se retournait beaucoup. L’ayant en point de mire sur une grande ligne droite très large, le quatuor des cadors allait le rattraper. Hirschi semblait hésiter à continuer à tout donner ou à attendre pour récupérer dans les roues avant de tenter sa chance au sprint comme demandé par sa voiture. Pendant ce temps, l’autre groupe ne pointait toujours qu’à une quinzaine de seconde.

Forcément, la jonction a fini par se produire à l’avant et, étant chassé par des hommes à distancer absolument, on ne pouvait pas jouer au plus malin à l’avant, il fallait continuer à rouler, ce qu’on fait Landa puis Roglic. Ça s’est mis à un peu se regarder. Hirschi, qui avait resserré ses chaussures sous la flamme rouge, a encore manqué d’expérience, comme à Nice (où il avait laissé un trou derrière Alaphilippe, ce qu’il avait payé malgré un très beau finish). Il a lancé le sprint d’un peu trop loin, ce qui a permis à Pogacar de remonter dans son aspiration pour le déborder par la droite, tout comme Roglic par la gauche. Il pouvait vraiment l’emporter, il doit apprendre tactiquement. En se relevant plus tôt pour s’économiser dans les roues – beaucoup plus facile à dire qu’à faire, ce choix n’avait rien d’évident – et en se montrant à peine plus patient, sa pointe de vitesse lui aurait permis de couronner son épopée d’un succès éclatant. Pogacar a pu se servir de lui comme lanceur…

Les 6 suivants n’ont fini qu’à 11 secondes (pour le classement général il faut ajouter les 10 et 6 secondes supplémentaires de bonifications obtenues à l’arrivée par les Slovènes qui s’ajoutent aux 2 et 5 secondes déjà prises lors du sprint en haut du col). Caruso, Carapaz, Valverde, Yates, Lopez, Dumoulin et Mas ont fini ensemble à 54". Derrière, les écarts ont été importants, Buchmann a pris plus de 4’, Chaves a fini avec Pinot à 9’28, Barguil à plus de 10’, Pozzovivo, Martinez et Rolland à plus de 12’, etc. Ces garçons avaient déjà fait une croix sur le général depuis un moment ou n’étaient pas du tout venus pour.

Bilan : Roglic a pris le maillot jaune avec 21" d’avance sur Bernal, le maillot blanc. Pourtant, il n’a jamais attaqué. Ces 21" correspondent exactement aux bonifications accumulées depuis le début du Tour (le Colombien n’en a pris aucune). G. Martin 3e à 28" et Bardet 4e à 30", c’est plutôt inattendu même si Martin affichait des objectifs élevés. Ils ont beaucoup de chemin à faire avant de finir sur le podium à Paris (en cas de test positif au coronavirus pour les 2 Slovènes, on aurait 2 Français en tête du général^^). On trouve Quintana et Uran à 32", puis Pogacar revenu au 7e rang à 44" malgré le temps perdu dans la bordure de l’étape arrivée à Lavaur. Yates rentre dans le rang (8e à 1’02), Lopez (1’15), Landa (1’42) et Porte (1’53) sont les derniers sous les 2’. Mas, Mollema et Dumoulin (14e à 3’22) s’éloignent irrémédiablement des meilleurs.

Ce doublé slovène dans le sens inverse de celui réalisé lors de la 4e étape n’est que justice pour le plus jeune. Au même titre qu’Hirschi, Bernal et des garçons comme Remco Evenepoel (DQT), tombé d’un pont lors du Tour de Lombardie, ou Pavel Sivakov (INS), victime de plusieurs chutes en début de Tour, il incarne l’avenir du cyclisme mondial. Et ces garçons âgés de 19 à 22 ans le font en attaquant ! Du cyclisme offensif ! Quel bonheur ! Pogacar est un des très rares à oser attaquer en montagne depuis le début de l’épreuve. Il l’a encore fait lors de cette étape et en a été récompensé.

Hirschi n’a obtenu que le prix de combatif du jour à la fois mérité pour sa propre persévérance que celle de son équipe. Sunweb a tout fait pour envoyer du monde dans l’échappée, ses membres ont attaqué les uns après les autres puis à 3 ensemble, encore en duo, et finalement Hirschi a pu sortir seul en costaud. Au passage, il est monté à la 3e place du classement du meilleur grimpeur (26pts), Cosnefroy reste en tête avec 36pts. Le suspense reste entier pour ce qui est du maillot à pois… comme pour tous les maillots à vrai dire. Souvent, à l’issue de la première semaine, on a déjà une idée assez précise concernant l’identité d’au moins un, voire 2 ou 3 futurs vainqueurs de ces classements.

Le résumé.

La fin de l’étape… (La vidéo viendra quand elle viendra.^^)

Mon impression après cette 9e étape est que s’il l’avait voulu depuis le début du Tour, Roglic aurait au moins 2’ d’avance sur n’importe quel adversaire. Cherche-t-il à cacher sa force ou est-il le meilleur bluffeur de tous les temps en faisant seulement croire qu’il est monstrueux sans vouloir le montrer pour dissuader ses adversaires d’agir… alors qu’en réalité il est dans le dur ? Relisez si vous n’avez pas compris à la première lecture. S’il bluff, il mérite d’être qualifié de génie. Jouer à la fois la comédie et sur la psychologie de ses adversaires avec une telle efficacité… Bon, je n’y crois pas du tout. De mon point de vue, il espérait juste retarder sa prise de pouvoir au maximum par peur de se retrouver à devoir faire bosser son équipe pour défendre le maillot. Ce qui dans un sens se justifie, sa formation ayant montré des lacunes inattendues. Ce qui, dans un autre sens, est totalement incohérent, car sans avoir le maillot, son équipe s’est souvent comportée en patronne comme si elle l’avait.

Cette prise de pouvoir était inévitable. Elle a eu lieu.

Pourtant on l’a presque vu se battre pour ne pas prendre le jaune… En agissant ainsi, il n’a pas respecté la course et l’institution qu’est le maillot jaune, il n’a pas respecté tous les coureurs qui rêvent de le porter au moins une fois dans leur vie, même lors d’une seule étape en bois. Il mérite de le payer dans les Alpes et de ne pas gagner le Tour !

Le best of de la première semaine, ça vous dit ?

Après le transfert en bus jusqu’à l’île d’Oléron, les équipes vont vivre la pire étape depuis le début du Tour, celle de repos. Cette journée sera pourtant la plus stressante de toutes car il s’agira de celle des tests Covid. Si une équipe a 2 cas positifs, elle dégage. Si elle en a un, elle est en sursis… Avoir évité toutes les chutes, tous les faits de course, toutes les erreurs, avoir toujours su se placer et s’accrocher aux meilleurs… ne garantit pas de finir le Tour.