Etape 11

  • Etape 11 : Hulk perd des couleurs.

De Châtelaillon Plage à Poitiers, 167,5km.
Non-partant : Davide Formolo (UAD), suite à sa chute de mardi.
Abandon : Gregor Mühlberger (BOH), malade, Ion Inzagirre (AST), accident.

Tout semblait réuni pour assister à une étape de plat très calme au scénario très classique. Le parcours s’y prêtait. Seule une petite bosse à une dizaine de kilomètres du sprint intermédiaire pouvait éventuellement provoquer un peu de mouvement. Beaucoup de coureurs souhaitaient rester au calme, profiter de cette journée belle et chaude pour récupérer de la fatigue nerveuse et des dégâts physiques hérités de l’étape des îles la veille, mais aussi en prévision de la fin de semaine très compliquée. En résumé, on ne s’attendait à rien… et on n’a rien eu, ou presque, si ce n’est un énième remake avec de petites variations de l’étape plate du Tour dévolue aux sprinteurs.

Il devait s’agir d’une étape anti-stress. Elle a mal débuté. Ilnur Zakarin (CCC), Alexey Lutsenko (AST) et Cyril Gautier (BVC) sont tombés en accrochant un panneau alors qu’ils franchissaient un rond-point avant le départ réel. On a donc dû retarder le départ réel.

Seul Matthieu Ladagnous (GFC) l’attendait pour s’échapper. Suivi par personne, il s’embarquait pour une sacrée galère avec vent défavorable de surcroît. Il l’a très vite compris et n’a donc pas forcé pour tenter de vite prendre de l’avance. En ne restant pas trop loin du peloton, il espérait certainement qu’une bonne âme vienne lui porter assistance. Rien. Alors il a continué à un petit rythme. Après lui avoir octroyé de bon cœur plus de 5’ d’avance, le peloton s’est mis en ordre de marche pour contrôler sans s’employer outre mesure.

Soudain, miracle, un groupe de contre est sorti ! Alléluia ! Lukas Pöstelberger (BOH), Oliver Naesen (ALM), Stefan Küng (GFC), Jasper Stuyven (TFS), Michael Gogl (NTT) et Tom Van Asbroeck (NTT) devaient s’être entendus avant de lancer leur contre-attaque à environ 145km de l’arrivée (ils se relayaient parfaitement). Mais en tête de peloton, on n’avait pas l’intention de laisser de gros rouleurs prendre de l’avance. D’autant que Sam Bennett (DQT) espérait sans doute renforcer son statut de leader du classement par points. Il ne voulait pas voir passer 7 hommes avant lui au sprint intermédiaire. Surtout, en laissant cette offensive se développer, le peloton allait devoir bosser beaucoup plus dur en fin d’étape. C’est pourquoi la Deceuninck-Quick Step et la Lotto-Soudal (uniquement Thomas De Gendt) ont embrayé très fort pour remettre de l’ordre.

L’avance de Ladagnous a fondu. Il restait très tranquille. Au pire, il serait repris, ce qui revenait à rendre en magasin un cadeau empoisonné avant de l’avoir ouvert… Car faire toute la journée seul devant était réellement un piège à c*n mis en place par le peloton dans lequel il s’était jeté seul. Sans surprise, le peloton a rattrapé le sextette. Ladagnous comptait encore une minute d’avance… à 135km de l’arrivée. On lui a laissé de nouveau jusqu’à 3’.

Aucun mouvement à signaler avant le sprint intermédiaire. B&B Hôtels-Vital Concept a alors pris la main, sans doute parce que Bryan Coquard voulait se tester après la chute survenue moins de 24h plus tôt. Michael Morkov fait encore parfaitement le travail pour Bennett en lui permettant de passer en tête du peloton tout en s’intercalant devant Peter Sagan (BOH). Encore +4pts pour Bennett par rapport à Sagan, soit, 25pts de plus au classement. Son maillot vert devenait de plus en plus solidement rivé à ses épaules.

Ladagnous ne roulait plus qu’une grosse minute devant le peloton. Il ne semblait pas décidé à insister, préférant continuer à son rythme pépère. Il a laissé le peloton revenir à 20 secondes à 50 bornes de l’arrivée sans réellement se battre. Puis soudain, il s’est mis dans la tête de résister au peloton. Etrange attitude ! Probablement espérait-il que des coureurs en profitent pour tenter de lancer une nouvelle attaque histoire de relancer la course. Très improbable. Il a fini par lâcher l’affaire à environ un marathon de l’arrivée. Je ne l’ai pas trouvé hyper combatif, mais faute de mieux, il a obtenu le prix de combatif du jour.

Pendant ce temps, un homme se battait réellement : Gregor Mühlberger, victime de problèmes intestinaux, tentait de survivre dans les voitures derrière le peloton. Il a fini par abandonner après avoir vomi plusieurs fois. Il n’en pouvait plus, était manifestement aussi atteint moralement que physiquement.

Ceci dit, ça aurait pu être pire. Exemple : A 30km de l’arrivée, pendant la traversée d’un village, la voie se rétrécissait en passant entre deux maisons. Ion Inzagirre a percuté le mur recouvert de crépit de la maison de droite, il s’est éclaté comme un moustique sur un pare-brise. A moitié conscient, arcade ouverte, plaie à la poitrine sur la droite et une épaule en vrac. José Joaquin Rojas (MOV) est aussi tombé, en ressortant un peu abimé. Outre Inzagirre, deux autres membres d’Astana ont été retardé (Alexey Lutsenko et Harold Tejeda n’ont pas dû tomber, ils ont probablement juste voulu s’occuper de leur équipier avant de repartir), plus Krists Neilands (ISN), réellement allé au sol (peut-être était-il jaloux de l’état dans lequel s’est mis avant lui Tom Skujins (TFS), l’autre Letton du Tour).

Profitant d’une fin d’étape très sinueuse en ville, Pöstlberger a de nouveau tenté une attaque à plus de 6km de l’arrivée. Que souhaitait-il faire ? Désorganiser le peloton pour éviter à Sagan d’être défavorisé par rapport aux équipes capables d’emmener leur sprinteur ? Kasper Asgreen et Bob Jungels (DQT) sont sortis pour aller le chercher. On a vu le champion du Danemark parler à l’oreillette. Etait-ce pour dire à son coéquipier de relayer (ce qu’il a fait) ou pour demander des consignes à sa voiture ? Derrière, en tête de peloton, on avait du mal à se réorganiser. Les Lotto-Soudal ont pris les choses en mains. Devant, on ne se relevait pas, on roulait à fond. Cofidis est venu prêter main forte au dernier équipier de Caleb Ewan (LTS). Asgreen a tout donné avant de se relever. Jungels a poursuivi son effort, Pöstlberger ne relayait pas. La côte à moins de 3km de la ligne a été fatale à cette offensive improbable. Le Bora-Hansgrohe essayait de relancer. Sans succès. Les NTT menaient désormais, il restait 2 bornes et aucun véritable train ne se formait, on avait uniquement des sprinteurs avec leur poisson-pilote. La configuration idéale pour un sprinteur en particulier : Ewan. Il n’a pas besoin de train, il sait utiliser celui des autres et se caler dans les bonnes roues pour se faufiler au dernier instant. C’est EXACTEMENT ce qu’il a fait, comme lors de sa victoire à Sisteron.

La ligne droite finale, très longue et très large, offrait un beau terrain de jeu. Les B&B ont emmené, Coquard restait dans la roue de Bennett mais n’a pas réellement pu se placer comme il le souhaitait, il était un peu enfermé. Wout Van Aert (TJV) a lancé de très loin, ça envoyait du très lourd sur toute la largeur de la route. Sur la ligne, ils étaient 4 de front à jeter leur roue. On avait cru Sagan sur le point de s’imposer après avoir forcé le passage sur la droite entre Van Aert – à qui il a mis un coup d’épaule très dangereux – et les balustrades. Ewan a encore très bien utilisé l’aspiration de Bennett pour le déborder par la gauche et le griller d’un rien sur la ligne. C’était hyper serré entre Sagan, 2e à la photo et Bennett, 3e. Seulement, en regardant les images, notamment aérienne, on n’imaginait pas que Sagan échappe à une sanction. D’ailleurs pour l’anecdote, si Bennett et Ewan se sont fait un "fist bump" – j’espère que vous savez ce que c’est – après ce beau combat, Van Aert a fait un doigt d’honneur à Sagan pour lui signifier son énervement après avoir subi ce geste très limite. Le Belge devra certainement s’acquitter d’une amende. Pas besoin d’attendre très longtemps pour connaître la sentence infligée au septuple vainqueur du maillot vert.

Avant de commenter la sanction et le geste en lui-même, signalons que Bryan Coquard est finalement classé 4e, Clément Venturini (ALM) 5e et Hugo Hofstetter (ISN) 8e.

Car sans grande surprise, Sagan a été déclassé au dernier rang de son groupe, ce qui le prive de tous les points acquis lors de ce sprint. Or une 2e place sur ce profil d’étape en rapportait 30 contre 20 pour la 3e place. Sans cette punition, Sagan en aurait donc repris 10 à Bennett. A la place, il a vu l’Irlandais se faire créditer des points de la 2e place. Sa marge est donc passée à 55 unités. La sanction contre le Slovaque en rajoute une couche : il perd les 13 points acquis au sprint intermédiaire[1]. Ça en fait 68 d’écart. Ça change tout dans la lutte pour le maillot vert. Si Sagan compte de nouveau le porter sur le podium après l’ultime étape, il va devoir faire multiplier les initiatives, notamment les attaques en montagne pour aller prendre des points aux sprints intermédiaires. Coquart, Ewan, Trentin et Van Aert sont respectivement 3e, 4e, 5e et 6e au classement du maillot vert à 18, 20, 35 et 44pts de Sagan.

Certains anciens sprinteurs pensent que Sagan ne méritait pas d’être puni. Son geste fait l’objet d’un débat. De quel geste parle-t-on ? Il est à la droite de Van Aert, veut le doubler alors qu’il n’y a pas de place. La porte aurait pu s’ouvrir si le Belge avait roulé tout droit au lieu de rester parallèle à la légère courbe de la route en restant dans son couloir délimité par une épaisse ligne blanche. Sagan, qui arrivait plus vite grâce à l’aspiration, a décidé d’ouvrir cette porte en l’enfonçant d’un coup d’épaule. Il a poussé Van Aert vers la droite en mettant son épaule et son casque au niveau du flanc et de l’épaule de son adversaire. Heureusement que le triple champion du monde de cyclocross est à la fois très solide et très adroit sur son vélo, ce qui lui a permis de ne pas tomber, donc d’éviter un strike apocalyptique qui aurait emmené Bennett et Ewan au sol, les transformant en obstacles inévitables pour des dizaines de coureurs arrivant entre 50 et 60km/h. Bien sûr, Sagan n’avait aucune intention de provoquer une chute, il voulait juste passer pour gagner l’étape. Seulement pour y parvenir il a mis tout le monde en danger en commettant une faute. Si tu es enfermé, que tu n’as pas la place de passer, tu ne passes pas, c’est aussi simple que ça. Avant de s’attaquer à Van Aert, il a joué des coudes avec Venturini de façon parfaitement régulière. Il est allé trop loin par la suite. Ses maillots verts lui ont valu le surnom de Hulk. Il en a perdu la couleur mais sur le coup en a gardé le manque de finesse… Or après ce qu’a subi Fabio Jakobsen au Tour de Pologne le mois dernier – pour rappel, il a été balancé dans les barrières par Dylan Groenewegen, a dû être plongé dans le coma, subit des tas d’opérations, été recousu avec plus d’une centaine de points de suture, les os de son visage étaient à peu près tous cassés… C’était effroyable ! – il est impossible qu’un jury de l’UCI laisse passer des comportements dangereux lors de sprints massifs, a fortiori dans la plus grande course du monde regardée par des millions de personnes. Ce serait irresponsable. Si Van Aert était tombé, Sagan rentrait directement à la maison. Idem si le Slovaque avait insisté avec le coude ou montré une intention maligne.

A priori, Van Aert n’aurait pas gagné même sans la faute de Sagan, il a lancé trop tôt. On le pense les premières fois où on visionne le replay et les ralentis. Ceci dit, plus je les regarde, moins j’en suis convaincu. Il a été battu de très peu et en ne jetant pas son vélo comme les autres car il se savait derrière. Or compte tenu du moment où il a été bousculé (quand Bennett et Ewan ont décidé de sortir de sa roue), du changement de trajectoire imposé par ce coup d’épaule et du ralentissement même minime provoqué par l’incident, il me semble évident que sans, on l’aurait vu se battre jusqu’au bout pour la victoire et jeter son vélo avec les autres.

Une seule chose est sûre, la Souris Atomique est toujours aussi phénoménale. Ewan était seul après avoir vu ses équipiers mener et lancer trop tôt le sprint. Aux 300m il était encore super loin et enfermé en 4e rideau, il a ensuite eu la chance de pouvoir récupérer la roue de Bennett et sortir à moins de 50m de la ligne en profitant justement de cette petite courbe de la route. Contrairement à Sagan, il a vu la porte s’ouvrir et a continué tout droit à très grande vitesse grâce à l’aspiration, dont Bennett est une merveilleuse source. Avec son tout petit gabarit, Ewan en profite comme personne. Sa puissance fait le reste. Comme d’habitude. En réalité, en désorganisant le peloton à l’approche du sprint, ce qui a fait craquer pas d’équipiers de façon anticipée, Pöstlberger et le duo Asgreen-Jungels ont offert à Ewan des conditions qu’il adore : en configuration chacun pour sa peau, il est le plus fort. Sans Asgreen, jamais Bennett n’aurait battu l’Australien sur l’Île de Ré.

Le résumé.

La fin de l’étape… (Je mettrai les 30 derniers kilomètres en commençant par l’accident d’Izagirre.)

Adieu le plat, ça va devenir beaucoup plus intéressant dès demain. Normalement. On ne cessera de le répéter, ce sont les coureurs qui font la course, pas ceux qui choisissent le tracé.

Note

[1] Pour être précis il est pénalisé de 13 unités, autant que les points gagnés au sprint intermédiaire.